Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit était venue,
enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux
heures auparavant.
En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient songé à regagner leurs
gîtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons éparpillés dans les rues,
au lieu de cette chaîne non interrompue de curieux qui dans la journée
étaient descendus ensemble vers un même point.
Jusqu'aux quartiers les plus éloignés de la Grève, il y avait des restes
de tressaillements bien faciles à comprendre après la longue agitation du
centre.
Ainsi du côté de la porte Bussy, par exemple, où nous devons nous
transporter à cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que
nous avons mis en scène au commencement de cette histoire, et pour faire
connaissance avec des personnages nouveaux; à cette extrémité, disons-
nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine
maison teintée en rose et relevée de peintures bleues et blanches, qui
s'appelait _la Maison de l'Épée du fier Chevalier_, et qui cependant
n'était qu'une hôtellerie de proportions gigantesques, récemment installée
dans ce quartier neuf.
En ce temps-là Paris ne comptait pas une seule bonne hôtellerie qui n'eût
sa triomphante enseigne. _L'Épée du fier Chevalier_ était une de ces
magnifiques exhibitions destinées à rallier tous les goûts, à résumer
toutes les sympathies.
On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint
contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de
flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux
tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes
pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il
tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux
dragon dont les morceaux saignaient sur la terre.
On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne
méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs
levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient
sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes.
Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous
les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des
lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre
gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer
une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en
réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier
chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan.
Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien
difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En
effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût
fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué.
Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à
notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne
que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des
raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public
comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois,
mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du _Fier Chevalier_.
Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et
confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle
étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles
contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans
de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut
plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal.
On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la
conviction de dame Fournichon, hôtesse du _Fier Chevalier_. En conséquence
de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de
bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner
la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour
Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les
prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien
voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois
par le voisinage et l'enseigne, à _l'Épée du fier Chevalier_, tant de
couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux
fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des
estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés
que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes,
force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints
intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne,
avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins
décents par le charbon des habitués.
Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut
bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle
affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et
peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce
hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant,
comme par exemple, le _Rosier d'Amour_, avec des coeurs enflammés au lieu
de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son
hôtellerie.
Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait
de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne,
ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en
haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville,
devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il
ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six
amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore,
puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois
reîtres.
D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour.
A ces paroles, dame Fournichon haussait à son tour des épaules assez
dodues pour qu'on interprétât malignement ses idées en matière de
moralité.
Les choses en étaient dans le ménage Fournichon à cet état de schisme, et
les deux époux végétaient au carrefour Bussy, comme ils avaient végété rue
Saint-Honoré, quand une circonstance imprévue vint changer la face des
choses et faire triompher les opinions de maître Fournichon, à la plus
grande gloire de cette digne enseigne, où chaque règne de la nature avait
son représentant.
Un mois avant le supplice de Salcède, à la suite de quelques exercices
militaires qui avaient eu lieu dans le Pré-aux-Clercs, dame Fournichon et
son époux étaient installés, selon leur habitude, chacun à une tourelle
angulaire de leur établissement, oisifs, rêveurs et froids, parce que
toutes les tables et toutes les chambres de l'hôtellerie du _Fier
Chevalier_ étaient complètement vides.
Ce jour-là le _Rosier d'Amour_ n'avait pas donné de roses.
Ce jour-là, _l'Épée du fier Chevalier_ avait frappé dans l'eau.
Les deux époux regardaient donc tristement la plaine d'où disparaissaient,
s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les
soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les
regardant et en gémissant sur le despotisme militaire qui forçait de
rentrer à leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement être
si altérés, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et
s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte
Bussy.
Cet officier tout emplumé, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'épée
au fourreau doré relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix
minutes en face de l'hôtellerie.
Mais comme ce n'était pas à l'hôtellerie qu'il se rendait, il allait
passer outre, sans avoir même admiré l'enseigne, car il paraissait
soucieux et préoccupé, ce capitaine, quand maître Fournichon, dont le
coeur défaillait à l'idée de ne pas étrenner ce jour-là, se pencha hors de
sa tourelle en disant:
-- Vois donc, femme, le beau cheval!
Ce à quoi madame Fournichon, saisissant la réplique en hôtelière accorte,
ajouta:
-- Et le beau cavalier donc!
Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux éloges, de quelque part
qu'ils lui vinssent, leva la tête comme s'il se réveillait en sursaut. Il
vit l'hôte, l'hôtesse et l'hôtellerie, arrêta son cheval et appela son
ordonnance.
Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le
quartier.
Fournichon avait dégringolé quatre à quatre les marches de son escalier et
se tenait à la porte, son bonnet roulé entre ses deux mains.
Le capitaine, ayant réfléchi quelques instants, descendit de cheval.
-- N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il.
-- Pour le moment, non, monsieur, répondit l'hôte humilié.
Et il s'apprêtait à ajouter:
-- Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison.
Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, était plus
perspicace que son mari; elle se hâta, en conséquence, de crier du haut de
sa fenêtre:
-- Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous.
Le cavalier leva la tête, et voyant cette bonne figure, après avoir
entendu cette bonne réponse, il répliqua:
-- Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme.
Dame Fournichon se précipita aussitôt à la rencontre du voyageur, en se
disant:
-- Pour cette fois, c'est le _Rosier d'Amour_ qui étrenne, et non _l'Épée
du fier Chevalier_.
Le capitaine qui, à cette heure, attirait l'attention des deux époux, et
qui mérite d'attirer en même temps celle du lecteur, ce capitaine était un
homme de trente à trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit,
tant il avait soin de sa personne. Il était grand, bien fait, d'une
physionomie expressive et fine; peut-être, en l'examinant bien, eût-on
trouvé quelque affectation dans son grand air; affecté ou non, son air
était grand.
Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui
battait d'un pied la terre, et lui dit:
-- Attends-moi ici, en promenant les chevaux.
Le soldat reçut la bride et obéit.
Une fois entré dans la grande salle de l'hôtellerie, il s'arrêta, et
jetant un regard de satisfaction autour de lui.
-- Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! très bien!
Maître Fournichon le regardait avec étonnement, tandis que madame
Fournichon lui souriait avec intelligence.
-- Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre
conduite ou dans votre maison qui éloigne de chez vous les consommateurs?
-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, répliqua madame Fournichon;
seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons.
-- Ah! fort bien, dit le capitaine.
Maître Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tête les
réponses de sa femme.
-- Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui
révélait l'auteur du projet du _Rosier d'Amour_, par exemple, pour un
client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze.
-- C'est poli, ma belle hôtesse, merci.
-- Monsieur veut-il goûter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix.
-- Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la
plus douce.
-- L'un et l'autre, s'il vous plaît, répondit le capitaine.
Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait à son hôte
l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel déjà, retroussant son
jupon coquet, elle le précédait, en faisant craquer à chaque marche un
vrai soulier de Parisienne.
-- Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine
lorsqu'il fut arrivé au premier.
-- Trente personnes, dont dix maîtres.
-- Ce n'est point assez, belle hôtesse, répondit le capitaine.
-- Pourquoi cela, monsieur?
-- J'avais un projet, n'en parlons plus.
-- Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hôtellerie
du _Rosier d'Amour_.
-- Comment! du _Rosier d'Amour_?
-- Du _Fier Chevalier_, je veux dire, et à moins d'avoir le Louvre et ses
dépendances...
L'étranger attacha sur elle un singulier regard.
-- Vous avez raison, dit-il, et à moins d'avoir le Louvre...
Puis à part:
-- Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher.
Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez à
demeure recevoir ici trente personnes?
-- Oui, sans doute.
-- Mais pour un jour?
-- Oh! pour un jour, quarante et même quarante-cinq.
-- Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte.
-- Vraiment! voyez donc comme c'est heureux!
-- Et sans que cela fasse esclandre au dehors?
-- Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats.
-- Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins?
-- Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui
ne se mêle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit
si retirée que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne
l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens.
-- Voilà qui me convient à merveille.
-- Oh! tant mieux, fit madame Fournichon.
-- Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame,
d'ici en un mois...
-- Le 26 octobre alors?
-- Précisément, le 26 octobre.
-- Eh bien?
-- Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hôtellerie.
-- Tout entière?
-- Tout entière. Je veux faire une surprise à quelques compatriotes,
officiers, ou tout au moins gens d'épée pour la plupart, qui viennent à
Paris chercher fortune; d'ici là ils auront reçu avis de descendre chez
vous.
-- Et comment auront-ils reçu cet avis, si c'est une surprise que vous
leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon.
-- Ah! répondit le capitaine, visiblement contrarié par la question; ah!
si vous êtes curieuse ou indiscrète, parfandious!...
-- Non, non, monsieur, se hâta de dire madame Fournichon effrayée.
Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'épée, son coeur
avait battu d'aise.
Il accourut.
-- Monsieur, s'écria-t-il, vous serez le maître ici, le despote de la
maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus.
-- Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur;
j'ai dit mes compatriotes.
-- Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais.
Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de
se changer en buissons de hallebardes.
-- Vous leur donnerez à souper, continua le capitaine.
-- Très bien.
-- Vous les ferez même coucher au besoin, si je n'avais pu encore préparer
leurs logements.
-- A merveille.
-- En un mot, vous vous mettrez à leur entière discrétion, sans le moindre
interrogatoire.
-- C'est dit.
-- Voilà trente livres d'arrhes.
-- C'est marché fait, monseigneur; vos compatriotes seront traités en
rois, et si vous voulez vous en assurer en goûtant le vin....
-- Je ne bois jamais; merci.
Le capitaine s'approcha de la fenêtre et appela le gardien des chevaux.
Maître Fournichon pendant ce temps avait fait une réflexion.
-- Monseigneur, dit-il (depuis la réception des trois pistoles si
généreusement payées à l'avance, maître Fournichon appelait l'étranger
monseigneur), monseigneur, comment reconnaître-je ces messieurs?
-- C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier
et de la lumière.
Dame Fournichon apporta tout.
Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il
portait à la main gauche.
-- Tenez, dit-il, vous voyez cette figure?
-- Une belle femme, ma foi.
-- Oui, c'est une Cléopâtre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous
apportera une empreinte pareille; vous hébergerez donc le porteur de cette
empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas?
-- Combien de temps?
-- Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres à ce sujet.
-- Nous les attendrons.
Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au
trot de son cheval.
En attendant son retour, les époux Fournichon empochèrent leurs trente
livres d'arrhes, à la grande joie de l'hôte qui ne cessait de répéter:
-- Des gens d'épée! allons, décidément l'enseigne n'a pas tort, et c'est
par l'épée que nous ferons fortune.
Et il se mit à fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26
octobre.