Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où elle aboutit,
cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la
foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres
citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés,
meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège
que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place
elle-même, et quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup
d'oeil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la
cause après avoir contemplé l'effet.
[Illustration: Sous un auvent de la place, quatre vigoureux chevaux du
Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé et se
mordaient les uns les autres. -- PAGE 18.]
On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille
hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la
place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait.
Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'Hôtel-de-Ville, et Paris
est fort exact; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fête, et même
une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever
tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent,
tandis que le plus grand nombre le plaint.
Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai,
près du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche même de la place
Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du
lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau-
légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ.
Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui
l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque
fenêtre, attendait le patient dont les moines s'étaient emparés depuis le
matin, et que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux
attendaient pour lui faire faire le grand voyage.
En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur
la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds
chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les
autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette
place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la
foule.
Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils,
dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large
échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs,
lorsque le soleil se couche.
Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait
d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale
fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon
de laquelle pendait un tapis de velours, orné de l'écusson royal.
C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi.
Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en Grève, lorsque cette fenêtre,
pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient
poser dans leur cadre.
Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à
cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans; l'oeil enfoncé dans son
orbite bistrée, et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses.
Il entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant,
étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant,
spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours
incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais
s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son âme.
Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir; il n'avait ni
ordre ni pierreries; un seul diamant brillait à son toquet, servant
d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche
un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoyé de
sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et
blancs comme des doigts d'albâtre.
Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la
reine-mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept
ans, mais pourtant encore la tête ferme et droite, lançant sous son
sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce regard,
toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil
éternel.
Sur la même ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine
Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en
apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée.
La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe.
La reine Louise assistait à un supplice.
Le roi Henri traitait là une affaire.
Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la première, sur le
front résigné de la seconde, et sur le front nuageux et ennuyé du
troisième.
Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si
muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans à peine, l'autre
de vingt-cinq ans au plus.
Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les
rois, -- comme à l'église devant Dieu, -- que les hommes paraissent
s'attacher à quelque chose.
Ils souriaient:
Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce
enchanteresse: ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères.
Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le
duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom
d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses,
l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-pairie la
vicomte de Joyeuse.
Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à
Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité.
Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes,
mais flatteuses acclamations.
Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien
sur la tète.
Alors, se retournant vers les jeunes gens:
-- Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez
pas à demeurer debout: ce sera long peut-être.
-- Je l'espère bien, interrompit Catherine, -- long et bon, sire.
-- Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri.
-- Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos
ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se
tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard.
Le roi hocha la tête en signe de doute.
Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci
se tenait debout malgré son invitation:
-- Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou
accoudez-vous sur mon fauteuil.
-- Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne
profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué.
-- En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère?
dit tout bas Henri.
-- Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix.
-- Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là-bas, au coin du
quai?
-Quelle vue perçante! ma mère; -- oui, en effet, je crois que vous avez
raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux
pourtant!
-- Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du
peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui
arrive, bien certainement.
-- Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir écarteler un
homme qui a dans les veines une goutte de sang royal!
Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise.
-- Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un
désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est
point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était.
-- Certes, non, dit le roi; -- et je suis bien certain que ma mère n'a
point voulu dire cela.
-- Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les
Lorrains sont vôtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous
touche donc, et même d'assez près.
-- C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnête indignation qui
était le trait distinctif de son caractère, et qui se faisait jour en
toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût,
c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine
de France.
-- Ah! vous êtes là, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur
indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah! vous
êtes là? Je ne vous avais point vu.
-- J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi,
madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une
chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à
un pareil spectacle si je n'y étais forcé.
-- Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains,
ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir séparer en quatre
morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon
frère.
-- Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à
coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille,
et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse.
-- Ah! madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il
possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur?
-- Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le
bras du fauteuil royal.
-- C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait
dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est
pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de
Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins
de cette parenté.
-- Ah! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à
mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi
nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot.
-- Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore
Louise de Lorraine, -- Votre Majesté sait bien qu'en devenant reine de
France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône.
-- Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas,
sire; voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu! la vilaine
figure!
-- Il a peur, dit Catherine; il parlera.
-- S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mère, sa tête vacille
comme celle d'un cadavre.
-- Je ne m'en dédis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux.
-- Comment voudriez-vous que ce fût beau, un homme dont la pensée est si
laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du
physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les
ont expliqués eux-mêmes?
-- Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force,
moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très braves
soldats. N'est-ce pas, Henri?
Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à
son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre; il était
plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour
lui.
-- Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne
soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un
serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison,
un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué
trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie,
et condamné à mort pour ce fait.
-- A telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par
l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille.
Cette fois, Louise était à bout de ses forces; elle se contenta de pousser
un soupir.
-- Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir
bien vite.
-- J'espère, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire,
finir le plus lentement possible.
-- Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je vois là-bas sous cet auvent
de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de
demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue
résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède.
-- Oui, si l'on ne prévoyait point le cas; mais mon fils est
miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui
n'appartenaient qu'à elle; il fera dire aux aides de tirer mollement.
-- Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire
ce matin à madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce
malheureux ne subirait que deux tirades.
-- Oui-dà, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié
le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais,
puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire:
qu'il se conduise bien, cela le regarde.
-- C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme à vous,
donné la force, je n'ai pas grand coeur à voir souffrir.
-- Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille.
Louise se tut.
Le roi n'avait rien entendu; il était tout yeux, car on s'occupait
d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer
sur le petit échafaud.
Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient
fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, tout autour de
l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards
distinguassent Salcède, malgré le peu d'élévation de son piédestal
funèbre.
Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans: il était fort et
vigoureux; les traits pâles de son visage, sur lequel perlaient quelques
gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui
d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse.
Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge royale; mais comme s'il
eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui venait de là, son
regard ne s'y était point arrêté.
C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette
orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme
frémissante au bord de ses lèvres.
La foule se taisait.
[Illustration: Salcède. -- PAGE 20.]
Salcède n'était point un assassin vulgaire: Salcède était d'abord de bonne
naissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux
en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte
de sang royal dans ses veines; en outre, Salcède avait été un capitaine de
renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté
l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la
mort, terreurs que le patient eût renfermées sans doute au plus profond de
son âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait
abrité de grands desseins.
Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de
spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autres une victime;
quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand
peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux-
là qui ont tenté ces grands assassinats qu'en registré le livre de
l'histoire en même temps que celui de la justice.
Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une race de
guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardinal de
Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre
de la Saint-Barthélemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette
mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle
les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous,
avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guises pour anéantir, dans les
Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des
Français.
On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot
qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III; on
citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour
échapper à la roue, au gibet et au bûcher sur lesquels fumait encore le
sang de ses complices; seul il avait, par des révélations fausses et
pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléchés ses juges, à tel point
que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément,
l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou
à Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat;
mais dans le voyage qui était le but de ses révélations, Salcède espérait
être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté
sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si
bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient
approché d'une lieue.
A la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture; sur
la charrette, il avait espéré encore; sur l'échafaud, il espérait
toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation; mais
il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier
souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine
n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire.
Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de
Salcède.
Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement
du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la
direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel.
A l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la
foule, des étages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il
apparaissait une tête nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà
toisé par l'oeil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un
examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure à cette
organisation surexcitée, en qui le temps, devenu si précieux, décuplait ou
plutôt centuplait toutes les facultés.
Puis ce coup d'oeil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau,
Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention.
Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait
par le milieu du corps au centre de l'échafaud.
Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et
commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés
chercher les chevaux.
Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers
n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule
savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle
faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place
aux acteurs chargés de rôles importants.
En ce moment, il se fit quelque bruit à la porte de la loge royale, et
l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président
Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès,
désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de
l'exécution.
-- C'est à merveille, dit le roi.
Puis se retournant vers Catherine:
-- Eh bien! ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite?
Catherine fit un léger signe de tête en témoignage d'approbation.
-- Faites entrer ces messieurs, reprit le roi.
-- Sire, une grâce, demanda Joyeuse.
-- Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du
condamné....
-- Rassurez-vous, sire.
-- J'écoute.
-- Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère
et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que
Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer.
-- Comment! vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de
Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment! s'écria
Henri.
-- N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un
profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la
femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis
voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a
plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas
pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si
triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par
grâce, sire....
-- Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable
tristesse.
-- Peste, sire! vous êtes exigeant: une exécution en Grève, c'est la
vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle! celui dont, tout
au contraire de moi; vous êtes le plus curieux; la vengeance et le
spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en
même temps de la faiblesse de vos amis.
-- Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intéressant.
-- Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté,
que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir;
ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire?
-- Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantaisie; ma
destinée est de vivre seul.
Et le roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, craignant qu'elle
n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori.
Catherine avait l'ouïe aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait
pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne.
Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui
avait dit:
-- Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer,
glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui
maintenant, dans cinq minutes il dira non.
-- Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme; j'étais comme vous,
j'avais hâte de partir.
-- Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre
rossignol.
En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres
rapides, les deux jeunes gens.
Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds.
Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu.
Henri poussa un soupir et baisa son petit chien.
V