M. de Loignac la prit et lut.

-- Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine.

-- Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos

marmots, beaux ou laids.

Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille

s'empoigna de nouveau à sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef

la robe de leur mère, et cette grappe de famille, suivie du silencieux

Militor, alla se ranger près de ceux qui attendaient après l'examen subi.

-- La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de

Miradoux et les siens faire leur évolution, la peste de soldats que M.

d'Épernon aura là.

Puis se retournant:

-- Allons, à vous! dit-il.

Ces paroles s'adressaient au quatrième postulant.

Il était seul et fort raide, réunissant le pouce et le médium pour donner

des chiquenaudes à son pourpoint gris de fer et en chasser la poussière;

sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et

étincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant

au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lèvres minces enfin

imprimaient à sa physionomie ce type de défiance et de parcimonieuse

réserve auquel on reconnaît l'homme qui cache aussi bien le fond de sa

bourse que le fond de son coeur.

-- Chalabre, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. C'est bon,

allez! dit Loignac.

-- Il y aura des frais de route alloués au voyage, je présume, fit

observer doucement le Gascon.

-- Je ne suis pas trésorier, Monsieur, dit sèchement Loignac, je ne suis

encore que portier, passez.

Chalabre passa.

Derrière Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa

carte, laissa tomber de sa poche un clé et plusieurs tarots.

Il déclara s'appeler Saint-Capautel, et sa déclaration étant confirmée par

sa carte qui se trouva être en règle, il suivit Chalabre.

Restait le sixième qui, sur l'injonction du page improvisé, était descendu

de cheval et qui exhiba à M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait:

«Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi précis, porte Saint-

Antoine.»

Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son côté, s'occupait

à cacher sa tête en rattachant la gourmette parfaitement attachée du

cheval de son faux maître.

-- Le page est à vous, monsieur? demanda Loignac à Ernauton en lui

désignant du doigt le jeune homme.

-- Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir

ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval.

-- Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont

la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de

tous les autres.

-- En voilà un supportable au moins, murmura-t-il.

Ernauton remonta à cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur,

l'avait précédé et se trouvait déjà mêlé au groupe de ses devanciers.

-- Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et

les gens de leur suite.

-- Allons, vite, vite, mon maître, dit le page, en selle, et partons.

Ernauton céda encore une fois à l'ascendant qu'exerçait sur lui cette

bizarre créature, et la porte étant ouverte, il piqua son cheval et

s'enfonça, guidé par les indications du page, jusque dans le coeur du

faubourg Saint-Antoine.

Loignac fit derrière les six élus refermer la porte, au grand

mécontentement de la foule qui, la formalité remplie, croyait qu'elle

allait passer à son tour, et qui, voyant son attente trompée, témoigna

bruyamment son improbation.

Maître Miton qui avait, après une course effrénée à travers champs, repris

peu à peu courage et qui, tout en sondant le terrain à chaque pas, avait

fini par revenir à la place d'où il était parti, maître Miton hasarda

quelques plaintes sur la façon arbitraire dont la soldatesque interceptait

les communications.

Le compère Friard, qui avait réussi à retrouver sa femme et qui, protégé

par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compère Friard contait à

son auguste moitié les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa

façon.

Enfin les cavaliers, dont l'un avait été nommé Mayneville par le petit

page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur

d'enceinte, dans l'espérance assez bien fondée d'y trouver une brèche,

d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se présenter plus longtemps à la

porte Saint-Antoine ou à aucune autre.

Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la

quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperçut que tout ce dénoûment

de la scène que nous venons de raconter allait se faire près de la porte,

et que les conversations particulières des cavaliers, des bourgeois et des

paysans ne lui apprendraient plus rien.

Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de

loge au portier et qui était éclairée par deux fenêtres, l'une s'ouvrant

sur Paris, l'autre sur la campagne.

A peine était-il installé à ce nouveau poste qu'un homme, accourant de

l'intérieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta à bas de sa

monture, et, entrant dans la loge, apparut à la fenêtre.

-- Ah! ah! fit Loignac.

-- Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme.

-- Bien, d'où venez-vous?

-- De la porte Saint-Victor.

-- Votre bordereau?

-- Cinq.

-- Les cartes?

-- Les voici.

Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit sur une ardoise qui

paraissait avoir été préparée à cet effet, le chiffre 5.

Le messager partit.

Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que deux autres messagers

arrivaient.

Loignac les interrogea successivement; et toujours à travers son guichet.

L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4.

L'autre de la porte du Temple, et annonçait le chiffre 6.

Loignac écrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise.

Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement

remplacés par quatre autres, lesquels arrivaient:

Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5;

Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3;

Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec le chiffre 8;

Le quatrième, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4.

Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le

chiffre 4.

Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les

chiffres suivants:

Porte Saint-Victor 5

Porte Bourdelle 4

Porte du Temple 6

Porte Saint-Denis 5

Porte Saint-Jacques 3

Porte Saint-Honoré 8

Porte Montmartre 4

Porte Bussy 4

Enfin porte Saint-Antoine 6

__

Total, quarante-cinq, ci 45

-- C'est bien.

-- Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre

qui veut!

Les portes s'ouvrirent.

Aussitôt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruèrent dans

Paris, au risque de s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers du

pont-levis.

En un quart d'heure s'écoula, par cette vaste artère qu'on appelait la rue

Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin,

séjournait autour de cette digue momentanée.

Les bruits s'éloignèrent peu à peu.

M. de Loignac remonta à cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeuré le

dernier, après avoir été le premier, enjamba flegmatiquement la chaîne du

pont en disant:

-- Tous ces gens-là voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu,

même dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul

qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais à quoi bon

continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien

avantageux de voir déchirer M. de Salcède en quatre morceaux? Non,

pardieu! D'ailleurs j'ai renoncé à la politique.

Allons dîner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est

temps.

Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire.

Les quarante-cinq — Tome 1 · 第 6 / 69 题