PRÉFACE.

Cet ouvrage est, comme son titre l'annonce, l'esquisse d'un système de

philosophie. L'auteur, convaincu par des considérations psychologiques

et surtout par des considérations morales que le principe universel est

un principe de liberté, s'est efforcé de justifier son opinion en

recherchant les conditions auxquelles doit satisfaire l'idée de l'être

pour qu'il soit évident que l'objet en existe de lui-même. Cette analyse

l'a conduit en effet à reconnaître dans la pure liberté l'essence

absolue et la cause suprême, comme l'ont fait, à des époques

différentes, Duns Scot, Descartes et M. de Schelling. Il a essayé

ensuite d'expliquer le monde réel au moyen de ce principe et de

résoudre, par une méthode découlant du principe lui-même, non pas toutes

les questions que l'expérience suggère, mais les questions les plus

pressantes, celles qui intéressent le plus directement l'humanité,

celles que nous ne pouvons pas laisser dans le doute, parce que notre

activité pratique dépend de leur solution.

Cette marche l'a conduit sur le terrain des idées religieuses.

Considérant le Monde comme le résultat d'un acte volontaire, il a dû

chercher dans le Monde lui-même le motif et le but de la création; mais

sa pensée n'a pu s'arrêter que sur un motif compatible avec le principe

absolu. L'amour seul répond à cette condition. D'un côté l'amour suppose

la liberté de l'être qui aime et par conséquent il la manifeste; de

l'autre, il est évident que le monde est une manifestation de la liberté

absolue, puisque la pensée des habitants de ce monde arrive, en

s'analysant elle-même, à reconnaître la liberté absolue comme le

principe premier. L'amour est donc le motif de la création: tout autre

serait arbitraire, tout autre contredirait l'idée même d'un motif. Des

raisons purement philosophiques ayant ainsi porté l'auteur à placer dans

un acte absolu d'amour le fondement de toute explication positive, il a

trouvé dans cet acte la raison d'être _a priori_ de la liberté humaine

que l'expérience constate comme un fait. Pour concilier l'état présent

du monde avec l'amour créateur, il a dû admettre une altération de

toutes choses produite par un mauvais emploi de la liberté de l'être

créé. L'amour pris dans un sens absolu implique l'impossibilité qu'une

telle faute empêche la créature d'arriver à sa fin; et cependant l'idée

que la créature est libre par l'effet d'un décret absolu emporte que les

décisions de cette créature libre déploieront leurs conséquences. Il y a

donc opposition dans l'Amour lui-même par la faute de la créature; mais

il faut que l'Amour surmonte cette opposition. Les doctrines de la

Création, de la Chute, de la Rédemption, de la Trinité, se présentent

ainsi d'elles-mêmes, par le mouvement naturel de la pensée philosophique

appliquée à l'interprétation des faits de l'histoire et de la

conscience.

La valeur de ces résultats n'est pas subordonnée à la question de savoir

si le christianisme les a suggérés ou s'ils se fussent produits de la

même manière dans un esprit qui n'aurait pas connu cette religion: il

suffit, pour établir leur légitimité philosophique, qu'ils soient

conclus régulièrement des vérités nécessaires de la raison et des

données de l'expérience. Mais s'ils le sont en effet, si la raison ne

réussit à s'expliquer les faits considérés à la lumière de la

conscience, qu'en reproduisant le contenu des dogmes chrétiens, il y a

là une preuve directe, immédiate et positive de la vérité du

christianisme. Une telle démonstration répondrait mieux que toutes les

autres aux besoins de l'intelligence et du coeur, et peut-être notre

siècle est-il arrivé au point de ne pouvoir se contenter d'aucune autre

espèce d'apologie.

L'on n'objectera pas sérieusement qu'une vérité révélée ne saurait être

l'objet d'une démonstration philosophique, attendu que Dieu n'aurait pas

révélé ce que l'esprit humain peut découvrir par ses propres forces. En

réalité nous ne savons point quand l'esprit humain est livré à ses

propres forces et quand il ne l'est pas. Mais ce que nous savons, c'est

que la sphère de l'expérience s'agrandit chaque jour. Peut-être

serait-il vrai de dire que la raison change elle-même, si du moins les

axiomes de la philosophie doivent être pris pour l'ouvrage et pour

l'expression de la raison: ne voyons-nous pas les philosophes

postérieurs au christianisme les plus jaloux de la pureté de la science,

poser hardiment en principe la création absolue, à laquelle la

philosophie grecque ne s'est jamais élevée et qui renverse ses axiomes

les plus évidents? Ainsi le fait à expliquer a varié; l'instrument des

découvertes s'est modifié, et si le christianisme n'est pas étranger à

ces transformations, l'objection tombe d'elle-même. On ne dira pas qu'il

est impossible à l'intelligence humaine d'atteindre la vérité révélée,

mais on dira qu'il fallait que Dieu révélât la vérité pour que

l'intelligence humaine pût la comprendre et la démontrer.

Un système philosophique indépendant, dont les conclusions s'accordent

avec la religion chrétienne, témoigne en faveur de la vérité et par

conséquent de la divinité du christianisme. Ce livre est en quelque sens

un essai d'apologie; c'est sous ce point de vue que j'aime surtout à le

considérer.

Cependant une philosophie qui fait tout relever de la liberté ne saurait

déduire les faits par une nécessité de la pensée. Les idées dont nous

avons fait mention n'ont pas été découvertes _a priori_, mais par le

besoin d'expliquer ce qui existe. La Révélation a pour centre un fait

historique: la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. La

divinité de Jésus-Christ est l'objet propre de la foi chrétienne. Mais

si les principes généraux du christianisme s'imposent à la raison guidée

par la conscience, il y a là, comme nous venons de le faire voir, un

motif puissant de croire au christianisme tout entier. Nous tenons donc

pour vrai le fait qu'il annonce; dès lors un nouveau problème s'offre à

notre étude: nous devons chercher la signification de ce fait, dont nous

avons reconnu la vérité. Nous devons essayer de l'expliquer à l'aide de

nos principes, d'une manière satisfaisante pour la raison et surtout

pour la conscience morale, qui est à nos yeux le critère absolu de la

vérité philosophique comme elle est le fondement de la foi. Une

philosophie qui laisse la religion hors de sa sphère rejette la religion

ou se contredit elle-même, car les principes de la philosophie ne

sauraient être vrais s'ils ne sont universels. Ainsi les dogmes

chrétiens entraient nécessairement dans mon cadre. Je me suis efforcé de

les comprendre sans les altérer. Ai-je réussi? je l'ignore. Peut-être un

vif sentiment de l'erreur des doctrines qui compromettent la liberté

humaine en lui refusant toute part dans l'oeuvre de la rédemption,

m'a-t-il poussé dans un excès contraire. Peut-être n'ai-je pas su garder

cet équilibre qui ne peut s'obtenir qu'en surmontant les oppositions, et

saisir dans une pensée claire et distincte la synthèse parfaite que

l'âme chrétienne aperçoit et réclame sans la formuler; mais du moins je

crois avoir indiqué nettement le problème essentiel de la théologie, en

cherchant l'harmonie absolue du dogme et de la conscience.

La question ne saurait être posée autrement. Si la conscience nous amène

au christianisme, le christianisme à son tour doit satisfaire la

conscience. Quand leur accord deviendra manifeste, la Dogmatique sera

achevée et l'Apologie avec elle.

Des circonstances accidentelles ont déterminé la forme de cet ouvrage.

Le programme de ma chaire de Lausanne m'appelait à traiter la

philosophie morale et toute l'histoire de la philosophie dans un temps

assez limité. Il ne donnait pas de place à la métaphysique. Pour ne pas

supprimer entièrement le fond même de la science dont j'étais le seul

représentant à l'Académie, j'ai donc été obligé de faire rentrer la

métaphysique dans la recherche du principe moral. Cette marche convenait

du reste assez bien à l'exposition d'un système qui envisage la liberté

comme la manifestation la plus élevée de l'être et la conscience morale

comme le critère supérieur de la vérité. Pendant les huit années de mon

enseignement officiel, j'ai fait deux fois le cours de philosophie

morale: en 1842 et en 1845. Eloigné de ma chaire à la suite de la

révolution vaudoise, avec mes honorables collègues, MM. Vinet, Porchat,

Melegari, Edouard Secrétan, Zündel, de Fellenberg et Wartmann[1], j'ai

répété, sans modifications considérables, les leçons de 1845 dans le

courant de l'année 1847, à quelques-uns de nos élèves qui ont désiré

entendre encore leurs anciens professeurs. Ce cours de 1845 et de 1847 a

servi de texte à la publication actuelle. J'y ai ajouté quelques

compléments, en particulier la leçon sur Descartes, dont les dernières

expositions m'ont fait sentir vivement la nécessité de rétablir la

pensée, parce que je puis invoquer l'autorité de son grand nom dans des

questions considérables de méthode et de doctrine où je me sépare des

soi-disant cartésiens d'aujourd'hui. A part cela j'ai changé peu de

chose au canevas de ces leçons. C'est mon cours que mes élèves m'ont

demandé, et c'est mon cours que je leur offre avec toutes ses

imperfections. Eusse-je voulu faire autrement, je ne l'aurais pas pu.

Quoique cette publication ait été fort retardée, des travaux d'un genre

entièrement différent, des préoccupations multipliées m'ont empêché de

la corriger comme j'en avais le dessein.

[Note 1: MM. Herzog et Chappuis venaient de donner leur démission

par l'effet des troubles ecclésiastiques que cette révolution a fait

naître. Un seul professeur de l'Académie a été maintenu dans ses

fonctions.]

Ces détails étaient nécessaires pour excuser la forme du livre et pour

en expliquer la marche. Il ne se compose que de la première partie d'un

cours de Morale, et cependant il présente, dans le fond, un tout

complet. L'exposition directe du système commence à la quinzième leçon.

A partir de là, les développements sont un peu plus abondants que dans

les leçons qui précèdent; je me suis efforcé de donner à ma pensée la

clarté dont elle est susceptible, en un mot, de parler pour tout le

monde. Les lecteurs qui n'ont pas fait de la philosophie une étude

particulière feront bien, je crois, de commencer à cet endroit. Les

trois premières leçons ont pour but de rattacher l'objet principal au

but d'un cours de Morale, en examinant les conditions à remplir pour que

la science morale soit organisée. Les onze leçons qui suivent font voir

comment le principe de la liberté s'est développé dans l'histoire de la

philosophie. Le but de l'ouvrage a déterminé les proportions de cette

revue très-abrégée, très-condensée et trop incomplète. J'ai dû m'étendre

davantage sur les auteurs dont relève ma pensée. J'ai supposé la

connaissance des textes: la nature même du travail m'interdisait de m'y

replonger; aussi ne saurais-je promettre qu'il ne me soit pas échappé

quelques erreurs. Cette partie est surtout à l'adresse des personnes en

mesure d'en corriger, au besoin, les détails. Elle a pour but de

légitimer mon système au point de vue de l'histoire de la philosophie.

Si l'on eût traité celle-ci pour elle-même, il aurait fallu s'y prendre

autrement.

Le système esquissé dans ce livre a, je crois, l'espèce d'originalité

qu'on peut demander à la philosophie, c'est-à-dire qu'il est le

développement indépendant d'une pensée, dont les éléments se trouvent

disséminés dans l'histoire. Scot, Descartes, Kant, M. de Schelling sont

mes principaux maîtres; mais après eux il faudrait citer une foule de

noms encore pour rendre un compte exact de l'origine de ma théorie. On

pourrait l'appeler un éclectisme, si toute philosophie n'était pas

éclectique dans ce sens. Une doctrine qui répond à quelque besoin

permanent de l'esprit humain ne saurait manquer d'antécédents

historiques; une doctrine qui fait faire un progrès à l'intelligence

doit concilier en elle les éléments de vérité contenus dans les systèmes

antérieurs. Cet éclectisme de fait diffère profondément, il est à peine

besoin de le dire, de l'éclectisme considéré comme méthode.

J'ai mis à profit, pour la composition de mes leçons, un certain nombre

de travaux contemporains. Il faut rendre compte de ces emprunts, dont

quelques-uns ont besoin d'excuse. Je n'en saurais alléguer d'autre que

les nécessités d'un travail rapide sur un sujet immense, et l'attrait

qu'ont exercé sur mon esprit des idées analogues à celles que je

cherchais. Une fois ces éléments étrangers introduits dans mon texte, je

n'ai plus su comment les élaguer, et à vrai dire je n'ai pas essayé de

le faire. La plupart sont liés si étroitement au développement de ma

pensée, qu'il m'eût été impossible de séparer mon bien du bien d'autrui.

Dans la partie critique j'ai mis à profit çà et là les cours de M. de

Schelling, l'Histoire de la philosophie moderne de M. Erdmann, et

l'Introduction à cette histoire par M. Braniss. Ce dernier ouvrage m'a

servi surtout pour les leçons sur la philosophie du moyen âge. Je lui ai

fait plus loin deux emprunts de quelque importance, signalés dans le

texte. Le premier est relatif à l'essence et aux fonctions du paganisme

et du judaïsme. Cette citation abrégée et modifiée a pour but de combler

provisoirement une lacune en réservant mon opinion. Le second extrait,

sur le mouvement de l'histoire moderne dans la sphère sociale et dans la

sphère intellectuelle, ne contient rien qui ne découlât naturellement de

l'ensemble de mes idées. L'articulation la plus importante de tout le

système est peut-être l'idée que l'amour est la manifestation parfaite

de la liberté. J'ai trouvé cette vue développée d'une manière

très-intéressante dans un article de M. le professeur Chalybaeus, qui a

paru, en 1841, si je ne me trompe, dans le journal philosophique de M.

J.-H. Fichte, sous ce titre: «Des catégories morales de la

métaphysique.» L'idée principale de ce travail se liait si intimement

aux opinions que j'exprimais alors dans mes cours, que je ne saurais

indiquer jusqu'à quel point elle a influé sur leur disposition

systématique. Je lus cet article avec un plaisir tout sympathique et je

le mis à profit de mon mieux. J'y ai pris, en l'abrégeant, la discussion

sur le rapport des trois sphères de l'activité humaine, qui forme la

première partie de la dernière leçon. Ici encore l'identité du point de

départ devait amener forcément à des conclusions pareilles; mais

l'enchaînement dialectique dont mon résumé laisse subsister au moins

quelques traces, appartient à M. Chalybaeus.

Enfin je dois beaucoup à la conversation d'un savant dont le nom n'est

connu ni par des publications étendues, ni par un enseignement public,

mais qui a toujours répandu beaucoup d'idées dans les cercles où il a

vécu et qui a fait preuve d'un génie créateur dans toutes les branches

de la science dont il s'est occupé. La part qu'ont eue ces entretiens à

la formation de mes opinions est de telle nature qu'il faudrait me

condamner à un complet silence si je voulais ne leur rien emprunter.

J'en ai tiré ce que je dis sur les époques de la Terre ainsi que sur le

développement de la vie organique, et généralement tout ce qui, dans ma

manière de considérer la Nature, ne rentre pas absolument dans le

domaine commun. Le germe de ma théorie sur l'individualité appartient à

la même source. Les pensées de l'ami dont je parle sur la philosophie de

la Nature, n'ont pas été publiées par leur auteur. J'ignore le sort qui

les attend, et si le peu que j'en ai laissé entrevoir n'est pas

approuvé, la faute en est sans doute à celui qui, par l'effet d'une

nécessité facile à comprendre, a présenté quelques idées générales en

les détachant de leur ensemble et de leurs preuves, et qui, peut-être,

les a altérées en se les assimilant. Ces motifs m'empêchent de placer

ici le nom de mon maître. Si les vues que je lui dois paraissent justes

et fécondes, il me sera doux de lui rendre hommage.

Et maintenant, le système que je propose répond-il à quelque besoin de

l'intelligence et de l'âme, répond-il par les applications où il

conduit, par les sentiments qu'il doit inspirer, à quelque besoin de la

société? J'ai sujet de le penser en considérant cette époque d'orage et

d'affaiblissement, que le scepticisme dévore, et qui maudit son mal sans

vouloir en guérir. Cependant je connais ma faiblesse. Je sens aussi

qu'une raison impartiale n'est pas la source la plus profonde de nos

répugnances, et que notre apparente indifférence est trop souvent une

hostilité qui redouterait d'être convaincue. Mais il y a des doutes

sincères, il y a des coeurs de bonne volonté. Puisse ma pensée les

atteindre, puisse-t-elle les satisfaire, puisse-t-elle surtout ne pas

les blesser.

LAUSANNE, 18 mars 1849.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 2 / 33 题