HÉROÏDE MODERNE

_A Camille Mauclair._

«Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à

moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane,

ma soeur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le

tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte.

Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est

supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne? Je suis moderne,

je puis souffrir, mais je comprends.

«Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de

comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera, d'aimer!

«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme

vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion

maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de

raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des

épidémies, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits

uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus

d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même

sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela

n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.

«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous

me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est

pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les

minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de

reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à

un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non,

ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une

femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être un peu légère! Passez-moi

cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles.

Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les

enfants.

«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais

pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et

je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation.

«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une

seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de

l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la

greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair,

par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier!

Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme

une branche morte.

«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le coeur; j'aurais voulu

vieillir avec toi.

«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne

vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours

autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps

familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine,

et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes

mots d'autrefois?

«Nous y sommes.

«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en

votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je

me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu

vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné

par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas

tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire

pour n'être pas aimé?

«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul

instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous

les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me

quitteras jamais.

«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime.

C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie.

Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle,

dis-moi, si elle savait?

«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si

intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te

garde et je t'emporterai avec moi.

«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai

sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon coeur,

et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie

d'aimer infiniment en un amour infini!

«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés,

mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.»

Le Pèlerin du silence · 第 67 / 75 题