LE DIT DES ARBRES

Arbres, coeurs en prison,

Je dirai vos secrets, ayant crucifié vos écorces,

Coeurs douloureux,

Joies de mon triste coeur.

Chêne, fleuve de gloire épanoui vers les dieux morts, barbare aux pieds

formidables, pierre de lumière et de sang,

L'océan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonné

l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours,

Chêne, escalier de la haine, arbre sacré, joie de mon triste coeur.

Hêtre aux bras blancs, chapelle où la bonne Vierge pleure d'avoir

enfanté, inutile escabeau brisé par les pieds lourds des lévites

hermaphrodites, escarcelle brûlée par l'or des simoniaques, ventre vide

où l'Amour rêva d'aimer les hommes,

Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent,

Hêtre, adoré quand même, arbre miraculeux, joie de mon triste coeur.

Orme, vieux moine solitaire, tout chargé de nos péchés, orme en prière,

le vent de la mer est plus salé que les larmes des Gomorrhéens,

Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pécheresse, et souffre

pour nous,

Orme, corps flagellé, joie de mon triste coeur.

Frêne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de

vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre,

L'oeil du dragon n'a jamais foré ta peau vierge et froide,

Frêne, pâle gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste coeur.

Noyer, chair obscure et glacée, dame aux cheveux d'algue, ornés

d'émeraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'étang de la

prairie aérienne, espoir seul d'étouffer la gorge des amours

inattentives, ombelle désastreuse des avortées,

Je me suis endormi à ton ombre, ombelle froide, et je me réveille parmi

le délire des suicidés,

Noyer, chair obscure et glacée, joie de mon triste coeur.

Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurés par le rut,

grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lâches,

tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre.

Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amusé jadis, pendant que le mufle des

vaches se frottait à ton dos.

Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste coeur.

Houx, arbre à peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des

dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet,

Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait

un philtre de fraternité,

Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste coeur.

Platane, mât de la galère capitane et voilure gonflée vers les amours

lointaines,--platane mâle, catapulte de la semence au vent, les

cuirasses brisées, les matrices violées,--platane femelle, tour,

attentive à l'orient, recueillement de la prédestinée, les germes

passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux

souffles et aux fleurs,

Mâle solitaire, femelle visitée par l'esprit, unissez-vous dans

l'inconnaissable,

Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste coeur.

Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'océan des herbes folles, pendant

que le vent se joue de vos pâles chevelures, baigneuses, vous fermez vos

jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des

blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une

chimère transpercée,

Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levés

pour porter le rêve en triomphe.

Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste

coeur.

Aune, veillée funèbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts,

peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'éclair

d'une couronne et l'écho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort

au fond des abîmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages,

et des fleurs d'oubli ont poussé dans les trous de ses yeux.

Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force,

Aunes, peuple funèbre, arbres en pleurs, joie de mon triste coeur.

Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou doré des

gitanes, les moineaux fous ont becqueté le collier de l'étrangère et sa

chair,

La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes épaules,

Sorbier, coeur hospitalier, arbre de Noël des pauvres oiseaux, joie de

mon triste coeur.

Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des coeurs

pendus à tes branches, les passants d'hier ont mangé tes délices, et tes

feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental,

Songe à pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma

bague, afin de m'en souvenir,

Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste coeur.

Pin douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, ta plainte est inutile

et ton désir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la

forêt qui te hait et qui rit de tes soupirs épouvantables.

Ceux qui vont mourir te saluent,

Arbre douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, joie de mon triste

coeur.

Acacia, si tes piqûres parfumées sont des jeux d'amour, crève-moi les

deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles,

Et déchire-moi en d'obscures caresses,

Arbre à l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste coeur.

Cytise, jeune fille penchée au-dessus du ruisseau clair avec des

sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur,

Tu donneras tes cheveux blonds aux lèvres du vent, et ta peau blanche à

l'invisible main du faune, et ta pureté au mâle qui passe dans l'air

hystérique.

Blond cytise, arbre rêveur et frêle, joie de mon triste coeur.

Mélèze, dame aux tristes pensées, parabole accoudée sur la ruine d'un

mur,

Les araignées d'argent ont tissé leurs toiles à tes oreilles et les

scarabées mortuaires, grimpés à ton corsage, ont vomi du sang sous la

pluie de tes larmes,

Dame aux tristes pensées, mélèze, joie de mon triste coeur.

Saule, arbre éploré, chevelure tombante de l'amante abandonnée, voile

entre l'âme et le monde, crêpe lamé de fleurs aussi légères que ta

douleur,

Relève tes cheveux, arbre éploré, et regarde celui qui vient là-bas et

qui s'est dressé sur la colline de l'aurore,

Amante un peu hypocrite, saule d'élégante amertume, joie de mon triste

coeur.

Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un péché, quelles

confidences ai-je lues écrites sur tes feuilles pâles, et de quel

souvenir as-tu peur, fiévreuse fille oubliée le long des sentiers, dans

les prés?

Ta soeur aux cheveux crépusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi

vos désirs, âmes incestueuses, et je serai votre messager,

Coeurs inquiets, joie de mon triste coeur.

Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brodée de trèfles et

de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence,

Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent

meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le

veux,

Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste coeur.

If, né de la mort, prêtre de la mort, if dont les rameaux sont des os,

Requiem éternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes,

Priez pour moi, if vénérable, arbre exorable, joie de mon triste coeur.

Épine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, dérisoire couronne au

front du roi sanglant,

Épine sacrée toute rougie du sang de la grappe de miséricorde,

Épine charitable, à l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons

dans mon coeur coupable,

Épine adorable, joie de mon triste coeur.

_Août 1894_.

Le Pèlerin du silence · 第 44 / 75 题