Revenons à la petite maison de la Porte-Maillot.
Là encore une crise s'opérait, crise pénible, fiévreuse, et qui puisait
son intensité dans l'âpreté des sentiments en jeu.
Jacques était rentré avec Isabelle, après l'incident qui l'avait mis en
présence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de
Saussay.
Le Ténia était trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas deviné
que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par
un gentilhomme à une femme en péril.
Quand la porte s'était refermée derrière elle, il lui avait semblé
ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien
Jacques pour ne pas deviner une émotion qu'il s'efforçait en vain de
dissimuler, mais dont il n'était pas le maître.
Toute attaque de sa part n'eût fait que donner à la situation une
importance que peut-être elle ne comportait pas encore.
La Torrès eut recours à ses plus savantes séductions: souriant, cachant
sous une gaieté languissante et sans affectation les pensées de crainte
et de colère qui commençaient à sourdre en elle, la courtisane
questionna légèrement Jacques sur ce qui s'était passé. Spirituellement,
elle le railla de son _don quichottisme_, disant:
--Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est là une
profession pleine de dangers? Votre réputation de sauveur va s'étendre
sur toute la terre, et un jour viendra où notre petite maison sera le
rendez-vous de toutes les dames éplorées qui viendront réclamer le
secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la
cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins.
Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait
ses regards dans ses yeux:
--Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait....
Lui s'efforçait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait
envahi.
Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait,
Jacques, regardant autour de lui, éprouvait je ne sais quel dégoût qui
le prenait à la gorge.
Il écoutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait
tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute modulée d'art
et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument
sans accord, et, se repliant en lui-même, il cherchait à ressaisir
l'écho d'une autre voix, franche, vibrante de vérité et d'émotion
vraie.
Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en
imagination ce regard à la fois effrayé et confiant qui tout à l'heure
s'était posé sur lui.
Et le Ténia devinait ce combat.
Elle avait à peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrachée à
la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais été admise dans le
monde où elle eût pu rencontrer Pauline et Lucie.
Mais elle la devinait belle, pure et chaste.
Et c'était en elle, à cette pensée, un frissonnement qui la secouait
tout entière.
--Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est
pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette
mélancolie?... N'es-tu pas heureux auprès de moi?... Est-il quelqu'un de
tes désirs que je n'aie pas satisfait?...
Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle
faisait appel à tout ce que l'expérience lui avait appris. Jacques ne la
repoussait pas... il faisait pis!... A ses élans passionnés, il
répondait avec une indifférence qu'il tentait en vain de cacher. Le
marbre ne s'échauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois.
Il fallait pourtant briser cette glace: après tout, peut-être se
trompait-elle! Il n'était pas possible que le premier regard d'une autre
femme l'eût à ce point, en une seconde, métamorphosé....
Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette
hébétude dans laquelle elle avait tenté d'étouffer toutes ses facultés
pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un
foyer d'honneur et de vitalité dont, par bouffées, la chaleur lui
montait au coeur....
Elle croyait qu'il s'était laissé troubler par le caractère romanesque
de l'aventure. Voilà tout.
Jacques, en ce moment, avait peur de lui-même. Il entendait, résonnant
au plus profond de son être, une voix qui lui criait que jusqu'ici il
avait marché dans le mauvais chemin....
Il est des moments où la lucidité de la conscience est telle que les
faits mêmes, acceptés de longue date avec une insouciance irraisonnée,
prennent subitement leur véritable caractère.
Et cette voix mystérieuse répétait à Jacques:
--Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison où rien ne t'appartient? Ce
luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as payé? N'es-tu pas l'esclave
d'une femme qui te méprise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu
donc que le mépris des honnêtes gens s'attache à qui comme toi ne sait
pas, par son travail, conquérir dans la société une place honorable et
honorée?...
Cette pensée s'imposa à lui, si terrible, si poignante, qu'il eût voulu
écarter une épouvantable vision....
Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait auprès de lui, il la
repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout à
coup ses mains à son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis
en poussant un cri....
Ah! l'habile comédienne! il l'avait à peine effleurée! mais elle
n'ignorait aucune des roueries de son rôle de courtisane.
Et comme elle était là, inanimée, pâle--car elle savait jouer jusqu'à la
pâleur--Jacques fut épouvanté de ce qu'il avait fait... il se jeta à
genoux auprès d'elle, cherchant à la secourir, oubliant tout, sinon que
cette petite femme l'aimait et qu'il s'était montré dur et brutal.
--Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime!
Il avait tous les enfantillages des consciences dévoyées.
Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus
adorée. Elle l'écoutait, les yeux fermés: elle entendait sa voix chaude,
que faisaient trembler des larmes mal contenues.
--Isabelle, je t'aime! répétait-il.
Alors, comme si ce mot eût réchauffé en elle les sources mêmes de la
vie, en se suspendant à son cou, ses lèvres touchèrent ses lèvres.
Et toutes les résolutions viriles, tous les remords s'enfuyaient.
Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore, à elle, à elle seule.
Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane?
La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard.
La nuit vint, fiévreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles
exaltations.
Jacques était de nouveau rivé à sa chaîne, plus forte, plus puissante,
par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'étourdissement l'avait
repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant.
La journée du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'était juré de
ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, étant retombé sous son
empire, il ne cherchait même plus à s'évader de sa honteuse prison. On
eût dit que la pierre d'une tombe se fût abaissée sur lui.
Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis le moment où Jacques
avait sauvé Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il
était environné de nouveau par cette atmosphère apathique qui
l'étouffait.
Isabelle, étendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pensée sans
but.
Tout à coup la porte s'ouvrit violemment....
Et deux hommes parurent sur le seuil.
L'un était le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen.
Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal
avait-il enfin découvert la retraite des deux amants?
Une lettre anonyme de Biscarre avait révélé ce secret au baron. Quant à
pénétrer dans la maison, quelques pièces d'or avaient opéré ce prodige.
Isabelle avait bondi sur ses pieds.
Jacques était debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant.
--En vérité! s'écria le baron dans un accès de fureur folle, voilà donc
le grand mystère dévoilé! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne
m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui
va se passer ici ne sera pas de votre goût.
--Monsieur, vous oubliez que vous êtes chez moi! s'écria Jacques qui
cherchait à secouer la torpeur qui l'accablait.
--Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez
acheté ces tentures... Parbleu! je vous en félicite! Cela a dû vous
coûter bon!... Après tout, vous êtes si riche!...
--Insolent! je vais vous châtier!
Mais comme Jacques s'élançait, déjà Isabelle s'était jetée entre lui et
les deux hommes.
--Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?...
Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais?
--Vos laquais! mais, ma chère belle, ils sont de chair et d'os comme
nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur dévouement.
--Misérable! qui osez insulter une femme!
--Une femme! allons donc! Ténia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le
comte de Cherlux, vous avez hâte de la défendre, n'est-il pas vrai, et
il faut qu'elle s'attache à votre cou de ses deux mains, pour que vous
ne m'ayez pas encore sauté à la gorge. Écoutez-moi quelques instants
seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est traînée dans
toutes les hontes, qui a été la maîtresse d'un vieillard, qui l'a
corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a poussé Lionel Storigan au
suicide, qui a volé le nom et le titre du duc de Torrès et l'a
empoisonné. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de
Silvereal et m'a conseillé de me débarrasser de ma femme par le poison.
Voilà ce qu'est Isabelle de Torrès, monsieur. Non, ce n'est pas une
femme, c'est un de ces êtres hideux que l'on écrase du pied comme un
reptile!
--Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je
n'ai jamais aimé que toi!...
Jacques était foudroyé. Ces révélations effrayantes tombaient sur son
cerveau comme un coup de massue....
--Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'écria Silvereal, qui semblait
atteint de délire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes
cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donnés pour un baiser... Ces
bracelets, ruisselants d'émeraudes, tu les as achetés d'un prix
infâme!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur
ton sein, c'est moi qui l'y ai attaché de ma propre main....
Avec un geste de dégoût, Isabelle arracha la parure, la lança sur le
tapis et écrasa sous ses pieds les perles qui craquèrent....
C'était presque un aveu. Jacques était livide.
--Vous ne parlez plus de me châtier, monsieur de Cherlux! cria encore
Silvereal.
--Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parlé, l'associé du voleur
Mancal n'a point tant de délicatesse!...
Jacques tressaillit comme si tout son corps eût été traversé par une
commotion électrique. Il releva la tête et regarda de Belen en face.
Celui-ci continua en ricanant:
--Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure à
la face de ces misérables... dignes l'un de l'autre... L'une est une
courtisane, l'autre est un....
Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'était rué vers lui, et sa main,
avec un bruit mat, s'était abattue sur son visage.
De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arrière.
--Infâme! râlait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien!
Silvereal s'était élancé auprès de Belen, et, le serrant dans ses bras,
il le retenait.
--Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous
m'avez frappé au visage!... Voleur! fils de voleur!...
Jacques, subitement, avait repris son calme.
--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il.
--Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette
scène dégénérer en lutte corps à corps.
De Belen, la gorge serrée, les yeux injectés de sang, ne pouvait plus
proférer une seule parole.
Tout à coup, il éclata de rire:
--Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au
procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour témoins, je
prendrai deux gardes chiourmes du bagne.
Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entraîna au dehors.
Un instant après, la grille se refermait sur eux.
Jacques et le Ténia étaient seuls.
Isabelle était tombée à genoux, les bras étendus vers son amant.
Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou.
--Jacques, fit-elle, écoute-moi.
Il la regarda, puis, par un geste menaçant, il leva les deux poings
comme s'il eût voulu l'écraser.
Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne
s'abattirent pas.
--Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis
doublement déshonoré? Et l'amour de cette femme m'a souillé plus encore
que les calomnies dont j'étais la victime... Oui, j'étais un innocent...
elle a fait de moi un coupable et un infâme!...
--Jacques, ils ont menti, je t'aime!...
Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha
son visage du sien, si près qu'elle sentait son haleine qui la brûlait
comme une flamme.
--Moi! je te hais!... Je sens monter à mes lèvres un mépris qui
m'étouffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jetée, cette accusation que
tu n'as pas osé nier!... et tu ne m'as même pas assez respecté, moi que
tu disais aimer, pour m'empêcher de piétiner dans cette boue où tu étais
tombée!...
--Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aimé, je t'aime!
--Ne répète pas ce mot, qui est un sacrilége! Est-ce que tu aimes?
est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te
dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as étouffé en moi les derniers
éveils de ma conscience, toi qui m'as rabaissé au niveau des plus
déshonorés et des plus infâmes... Je te hais!
--Non! non! ne dis pas cela!...
Et elle s'attachait à lui, se traînant sur les genoux, désespérée,
criant, sanglotant....
Il la repoussa violemment... puis, s'élançant vers la porte:
--Courtisane, cria-t-il, sois maudite!...
Et il bondit dehors.
Le cercle que Biscarre traçait autour de lui se resserrait de plus en
plus.
L'heure de la vengeance était proche: une habileté infernale réunissait
peu à peu tous les fils de cette effroyable machination....
Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice
pour bondir sur sa proie....