Laissons pendant quelque temps le roi des Loups à ses ténébreuses
machinations et revenons à celui qui, menacé par sa haine, oubliait dans
les joies d'un amour insensé les désespoirs de sa vie passée.
Nous voulons parler de Jacques de Cherlux.
Depuis que, pour la première fois, Isabelle de Torrès, belle à damner un
saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononcé ces mots
passionnés:--Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un
rêve.
Et, de fait, ses sensations procédaient à la fois de l'engourdissement
et de l'ivresse.
Si parfois il s'éveillait de cette torpeur sensuelle, c'était dans une
sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et âcres l'arrachaient
à cette demi-somnolence.
C'est qu'en vérité cette femme possédait, pour les choses d'amour, une
puissance infernale. Son souffle était à la fois capiteux et enivrant;
ses baisers tuaient l'âme et le corps, comme ces poisons des Borgia qui
éteignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-même.
Et Jacques ne résistait ni ne tentait de résister.
Où il était, où il allait, il ne le savait plus. La pente était
glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus
vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait béant au-dessous de
lui.
Sa conscience s'était endormie, son intelligence sommeillait.
Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans même savoir ce
qu'était cette vie. C'était l'effarement cérébral de l'homme saisi par
un engrenage et dont le corps, lancé par le levier de fer, tourne dans
le vide avant d'être broyé entre les cylindres qui le tueront....
D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde.
Jacques était sa proie. Elle l'avait pris. Il était à elle.
Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui
semblait une sorte de révélation.
Comme toutes les courtisanes--qui bien avant les poëtes et les
romanciers, ont inventé la théorie de la réhabilitation--le Ténia avait
oublié son passé. L'empoisonneuse du duc de Torrès prétendait découvrir
en son âme toutes les délicatesses et toutes les innocences; celle qui
avait surexcité la passion sénile de Silvereal jouait naïvement toutes
les pudeurs.
Plus n'était question--fût-ce au plus profond du souvenir--de Martial,
dont elle avait exploité le talent et en qui elle avait engourdi, sinon
tué, tout sentiment qui ne se rapportât pas à elle-même... de sir
Lionel, qui s'était brûlé la cervelle à ses genoux et dont elle avait
dédaigneusement repoussé le corps de sa petite mule bleue.
En vérité, ce cynisme d'oubli était admirable. Et, pour elle, passé,
présent, avenir, se résumaient en un mot: Amour! en un seul nom:
Jacques!...
Elle avait des chatteries adorables et avait retrouvé toute la
_félinité_ de sa nature première. Dominatrice, elle s'était faite
humble. Violente, elle était devenue soumise. Elle avait des terreurs
d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait
quelque réveil d'énergie.
Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins.
Alors elle l'enveloppait dans le réseau de ces enchantements que la
Mythologie prête à Circé.
Parfois elle se prenait à craindre qu'on ne le lui enlevât.
Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom
d'amour à cette dépravation cérébrale qui ne demande à la femme que la
satisfaction des sens.
Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne déploya plus
d'habileté ingénieuse que ne le faisais le Ténia.
Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient
sur lui leur ombre lourde et opaque, l'hôtel de la rue de la
Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez sûr.
Elle avait acheté--en secret--une charmante petite maison auprès de la
porte Maillot, au bois de Boulogne.
Habile à se cacher, elle s'était échappée sans que Jacques soupçonnât
même son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de
l'argent, elle avait transformé cette maison en un nid d'amour.
Elle n'était plus avare, ou du moins son avarice avait changé de forme.
Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant
le trésor sur lequel elle veillait avidement, c'était son amant, c'était
Jacques....
Un jour, elle l'avait emmené sans lui dire où.
Sa voiture, toute douilletée de satin, les avait entraînés à travers les
rues. Il s'étonnait, il questionnait.
Elle refusait de répondre.
Puis la portière s'était ouverte, et Jacques avait poussé un cri de
surprise. En vérité, c'était à se croire transporté dans le pays inconnu
des féeries splendides.
Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un dôme de cristal, enchevêtrait en
une vaste voûte verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les
plus brillantes. Ce n'étaient que fleurs éclatantes aux parfums
enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait à travers les
tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser.
Puis un perron de marbre blanc donnait accès dans la demeure, où était
entassé--avec une profusion royale, mais avec un goût parfait--tout ce
que l'art moderne a imaginé de plus délicat et de plus admirable à la
fois.
Les statues, aux profils voluptueux--nudités sublimes qu'Isabelle
semblait défier--se blottissaient à tous les angles... les fenêtres à
vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et
chatoyantes.
Jacques! Jacques! révolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet
enfer et tu crois pénétrer dans un Eden! Interroge-toi, relève la
tête!... pense! qui donc a payé tout cela?... De quelles débauches, de
quels mensonges d'amour ont été soldées ces richesses?... N'as-tu donc
même plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du
passé?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis
docilement cette courtisane qui t'entraîne en te prenant la main!
Mais non. Tu n'entends même pas cette voix de probité qui murmure à ton
oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne perçoivent plus aucun
son, parce que tu sens frémir dans ta main les doigts chaudement
voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui
s'échappe de tout son être... parce que tu lui appartiens... et qu'une
fois de plus le Ténia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre
mortelle.
Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard
devant ses yeux et sa pensée.
Pour lui aussi le passé était mort.
Bien loin, s'étaient envolées les résolutions honnêtes de l'ouvrier, les
résistances du calomnié, les indignations qui l'avaient fait bondir sous
l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on
le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brûleuse? et
Diouloufait? Tout cela n'était plus qu'ombres enfouies dans les
ténèbres.
Sa vie se résumait tout entière en un sourire d'Isabelle, son avenir en
un baiser.
Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les
nerfs et atrophie le cerveau....
Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.
Son visage pâli semblait s'être encore affiné. Ses yeux brillaient d'un
éclat fiévreux, et aux plis de ses lèvres on remarquait déjà cette
contraction qui reste à la bouche des vieux viveurs comme un indélébile
stigmate.
Il ne songeait pas à sortir. Pour lui l'existence tout entière se
renfermait dans cette maison, tout imprégnée d'une atmosphère d'ivresse.
Parfois il s'étendait sur un sofa, devant une des fenêtres d'où l'oeil
se perdait à travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il
ne rêvait pas.
Alors, doucement, le Ténia s'approchait derrière lui, sur la pointe des
pieds. Étendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses
deux mains sur sa tête, et, se penchant, le baisait au front....
Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression eût
été une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses
bras....
Un jour--midi venait de sonner--Isabelle était sortie. Il n'avait même
pas songea lui demander où elle allait. N'était-elle pas maîtresse
absolue dans cette maison? Puis son absence n'était-elle pas--sans qu'il
se l'avouât--une sorte de soulagement pour lui?
Ce jour-là, il se sentait plus faible, plus absorbé que de coutume.
Etendu à la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard
errer dans le vide....
Déjà on touchait au printemps.
Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clarté blanche et
lumineuse. Le chemin s'étendait comme un long ruban de soie.
Tout à coup, loin, bien loin, deux points noirs se détachèrent sur cette
matité.
Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indifférence d'un
enfant.
Bientôt les points grandirent, prirent forme.
C'étaient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lancés.
Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les
excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes.
Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-même. En vain
celle qui le montait s'efforce de le maîtriser.
L'animal cherche à désarçonner sa cavalière qui lui scie la bouche avec
le mors.
Le cheval alors s'élance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un
galop furieux, il s'emporte.
La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle.
Que s'est-il passé dans l'âme de Jacques?
D'un seul geste, il a ouvert la fenêtre... et a bondi dans le jardin...
Un élan le porte sur la route.
Le cheval va passer... il est encore à une vingtaine de mètres....
Résolûment, Jacques se jette à sa rencontre... et au moment où l'animal,
martelant le sol de ses sabots enfiévrés, passe à sa portée, il se rue
au poitrail et le saisit par les naseaux.
La jeune fille jette un cri terrible....
Jacques est renversé... mais ses mains, accrochées au mors, n'ont pas
lâché prise.
L'animal le traîne... l'homme le tient encore.
Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir...
mais voici que l'animal, dompté, s'arrête... brusquement... de ses
quatre pieds qui semblent rivés à la terre....
Jacques est debout, pâle, une sueur froide au front....
Une voix lui crie:
--Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie.
Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe.
Il la reçoit dans ses bras... et pousse un cri:
Il a reconnu celle qui naguère se trouvait auprès du grabat sur lequel
expirait la misérable Brûleuse.
Celle qu'il vient de sauver au péril de sa vie, c'est Pauline de
Saussay.
Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait
la tête sous les insultes que lui jetait à la face celle qui se tordait
dans les angoisses de l'agonie.
Mais c'était à cause d'elle surtout qu'il s'était enfui, devant elle
qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms
prononcés, noms de bandits et d'assassins, il en était qui se trouvaient
fatalement liés à sa vie.
Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile,
voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa tête
languissante. Il voyait ce visage pâle et doux, à l'ovale angélique, ces
grands yeux bleus à demi fermés qui semblaient noyés dans les larmes....
Jacques sentit son coeur se serrer sous une étreinte convulsive....
Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'était bien un parfum de pureté et
de bonheur qui s'échappait de toute sa personne. Le frémissement de
terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes
du coeur de Jacques....
La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagnée du domestique, qui
l'avait enfin rejointe....
C'était Louise de Favereye.
Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les
yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule....
--Blessée! Pauline est blessée! cria Lucie.
En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, où pas
un pli n'était tracé.
--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas
blessée... ce sang est le mien.
En effet, dans l'effort, il s'était martelé le front, son sang coulait.
Il eut un sourire.
--Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand
il s'agit de sauver une existence?...
Lucie le regarda.
Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la scène étrange dont elle
avait été témoin. Elle hésitait à parler.
--Que votre domestique se mette en quête d'une voiture, dit Jacques,
car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter à
cheval.
Lucie confirma l'ordre formulé par Jacques.
Pauline avait été étendue, toujours évanouie, sur un des côtés de la
route. Lucie soutenait maintenant sa tête sur ses genoux, et, embrassant
ses cheveux, cherchait à la ranimer en lui prodiguant les plus douces
caresses.
Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda
autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui échappa, en même
temps qu'une vive rougeur empourprait son visage.
--C'est vous qui m'avez sauvée! dit-elle d'une voix faible. Encore une
fois merci!...
--Je bénis le hasard qui m'a placé sur votre route, dit Jacques.
En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement
découverte dans une rue voisine.
Lucie parla à son tour.
--Monsieur, dit-elle à Jacques, nous ne savons comment vous exprimer
toute notre reconnaissance....
--Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une
prière.
--Laquelle?
--J'ai compris à vos regards, à votre surprise, que vous m'avez reconnu
et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre à
laquelle je me suis trouvé mêle.
Lucie protesta d'un geste.
--Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer
contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous êtes étonnée de
ne pas entendre sortir de mes lèvres un seul mot de justification. Eh
bien! quelles que fussent les apparences, si étrange que vous ait paru
ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai
eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai versé pour elle, je jure
que je suis un honnête homme et que j'ai droit à votre estime.
Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle
murmurait:
--Oh! je n'ai jamais douté, moi!
Lucie tendit la main au jeune homme.
--Je vous crois, dit-elle.
--Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant à Pauline.
Pauline ne répondait pas, mais sa main, se dégageant doucement, toucha
en frissonnant la main du jeune homme.
--Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire connaître votre nom?
Les deux jeunes filles se nommèrent.
--Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le
vôtre... afin que nous le conservions dans notre souvenir?
Jacques hésita. Puis:
--Je me nomme Jacques, dit-il.
--Est-ce tout?
--Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom,
qu'il n'a pas gagnés, pour mériter d'être appelé désormais Jacques
l'honnête homme....
Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture.
Puis le cocher lança les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent
encore une fois.
A ce moment, un coupé débouchant sur l'avenue croisa la voiture qui
emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme.
--Jacques! cria une voix.
C'était Isabelle, c'était le Ténia.
Elle était sortie vivement de la voiture.
--Toi! mon Jacques! que fais-tu là? Mais tu es blessé! mon Dieu! c'est
du sang! Que s'est-il passé? parle! parle!
--Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai
arrêté un cheval qui s'emportait.
Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononcé ces paroles l'avait
frappée en plein coeur comme un coup de poignard.
Les femmes qui aiment ont des intuitions subites.
--Tu as sauvé une jeune fille?
--Oui.
--L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture?
--En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos.
Et pour couper court à une conversation pénible, il se dirigea vers la
maison.
Isabelle marchait auprès de lui et le regardait à la dérobée.
Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul.
--Qu'as-tu donc? demanda Isabelle.
--Rien! fit Jacques.
Et la porte se referma sur eux.
Le jeune homme était pensif.
Et Isabelle la courtisane se disait:
--Que se passe-t-il donc? j'ai peur!
Puis avec un frisson, elle disait:
--Ah! s'il ne m'aimait plus!...