BISCARRE S'EXPLIQUE

En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines,

exposant son plan au Conseil suprême des Loups et aux douze délégués

désignés par le sort.

On l'avait écouté avec une admiration croissante, et plusieurs fois des

murmures approbateurs l'avaient interrompu.

--Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui révèle

le lieu où sont enfouis les trésors de Khmers est incomplète. Exupère

m'a tout expliqué. Là-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples

immenses, dédales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est

dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le

dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses inépuisables qu'il

avait prétendu soustraire à la rapacité des conquérants.

»Depuis longtemps déjà l'existence de ces trésors était soupçonnée.

Plusieurs tentatives avaient été faites pour les découvrir. Mais le

secret gardé religieusement depuis plusieurs siècles a déjoué toutes les

recherches. Cependant des Européens sont parvenus à apprendre qu'un

personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois,

était préposé à la garde de ces richesses, destinées, à certaine date

fixée d'avance par la légende, à reconstituer l'empire détruit. Ces

Européens--dont je vous dirai le nom tout à l'heure--se sont mis à la

recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du

Feu... c'est, paraît-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques

fidèles connaissent la mission, mais qui est vénéré par tous à l'égal

des plus grands princes....

»Ces Européens surprirent cet homme et le tuèrent; ils espéraient soit

trouver facilement la trace des trésors recherchés, soit tout au moins

obtenir par ce meurtre des indications précises.

»L'événement déjoua ces espérances.

»Seulement, un Français qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait

auprès du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis à la torture, mutilé, et

enfin assassiné.

»En le dépouillant, nos Européens trouvèrent un papier sur lequel

quelques notes étaient inscrites en français.

»Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au

trésor.

»Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais

la France, mais Paris.

»Il semblait évident qu'une partie tout au moins du trésor avait été

transportée en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de

Paris. Nos Européens n'hésitèrent pas. Ils se croyaient sûrs, sinon

d'obtenir un succès complet, en somme d'être rémunérés de leurs peines

et payés de leur crime.

»Ils revinrent à Paris, et les recherches commencèrent.

»Mais là où ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de

pierreries, ils ne rencontrèrent que des blocs de pierre informes et

qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur.

»Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle persévérance j'ai

organisé à Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux

cachés, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout à l'heure vous

écoutiez les accusations ridicules et intéressées dirigées contre moi,

oubliiez-vous donc les sommes énormes que j'ai fait tomber dans la

caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce

gâteau royal?»

Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'écoutaient son regard

dur et puissant.

Il paraît que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la

même façon que dans la société régulière.

Les affiliés qui écoutaient Biscarre, membres du conseil suprême ou

simples délégués, appartenaient à ce que nous appellerions, si nous

l'osions, l'aristocratie des forçats. Tout au moins, c'en était

l'oligarchie.

Et tandis que la vile plèbe, les Muflier, les Goniglu (paix à leur

cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un écu en

poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite.

La preuve de cette observation fut clairement accusée par l'assentiment

que tous donnèrent aux paroles du roi des Loups.

Il reprit:

--Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilité,

m'avait mis sur la trace d'opérations mystérieuses auxquelles se livrait

certain grand personnage étranger, de fouilles opérées dans les

sous-sols de Paris.

»Je devinai que le mystère dont s'entourait cet homme devait cacher

quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'étendrai pas sur les

moyens dont j'usai....

»Bref, une nuit, je le surpris....

»Ah! cet homme croyait son secret bien gardé. Mon apparition subite le

frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine

piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature énergique et

qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint même pas à me

faire une égratignure... j'étais maître de lui....

»Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme était désespéré. Toujours

espérant découvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait

pour la deuxième fois un fragment de pierre qu'il estimait sans

valeur....

»Quand je le quittai, j'avais moulé, sans qu'il s'en aperçût,

l'empreinte des caractères tracés sur le bloc de pierre, comme déjà je

possédais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de

granit qu'il avait déterré naguère et qu'il avait relégué

dédaigneusement dans un coin de son cabinet....

»Après avoir pris certaines mesures indispensables à la réussite de mes

projets, je me mis en quête d'un homme qui pût traduire les inscriptions

tracées en caractères incompréhensibles pour nous....

»La recherche fut difficile. Car, en vérité, ajouta Biscarre en

ricanant, j'ai constaté combien le niveau des sciences philologiques

s'est abaissé en France.

»Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exupère. Je parvins à pénétrer

au bagne de Rochefort, où la malheureux est retenu depuis six années....

»Sur ma demande, il a traduit les signes gravés sur les fragments de

statue et m'a donné, avec une incroyable érudition, les détails les plus

complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne

subsistent plus que des ruines colossales....

»Oui, ces trésors énormes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies

dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces

trésors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!»

Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fixés sur Biscarre, dont

la parole brève, énergique, avait fait passer en eux la conviction dont

il était rempli lui-même:

--Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient

traqués dans cette vieille société où ils étouffent. A nous le monde! à

nous la force que donne la richesse! Avec les trésors du roi des Kmers,

nous érigerons là-bas, par delà les mers, un royaume étrange, dont la

puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume

des criminels, des forçats! De là, nous nous répandrons sur toute la

terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre

comme des réprouvés, mais comme des conquérants. Nous serons l'armée du

mal, le peuple du crime!

»Guerre aux hommes! Guerre aux possédants!... Nous serons la nation

vengeresse qui fera expier à l'humanité ses fausses vertus et ses

réprobations hypocrites!...

»Comprenez-vous, mes maîtres, moi, Biscarre, votre roi, je vous créerai

un asile inattaquable d'où vous vous jetterez sur le monde pour le

dévaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec

notre or, nous défierons les plus forts, nous achèterons les

consciences, nous soulèverons les fils contre leurs pères, les

déshérités contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!...

»Nous appellerons à nous tous les bandits qui, poursuivis comme des

bêtes fauves, jettent à la société qui les poursuit des menaces

impuissantes, et tombent épuisés sous la hache qui les frappe... Qu'ils

viennent à nous, et nous leur donnerons des armes!

»Je veux que le royaume du mal soit en épouvante à tous les peuples! Cet

enfer--que leur imagination a créé--je veux le réaliser, moi, sur la

terre!...

»Vous tous qui m'écoutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider à

remplir cette tâche gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites!

êtes-vous prêts?...»

Tous, debout, frémissants, s'écrièrent:

--Oui! oui! nous sommes prêts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!...

--Bien! mes fidèles!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en

moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!...

Il y eut un redoublement d'attention.

--Avant tout, il faut nous emparer de ces trésors... J'ai besoin de

vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a découvert les deux fragments de

statue est en possession d'un papier important, je dirai plus,

indispensable; c'est celui où sont tracées les indications qui

permettront de retrouver le troisième bloc de pierre... Exupère m'a

affirmé que ces fragments ne devaient être qu'au nombre de trois.

--Si vous avez saisi le sens renfermé dans l'inscription incomplète déjà

traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-même

qui, placée dans certaine position, doit, par la projection de son

ombre, désigner la place exacte où les trésors sont enfouis... donc il

nous faut le troisième morceau qui la complète... Seul, le papier dont

je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher à

celui qui le détient... il faut l'assassiner....

--Nous le tuerons, dit un des Loups.

--Quel est son nom? reprit un autre.

--Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes

dernières dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie

m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise...

Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association mystérieuse

qui a montré la prétention de lutter contre nous. Je veux l'abattre,

avant que nous quittions la France pour marcher à la conquête des

trésors....

--Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du

conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons.

--Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la

prudence! la moindre indiscrétion pourrait compromettre notre oeuvre.

--Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras.

--Jusque-là, silence! Cachez-vous dans vos tanières comme des fauves,

prêts à bondir au premier signal; ne cherchez pas à savoir où je suis

avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas

que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous!

Un dernier cri de: Vive Biscarre! ébranla les voûtes antiques des

souterrains de l'Hôtel-Dieu.

Quelques instants après, l'obscurité reprenait possession de ces cryptes

sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant

les grilles rouillées des larges baies.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 39 / 65 题