LES ASSISES ROUGES

Dans le chapitre précédent, nous avons décrit rapidement certains locaux

dépendant de l'Hôtel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes

modifications ont été accomplies.

Les fosses de _charnage_ ne sont plus à l'Hôtel-Dieu, les cuisines ont

été montées au rez-de-chaussée, la buanderie a été transférée à la

Salpêtrière; les basses-oeuvres de l'édifice ont été complétement

abandonnées par les hommes.

Quelque latitude que le lecteur laisse à l'imagination du romancier,

cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas,

cette imagination est grandement servie par les faits eux-mêmes.

Les documents que nous avons consultés pour reconstituer le drame dont

les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, décrivent

minutieusement les souterrains qui, de temps immémorial, s'étendaient

sous le vieil hôpital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient

l'Hôtel-Dieu aux Châtelets.

Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission

d'invoquer le témoignage d'un chercheur et d'un érudit, M. Louft, qui,

dans son _Paris historique_ (1874), a raconté en ces termes une visite

faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de

l'Hôtel-Dieu.

Ces catacombes étaient ou plutôt sont situées au-dessous des cagnards

dont nous avons parlé.

«Après avoir descendu à tâtons l'unique escalier qui n'ait pas été

condamné, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles

mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la pénombre,

éclairées çà et là par les glauques lueurs de baies ouvertes à fleur

d'eau.

»En pénétrant sous ces arceaux, où je n'avance qu'avec des précautions

extrêmes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout à l'autre

d'épaisses guipures qui pendent jusqu'à terre: on dirait des filets de

pêcheurs qu'on a mis sécher là. Ce sont des toiles de millions

d'araignées qui me barrent le chemin, et je suis réduit à me frayer avec

ma canne une route à travers ces tapis de haute lisse.

»Je pénètre donc au milieu de voiles déchirés, de haillons flottants,

qui bientôt s'accrochent à mes vêtements, m'enveloppent comme un suaire;

je traîne après moi l'oeuvre de plusieurs générations d'arachnides....

»Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage à travers ces

innombrables résilles, des nuées de rats me passent par escadrons dans

les jambes, bondissent et se précipitent les uns vers leurs terriers,

les autres vers les issues extérieures, d'où ils se précipitent dans la

rivière, car rats et rats d'eau vivent ici côte à côte; c'était un

indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'émotion passée, la

curiosité reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir

l'intrus qui pénètre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent

à leur orifice, et, malgré la clarté douteuse, de tous les terriers,

trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des

escarboucles.

»Malgré les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les

modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet hôpital

ont conservé un grand caractère: ces galeries aux voûtes robustes, ces

baies percées à fleur d'eau et bardées de fer, rappellent les prisons du

château des Sept-Tours à Constantinople, et la grande porte d'eau

ressemble à l'embarcadère de certains palais vénitiens du Grand-Canal.

»Cette porte, avec son arcade majuscule, ses énormes grilles et le large

escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien

souvent d'embarcadère, mais d'embarcadère pour l'éternité.

»A certaines époques, quand le nombre des pensionnaires de l'Hôtel-Dieu

était si considérable qu'on était obligé d'en mettre dix ou douze dans

le même lit; quand malades, moribonds et morts étaient entassés

pêle-mêle sur la même couche; lorsque enfin aller à l'hôpital était

synonyme d'aller à la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient à

la sourdine s'amarrer sous cette voûte, on chargeait les cadavres des

malheureux décédés la veille, et la funèbre flottille allait déposer son

chargement au delà de Saint-Victor, à proximité du bourg Saint-Marceau,

où était le cimetière de Clamart....

»Des cryptes de la Cité, passons dans celles des bâtiments de l'autre

rive.

»Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles

supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face;

pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence.

»Outre le caractère que leur donne cette antiquité déjà respectable,

elles empruntent à leur destination une physionomie lugubre qui

impressionne. C'est là qu'est relégué tout ce qui se rattache au service

des morts. Que de myriades de cadavres ont passé là pendant ces deux

siècles!...

»Les dessous se prolongent d'un bout à l'autre de l'édifice. Ces

sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment

plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de

soupiraux. Ces ouvertures, percées sur la rue de la Bûcherie, devaient,

dans le principe, beaucoup atténuer les ténèbres de ce passage; mais le

jour y est maintenant intercepté par des grilles et des treillis de fer;

on s'est vu forcé de prendre ces précautions, afin de couper court à un

trafic clandestin qui se pratiquait jadis.

»C'est par là, en effet, que les bas employés de l'établissement

passaient les dents et les cheveux dont ils dépouillaient les morts pour

les vendre à des industriels: les dentistes d'autrefois et les

perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit,

dans la rue de la Bûcherie.

»Une porte bâtarde, percée sous le soubassement de l'édifice, du côté de

la rue de la Bûcherie, est affectée à la sortie des morts. C'est là qu'à

certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement.

»Jusque sous le règne de Louis-Philippe, les bâtiments que l'Hôtel-Dieu

possède sur la rive gauche plongeaient à pic dans la rivière, et les

souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve;

mais, en 1840, toutes ces constructions ayant été soumises à un recul

pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent

également rétrécies et par conséquent défigurées.

»Quand on sort de ces lieux funèbres, lorsqu'on se retrouve sur nos

voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font

plaisir!»

Ainsi s'exprime un des écrivains les plus sérieux, les moins

susceptibles d'entraînement imaginatif.

Si nous avons donné à cette citation une extension aussi importante,

c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la

vérité est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie

la plus libre.

Avant de le faire pénétrer dans les souterrains de l'Hôtel-Dieu, nous

avons tenu à lui prouver que ce n'était pas là une création de toutes

pièces, et nous nous sommes appuyé sur un témoignage impartial que les

plus sceptiques ne sauraient récuser.

Mais la partie qu'il a été donné à l'archéologue de visiter ne comporte,

il faut bien le reconnaître, qu'une portion très-restreinte de ces

cryptes immenses qui se reliaient, aux temps passés, aux catacombes, aux

souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux

Louvre.

Depuis que le sous-sol de Paris a été fouillé dans tous les sens pour

l'installation des eaux et du gaz, ces réduits mystérieux ont été

comblés; mais à l'époque où se passe notre drame, c'est à peine si on en

soupçonnait l'existence.

Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de

Paris, et qui prouve que derrière les cryptes visitées par M. Louft,

s'étendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture extérieure avait

été murée.

C'est là que nous invitons le lecteur à nous suivre, et quelle que soit

sa répugnance à pénétrer avec nous dans ces lieux de ténèbres et

d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'hésitera plus en entendant la

voix de deux anciennes connaissances:

--Aïe! faisait l'une.

--Sapristi! criait l'autre.

--Écoute, Goniglu, ça devient intolérable!... Voilà que les rats ont

presque achevé de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent à mon

pied....

--Ki! ki! ki! répondaient des voix qui n'avaient rien d'humain.

--Aïe! reprenait Goniglu.

--Sapristi! criait encore Muflier.

A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'être améliorée. Le lieu où

ils se trouvaient était plongé dans la plus profonde obscurité. Le sol

détrempé formait une boue immonde, et c'était sur cette couche plus

humide que toute la paille de tous les cachots réunis que les deux amis

gisaient étendus.

Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui

étaient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, dégagés de

leurs liens, lançaient des coups de pied à droite et à gauche; en vain

leurs talons écrasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se

reformaient en phalange macédonienne.

Le ki! ki! devenait plus strident; c'était comme un appel de clairon. A

l'assaut! et voilà qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse,

aux bras, aux épaules, les rats, turcos enragés, grimpaient, agiles et

féroces.

La lutte prenait alors des proportions épiques. Muflier se secouait avec

fureur; de ses mains crispées il arrachait les bêtes aux dents aiguës,

et ses vêtements se déchiraient, ouvrant à leur voracité des échappées

radieuses.

Goniglu se roulait à terre, écrasant les animaux sous son poids, comme

ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui à aplanir les routes.

Puis tout à coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel

stratégiste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Mystère! Mais,

sans hésiter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou

plutôt se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du

général Trochu.

Et voilà plusieurs jours que durait ce supplice!

Oh! que bien loin s'étaient envolées les joies de l'hôtel de

Thomerville! Où étaient les chauds-froids de volaille et les suprêmes

d'ananas? Où les Saint-Émilion première et les Clos-Vougeot de 1847? Où

les draps fins et les meubles du bon atelier?... où le bonheur? où le

repos?

Maintenant hâves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme

Muflier se comparaient _in petto_ à ces malheureux que la justice, ou

plutôt l'injustice féodale précipitait dans les _in pace_.

Goniglu avait été beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait

reproché à Muflier les titillations passionnées qui l'avaient arraché à

sa couche et l'avaient déterminé à courir la pretantaine.

Goniglu se révélait comme fataliste. Cela était parce que cela devait

être.

Cela! mais quoi? voilà bien ce qu'il y avait de plus terrible.

Être torturé, écartelé, pendu, ce n'est pas toujours agréable. Mais ne

pas savoir ce qui vous menace, sentir l'épée suspendue au-dessus de sa

tête, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une

dague! Voilà qui est sinistre!

Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit à la torture. Certes

le premier nom qui leur était venu à l'esprit était celui de Biscarre;

mais ils le connaissaient.

Le roi des Loups avait toutes les brutalités, toutes les violences. Il

n'était pas homme à résister à sa colère. S'ils eussent été en son

pouvoir, il se fût déjà présenté pour leur jeter leur crime à la face,

il les aurait déjà tués!

Mais «qui? qui?» s'écriaient-ils, faisant concurrence aux rats.

Ce n'était pas qu'ils n'eussent tenté quelque chose pour obtenir des

renseignements. Mais ce quelque chose était bien peu.

Chaque jour--le matin ou le soir--il leur eût été bien difficile de le

dire, car, selon le mot du poëte,

C'est toujours la nuit dans le tombeau,

chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque

chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre à laquelle leurs yeux s'habituaient

comme les prunelles des félins, Muflier et Goniglu voyaient apparaître

dans l'air une ligne noire qui se balançait.

C'était un bâton flexible au bout duquel était fiché un pain noir.

Provende de la journée.

Alors ils avaient crié, appelé, interrogé.

Un bâton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc

une tête, donc une bouche.

Mais la bouche restait muette à leurs supplications, et le bras se

retirait. Et dans les ténèbres, collés l'un contre l'autre, désolants et

désolés, les deux camarades se partageaient le pain du malheur.

Muflier avait des révoltes. Alors c'étaient des fureurs à ébranler les

tours Notre-Dame. Mais les voûtes qui les enserraient étaient solides.

Pourtant ils ne voulaient pas mourir.

Ils se sentaient encore pleins de vitalité: ils étaient décidés à

résister jusqu'au bout....

Quand viendrait ce bout?

Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela

devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils

s'assoupissaient, ces bêtes, lâches et sournoises, profitaient de leur

impuissance pour grignoter leurs vêtements, assaisonnés d'un tantinet de

chair fraîche.

A l'heure où nous retrouvons nos amis, le découragement commence à

s'emparer d'eux. Leurs âmes blindées ont reçu des secousses trop vives.

Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se

compose que de soupirs entrecoupés d'interjections:

--Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier.

Richard III disait aussi:

--Mon royaume pour un cheval!

--Écoute... fait tout à coup Goniglu.

--On marche dans le mur....

--Les rats....

--Non, des hommes!...

--Pourtant on a apporté la ration....

--On approche!...

--C'est peut-être la fin....

--Bah! ça vaut mieux....

--Serre-moi la main, Muflier.

--Embrasse-moi, Goniglu.

Et dans cette suprême étreinte, les deux amis rappellent Eudore et

Cymodocée (voir les _Martyrs_ de M. de Chateaubriand), prêts à marcher

au cirque romain.

Cependant une lueur éclaire le souterrain....

Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont

paru.

Encore cette fois, ils ont le visage noirci.

--Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque.

Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre à cette

suprême dignité dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en

rejetant la tête en arrière.

--Vos mains! reprend la voix.

Ils tendent les poignets.

Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de précaution que

les gendarmes tiennent en réserve pour les récalcitrants.

On tire un peu en avant. Ils marchent.

La scène a quelque chose de théâtral.

Ils passent au milieu d'une haie formée d'hommes qui tiennent des

torches. Le problème se corse. Mais la solution doit être proche.

On avance assez vite, tantôt sur le sol glissant, tantôt sur des dalles

où le pied a peine à tenir.

Puis, devant eux, une large porte s'ouvre....

La clarté de torches nombreuses les inonde et les aveugle.

Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arrière. Mais le petit

instrument ci-dessus désigné les rappelle à la soumission.

Un cri rauque s'échappe de leur poitrine.

Et Muflier prononce ces mots:

--N.d.D.! cette fois-ci, ça y est!...

Où sont-ils donc?...

C'était une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des

arêtes de pierre couraient le long des voûtes, se réunissant à une clef

pendante.

Cela tenait de l'église et du cloître.

Mais cela n'était pas le plus surprenant.

Au fond, était établi un tribunal élevé de trois pieds environ au-dessus

de terre; à gauche, une chaise, à droite un banc enfermé d'une

balustrade.

Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir.

Plus en avant, quelques bancs.

Enfin, derrière une nouvelle balustrade courant d'un côté à l'autre de

la salle et la séparant à peu près en deux, une foule pressée,

bavarde....

Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises.

On avait poussé les deux amis vers le banc de droite, c'est-à-dire celui

des accusés. Et, interloqués, stupéfaits, ils s'étaient laissés tomber.

Ceux qui les avaient conduits s'étaient placés derrière eux, et après

les avoir délivrés de leurs entraves, avaient tiré d'une gaîne un long

poignard qu'ils tenaient à la main, prêts à frapper, si les hommes

eussent manifesté la moindre velléité de résistance, ce qui d'ailleurs

était loin de leur pensée.

Le tribunal était vide, ainsi que la chaire qui en une cour régulière

eût été destinée au procureur.

Au-dessus du tribunal, à la place où d'ordinaire est suspendu le christ

en face duquel les serments sont prêtés, il y avait un appareil de forme

bizarre, attaché à la muraille.

Depuis leur entrée, Muflier et Goniglu n'avaient pu détacher leurs yeux

de ce simulacre bizarre qui, mal éclairé par la lueur des torches,

présentait des ombres singulières.

Tout à coup ils frissonnèrent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce

qu'il y avait là, c'était la silhouette d'une guillotine, tracée en

rouge éclatant sur la muraille noire, et surmontée d'une énorme tête de

loup.

A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule.

--La Cour, messieurs! crie une voix.

Était-ce une hallucination?...

Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont vêtus

de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes

qui sont là....

Mais ils portent au cou un ruban rouge, collé contre la chair, qui donne

l'illusion de la trace laissée par un coup de hache, à supposer qu'après

une exécution la tête ait été rapprochée du tronc.

Derrière eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus

élevé que leurs siéges.

Ils portent au cou le même insigne rouge, ainsi que celui qui est venu

prendre place à la chaire de procureur.

Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques

applaudissements, aussitôt réprimés, se sont fait entendre. Il est

évident que c'étaient là des félicitations adressées aux personnages

qui venaient de paraître.

Douze hommes! cela ressemblait furieusement à des jurés. Outre la

cravate rouge, ils portaient à l'épaule une sorte d'épaulette taillée

dans une tête de loup.

Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de

greffier, s'était assis.

Puis deux autres, debout, les épaules couvertes d'une pèlerine de peau

de loup, remplissaient l'office d'huissiers.

--Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante.

Le silence se rétablit immédiatement.

Le président se leva:

--Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte

de renvoi.

Muflier et Goniglu étaient verts.

Ils commençaient à comprendre.

Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils

avaient entendu parler à voix basse de ce tribunal qu'on désignait sous

le nom des Assises rouges.

Par une odieuse contrefaçon des lois régulières, ce tribunal était

constitué selon les règles de la procédure normale. Un président assisté

de deux juges dirigeait les débats. Ces siéges ne pouvaient être

occupés, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamnés à

mort, contumaces ou évadés.

Parmi les premiers dignitaires de la bande étaient choisis douze jurés,

statuant en secret et faisant connaître leur déclaration.

Il n'était pas admis de circonstances atténuantes.

Un code spécial réglait l'application des peines, qui se résumaient en

général par ce seul mot: La mort.

Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices étaient

réservés à certains coupables. Les règles étaient fixes et immuables, et

il n'existait pas de recours contre les décisions prises, qui étaient

immédiatement exécutées.

Quant à la foule, elle se composait de Loups-maîtres, c'est-à-dire admis

à un grade supérieur qui les initiait aux secrets de l'association.

Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la plèbe

des Loups. C'étaient des affiliés, moins que cela, des instruments.

Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de

l'Hôtel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps murés et dont à

Paris nul ne soupçonnait l'existence.

--Accusés Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le président, et écoutez.

Ce président n'était pas Biscarre.

C'était une autre célébrité des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel.

Les deux hommes obéirent.

Le greffier commença sa lecture: c'était un document rédigé dans la

forme judiciaire et dans lequel--détail des plus curieux--étaient visés

les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'était

pas une parodie de la procédure régulière. Ses agissements étaient

suivis pas à pas, et eût-on fermé les yeux pour écouter qu'on se fût cru

transporté dans une de ces audiences solennelles où la société se défend

contre le crime.

Nous ne reproduisons pas cette pièce, qui, en somme, ne reposait que

sur des faits exacts et visait des détails déjà connus des lecteurs.

Rien ne pouvait mieux prouver l'habileté de la police que la direction

supérieure des Loups de Paris avait à sa disposition.

Tout était relaté: l'enlèvement des deux amis, leur séjour à l'hôtel de

Thomerville, leur trahison.

On comprend facilement quelle était la teneur de l'accusation dirigée

contre les deux Loups réfractaires.

Ils avaient livré à des ennemis le secret de la retraite de Biscarre.

C'était grâce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups

avait failli être surpris, sous le déguisement du vieux Blasias, dans la

maison du quai de Gesvres.

Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les

imputations dont ils étaient l'objet.

Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient de

_stupeo_ et signifie au propre complétement abruti, avaient écouté, sans

hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant.

Hélas! où était cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers

présents, passés et futurs prétendait ne jamais se départir? Ses

moustaches, se conformant à sa triste pensée, pendaient languissantes au

coin de ses lèvres décolorées.

Le président prit la parole.

--Accusé Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relatés dans

l'acte d'accusation?

Muflier fit un effort surhumain et parvint à décoller sa langue, qui,

avec un entêtement diabolique, se cramponnait à son palais.

--Y a une nuance, fit-il, y a une nuance.

--Expliquez-vous. La défense est libre et vous avez le droit de dire

tout ce que vous pensez nécessaire à votre justification.

Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile,

rien ne germait.

Le président, toujours calme, reprit:

--Je vais vous interroger sur les détails. Est-il vrai que vous soyez

tombés au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et

Gauche?

--Ça, c'est vrai!... glapit Goniglu. Même que nous avons reçu une de ces

piles....

Muflier l'interrompit d'un geste.

Le vieux Romain reparaissait, la dignité reprenait son empire.

--Voyons, dit-il, c'est pas tout ça, faut causer. On est des Loups, on

n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mangé

le morceau pour le Bisco, pas vrai?

--Vous avez tenté de livrer le chef des Loups à la justice?

Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal.

--Pas vrai!... Il n'est pas question de _rousse_ là dedans! J'ai causé,

bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec la _raille_? avec des

_mouches_? Je répète, pas vrai!... J'ai jaspiné avec un gentilhomme de

nos amis, un brave gars qui nous a hébergés, nourris, dorlotés comme des

poupards... Il voulait savoir où était le Bisco, cet homme! Pourquoi

donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voilà!

Un murmure violent s'éleva dans l'auditoire.

Le président se leva.

--Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est

interdite. Nous ne sommes pas ici à la cour d'assises... Je regretterais

de me voir contraint de faire évacuer la salle....

Impossible de rendre le ton d'autorité avec lequel étaient débitées ces

observations.

Le silence se rétablit comme par enchantement.

Le président se tourna vers les accusés.

--Goniglu, acceptez-vous les explications données par l'accusé

Muflier?...

--Tiens! c'te bêtise! s'écria Goniglu. Il dit la vérité, pourquoi donc

que je dirais le contraire?...

--Messieurs les jurés apprécieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue

l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous à faire valoir pour expliquer

le mobile qui vous poussait à livrer le chef des Loups à ses ennemis?

--Oh! ça, je vais vous le dire, s'écria Muflier. Vous savez, moi, franc

comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas

moi seulement, mais tous les camarades... demandez à Maloigne, à Truard,

à Bobet, à Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'était plus

tolérable, ce matou-là!

Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un élan soudain.

--Il a raison! s'écria-t-il. Nous voulions nous débarrasser du Bisco. Ça

ne touche pas aux Loups, ça. Est-ce que nous avons trahi les camarades?

Non! lui, lui seul!

--Et d'où vous venait cette haine pour Biscarre?

--Il ne nous fichait rien à faire... il nous laissait nous rouiller!

Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas

vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction à se

mettre sous la dent... Si on se permettait une _cambriolade_ ou un

_poivrier_, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous

occuper!...

Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa réputation d'orateur était

compromise.

--Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste à la Frédérick. Tu

fatigues ces messieurs....

Il fit un profond salut au président.

--Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami

Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier à vous

demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la tête... mais je

déclare ici, devant....

Il hésita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses

regards tombèrent sur le sinistre emblème suspendu au-dessus du

tribunal.

--Devant... ce qu'il y a là, continua-t-il, je jure que s'il y a un

coupable en tout ça, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups!

mais un chef, ça commande, ça dirige! ça s'occupe de ses soldats! Ça ne

passe pas son temps à manigancer un tas de tripotages dans le grand

monde, que le diable n'y verrait goutte.

Il se redressa de toute la hauteur de sa taille.

--Et moi, accusé, et Goniglu, ici présent, nous accusons Biscarre

d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqué aux devoirs que lui imposait son

titre de chef! Voilà!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu,

puisque j'étais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par

procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, un

_rupin_ qui n'en aurait fait autant.

Muflier était superbe. Ses moustaches s'étaient fièrement redressées. Il

y avait en lui du Mirabeau et du Danton.

Un frémissement courut dans la salle.

Le président se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent

échangés à voix basse.

Goniglu, absolument _épaté_, considérait Muflier avec une admiration non

dissimulée. Il est vrai que le coup était hardi.

--Muflier, dit le président, vos explications, si étranges qu'elles

puissent paraître, se rattachent à un ordre de faits tout spécial. Nous

croyons devoir surseoir à votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout

à l'heure. Restez à votre banc, et ne vous mêlez en aucune façon aux

débats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la

bienveillance du tribunal et de MM. les jurés....

--Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait

son idée fixe.

--Si vous prononcez une seule parole, reprit le président, je me verrai

dans la nécessité de vous faire reconduire en prison....

Muflier entendit bruire à ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur

froide le glaça tout entier.

Il retomba sur son banc, inerte et silencieux.

Goniglu l'imita.

--Qu'on introduise Diouloufait, dit le président.

Il se fit un mouvement.

Évidemment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'était que le

préambule de la grave affaire qui avait motivé la réunion des assises

des Loups.

Les deux amis constituaient à peine un lever de rideau.

Les rangs de la foule s'écartèrent....

Et au fond de la salle on vit apparaître Diouloufait, debout.

Deux hommes le tenaient aux épaules.

Était-ce bien Diouloufait? En vérité, on en eût douté.

C'était bien l'homme qui avait passé par la tombe. Le sépulcre lui avait

imprimé au front un stigmate indélébile. Un grand cadavre! pas d'autres

mots n'auraient pu caractériser cette pâleur qui, sur ce large visage,

s'étendait en masque sinistre.

Il marchait--ce colosse--sans conscience de lui-même, allant où on le

poussait. Pour ces natures brutales, le mystère est une sorte

d'assommoir. On eût dit qu'il avait reçu sur le crâne un coup terrible.

Il ressemblait à ces hémiplégiques qui--selon le mot de Monselet--ont

oublié leurs membres dans leur lit.

Il se traînait plutôt qu'il n'avançait.

On le poussait doucement. Sa tête énorme vacillait sur ses épaules. Ses

yeux à demi fermés semblaient ne rien voir....

Muflier et Goniglu le regardaient.

--Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on amène celui-là?

--Dame, je n'en sais rien. Peut-être qu'il va manger sur notre compte?

--Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave!

--Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous démolira pour lui....

--Mais le Bisco est mort!

--Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! proféra Muflier, qui s'oublia

jusqu'à faire un cuir.

Le président était debout, attendant que Dioulou fût parvenu jusqu'au

tribunal.

Un silence profond s'était établi.

Tous connaissaient Diouloufait.

Dans l'auditoire, il en était plus d'un que le géant avait sauvé au

péril de sa vie....

Car il est temps de faire connaître au lecteur la vérité sur Dioulou.

Oui, c'était un criminel, c'était le complice de Biscarre, c'était un

Loup, c'est-à-dire un affilié de cette bande terrible qui mettait la

police aux abois....

Oui, Diouloufait avait volé, il avait tué....

Mais....

Ce _mais_! constitue une des étrangetés les plus singulières de ce monde

de bandits. Il faut que nous l'expliquions.

Jamais, jamais Diouloufait n'avait volé pour lui. Quand il faisait

partie d'une expédition, quand lui passaient par les mains les produits

de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen--au moment du

partage--d'être sorti.

Nous connaissons dans le monde parisien ce procédé, qui consiste à

prétexter une affaire importante à l'instant de régler une addition.

Nous appelons cela... s'absenter... à l'anglaise....

Dioulou obéissait aux ordres du maître, Dioulou faisait le guet, la

courte échelle, il enfonçait les portes, escaladait les murs, prêtait à

tous l'appui de sa force énorme et de son courage à toute épreuve. En

cas de résistance imprévue, il luttait, ne reculait devant aucune

extrémité pour le salut de tous....

Mais à peine l'oeuvre criminelle était-elle accomplie, à peine tout

danger avait-il disparu, que Dioulou se séparait brusquement de la

bande, ne se souciant ni des remercîments pour les services rendus, ni

de la part qui devait lui revenir, conformément aux règles de

l'association.

Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le

sens intime, le désir continuel du repos et de la placidité. Il n'avait

été véritablement heureux qu'au cabaret de l'_Ours vert_. Sauf les rares

visites des Loups, il vivait là, en somme, comme le premier débitant

venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait

comme tout le monde à la vie normale.

Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite.

S'il était vrai qu'il éprouvât le dégoût de sa vie nomade et périlleuse,

Dioulou considérait comme un point d'honneur--singulier, mais réel--de

ne pas abandonner ceux auxquels il avait donné de longue date sa parole,

et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une

affection brutale, irraisonnée.

Dioulou était un paria: paria il avait vécu, paria il devait mourir. Le

monde était trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisière de la

société, happant ce qui passait à sa portée, et parfois, sur un ordre

donné, s'élançant à travers les hommes, comme ces fauves qui, chassés

par la neige, se ruent sur les villages épouvantés. Il n'avait pas

d'autre notion: si certaines hésitations troublaient son âme, elles

n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'était

comme un instinct: on eût dit qu'il avait, dans une existence

antérieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps à

autre, à travers lui, passaient comme des ressouvenirs.

Non vicieux, et pourtant rivé au vice; non criminel, mais coupable; non

avide, mais voleur, tel était Dioulou....

Il allait devant lui, à la façon des bêtes aveuglées qui suivent la main

qui les entraîne et qui cependant ont un frémissement subit à l'approche

du danger, et cela sans le voir....

Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un rêve épouvantable.

La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette

ivresse qui est la mort.

L'ébranlement subi par son organisme était tel, qu'il n'avait pas encore

repris possession de lui-même.

Que s'était-il passé? Il était dans l'état d'un homme qui a passé de

longues heures dans la tombe, et qui tout à coup se trouve inondé de la

lumière du soleil.

Il y avait éblouissement de l'intelligence et des sens.

Quand il cherchait dans sa mémoire, il revoyait la salle de

l'Hôtel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec

les infirmiers glissant comme des ombres.

Puis une étrange sensation! il éprouvait à la tête d'intolérables

douleurs. Son sang se glaçait, un tressaut général. Plus rien.

Bourdonnement, tourbillon, immobilité, silence....

Et quand il s'était réveillé, tout autour l'obscurité, les ténèbres

opaques.

On l'avait saisi. Quelques mots avaient été prononcés qu'il n'avait pas

compris. On l'avait poussé en avant.

Voilà. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons

décrite et qu'éclairaient lugubrement les torches vacillantes.

Devant lui, le tribunal.

Des mains à ses épaules, des liens à ses bras.

Où était-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas.

On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que

formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur.

Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'était l'affaissement de

l'être tout entier.

Tout à coup, il entendit une voix qui venait jusqu'à lui, comme si on

lui eût parlé à travers une épaisse muraille. Et pourtant, deux mètres à

peine le séparaient du juge.

--Diouloufait, disait la voix, êtes-vous prêt à répondre aux questions

qui vous seront adressées?

Il leva la tête. Il vit les hommes sinistres au visage noirci, à la

cravate rouge simulant une ligne de sang....

Et tout entier il frissonna.

En même temps, la raison, la pensée lui revinrent, et il s'écria:

--Qui êtes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici?

Sa première sensation était la terreur.

--Diouloufait, reprit le président, souvenez-vous du serment que vous

avez prêté!

Il se tut.

--Ce serment, je vais vous le rappeler.

Le président ouvrit un registre qui se trouvait à portée de sa main, et

lut à haute voix:

«Moi, Bartholomé Diouloufait, évadé du bagne de Toulon, je m'engage à

obéir en toutes circonstances aux lois qui régissent l'association des

Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.»

--Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu prêté ce serment?

Dioulou, les yeux fixes, répondit:

--Oui, j'ai prêté ce serment....

--Donc, tu es Loup! donc, tu dois obéir aux règles de l'association...

Mais as-tu oublié les articles de notre Code rouge?

--Oublié... oui, je ne sais pas....

Le malheureux balbutiait.

--Je vais te les rappeler, dit le président. L'article 7 dit: Le Loup

doit à l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer

sans hésitation tout renseignement qui lui est demandé, alors même que

les informations réclamées de lui compromettraient un parent, fût-ce son

père ou sa mère, un ami, si intime qu'il lui fût, dût enfin sa vie

propre être mise en péril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as

prêté serment, le maître t'a-t-il donné lecture de cet article?...

--Oui! oui! je me souviens!... j'ai juré....

Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession

de ses facultés.

Maintenant il savait où il se trouvait.

Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice

humaine. Il se souvenait d'exécutions mystérieuses qui avaient suivi ses

arrêts.

Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu à peu toute

son énergie.

Comment était-il tombé entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore.

Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des

forçats et des bandits possédait, pour arriver à un but fixé d'avance,

des moyens qui le plus souvent déjouaient toutes les précautions prises

par ceux qui auraient tenté de lui échapper?

On l'a déjà compris: l'homme qui s'était présenté à l'Hôtel-Dieu sous

le nom de James Wolf n'était autre qu'un des plus habiles affiliés des

Loups. C'était celui qui maintenant siégeait au fauteuil présidentiel.

Pendant les courts instants qu'il avait passés auprès du lit de Dioulou,

et sous prétexte d'examiner la conformation de son crâne, il l'avait

soumis à une intoxication rapide dont le résultat avait été une

léthargie semblable à la mort.

Les Loups savaient que le corps serait transporté au cagnard d'autopsie,

et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains

qui leur servaient de repaire.

On sait le reste.

--Diouloufait, il te sera adressé tout à l'heure des questions

auxquelles tu devras répondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs

connaître les motifs qui nous obligent à recourir à toi... Écoute avec

attention, et ta vie répondra de ta franchise.

Dioulou se tenait debout, les bras croisés, la tête haute.

Le colosse, émacié, le visage pâle, était presque beau maintenant. Il y

avait dans son oeil comme un rayonnement.

Celui qui occupait le poste de procureur parlait.

Dioulou écouta.

Voici quelle était la teneur du factum dont il était donné lecture:

«Dans sa séance en date du... le conseil suprême des Loups a confirmé à

Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donné

ses compagnons de chaîne... Sur le poignard et l'instrument de mort,

Biscarre a juré d'obéir aux règles de l'association, et d'incliner le

pouvoir suprême dont il était revêtu devant les principes immuables qui

président à l'existence même de notre société.

»Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est

exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte.

»Art. 27.--Le roi des Loups, dépositaire des secrets de l'association,

s'engage à ne point user de ces secrets dans un but d'intérêt personnel.

»Art. 28.--Le roi des Loups, dépositaire des fonds de l'association,

s'engage à ne point user de ces fonds dans un but d'intérêt personnel.

»Art. 40.--Au moment où le roi des Loups accepte le titre qui lui est

décerné, il fait abandon à l'association de tous ses biens ou

possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant à n'en pas

revendiquer la partie la plus minime.

»Art. 41.--Toute fausse déclaration relative aux biens qu'il possède est

punie de la déposition et de la mort.

»Art. 42.--Le roi des Loups s'engage à faire connaître au conseil

suprême, dans les quinze jours qui précèdent l'exécution d'un plan conçu

par lui, nécessitant le concours de plus de vingt des associés, les

moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil

suprême autorise, s'il y a lieu, l'expédition proposée.

»Art. 50.--Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus

sévères, de changer de domicile et de disparaître pendant un délai de

plus de deux semaines, sans donner avis au conseil suprême du lieu de sa

résidence.

»Art. 51.--Le conseil suprême assigne le roi des Loups à paraître devant

lui, par avis secret inséré dans les journaux choisis d'avance et d'un

commun accord.

»Art. 52.--En cas de non-comparution, et après trois avis successifs, le

roi des Loups est recherché par les moyens dont dispose le conseil

suprême, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu

même où il sera trouvé.»

Le forçat qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles

d'une voix nette et sonore.

Diouloufait, insensible en apparence à ce qui se passait autour de lui,

attendait qu'il continuât.

Après un silence, l'homme reprit:

«Or, nous, chargé d'une enquête à la suite de dénonciations visant

Biscarre, le roi des Loups, nous avons constaté les faits suivants:

»1° Biscarre a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des secrets

qui lui ont été révélés, comme roi des Loups et chef de l'association;

»2° Biscarre, dépositaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un

but d'intérêt personnel, des sommes à lui confiées et les a dilapidées

sans bénéfice aucun pour l'association;

»3° Négligeant les affaires de la Société, laissant sans emploi les

forces vives qu'elle possède, Biscarre a employé l'influence dont il

dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui

ne conviennent pas à l'intérêt général;

»4° Biscarre, après avoir déclaré à plusieurs reprises qu'il préparait

les éléments d'une opération considérable et avoir réclamé le concours

d'associés au nombre de plus de vingt, a gardé ses projets cachés, et

n'en a point fait part au conseil suprême, ainsi qu'il s'y était

engagé;

»5° Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait

attirées, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire connaître

sa résidence actuelle;

»6° Assignation à comparaître a été adressée à Biscarre par le conseil

suprême dans les formes convenues. Trois fois avis lui a été laissé

d'avoir à se présenter devant le conseil, et par lui aucune réponse n'a

été faite;

»En conséquence, nous, membre du conseil suprême, nous déclarons

Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui régissent

l'association des Loups de Paris;

»Disons que tous moyens seront employés pour découvrir le lieu où il se

dérobe aux recherches;

»Disons, en outre, que les Assises rouges seront appelées à statuer sur

les faits, à recueillir tous témoignages de nature à faire connaître la

vérité, et finalement à prononcer contre Biscarre les peines qu'il a

encourues.

»Fait à Paris, en la cité des Loups, le... 184...»

Le procureur salua le tribunal et s'assit.

Diouloufait était toujours immobile.

Le président prit la parole.

--Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de

recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui

paraîtront nécessaires à son édification. Êtes-vous prêt à répondre aux

questions qui vous seront adressées?

--J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi!

--Diouloufait, vous êtes le compagnon inséparable de Biscarre, et votre

intimité vous donne droit à toute sa confiance. Mais au-dessus de

l'amitié qui vous unit à lui, il y a les lois de l'association qui

garantissent la sécurité de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est

pas douteux: nous vous ordonnons de répondre en toute franchise. Où se

trouve Biscarre?

--Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait.

--Attendez!... peut-être regretterez-vous tout à l'heure de vous être

laissé entraîner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous

sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant

le juge d'instruction, vous avez affirmé tout d'abord que Biscarre était

mort. C'était votre devoir, et nous ne pouvons vous blâmer d'avoir

refusé toute dénonciation. Mais ici ce système ne saurait prévaloir.

Mentir à la justice est utile; ici, vous devez déclarer la vérité. Or,

vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les

circonstances de la mort de la Brûleuse, tuée par le roi des Loups. Je

répète donc ma question et je vous demande où se trouve Biscarre.

--Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais

mentir et j'ai menti. A vous je dirai la vérité....

Un murmure de curiosité parcourut la foule.

--Je sais où est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la

façon la plus formelle de vous révéler ce que je sais....

Devant cette déclaration si nette, si audacieuse, les membres du

tribunal s'étaient levés. En vérité, c'était chose presque incroyable

qu'on osât les braver, eux qui n'avaient qu'un mot à dire pour que

Diouloufait tombât sous les coups des affiliés....

--Ceci vous étonne, dit encore Diouloufait, et déjà vous vous demandez

quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre à parler.

Mais, sachez-le bien, j'ai donné ma parole à Biscarre... et cette

parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra à

parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu résister à cette horrible

torture de savoir que Biscarre avait tué la pauvre créature que

j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais

traitements? Biscarre est votre roi, à vous, mais, pour moi, il est plus

encore, c'est un maître que j'aime malgré tout, malgré le mal qu'il m'a

fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert,

tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas

sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.

Un grondement menaçant sortit de toutes les poitrines.

--Vous avez compris, reprit le président, ce que signifient ces mots

inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements

qui nous sont nécessaires....

--Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la

donne.

Et Dioulou avait aux lèvres un singulier sourire de résignation....

Les juges se consultèrent.

Puis le président étendit la main:

--Au nom de la sécurité de tous, compromise par les agissements de

Biscarre, roi des Loups, nous décidons que Diouloufait, traître au

serment qu'il a prêté, sera contraint par la force de livrer au tribunal

le secret qu'il refuse de faire connaître volontairement.

Un long silence suivit cet arrêt.

Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils étaient livides.

Peut-être cette première exécution n'était-elle qu'un prélude... De

fait, ils avaient peur.

Tout, dans cette sinistre procédure, leur rappelait la terrible

responsabilité qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait était menacé de

mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur

châtiment, à eux qui avaient trahi!

Cependant le président avait fait un signe. Et deux hommes étaient venus

se placer aux côtés de Diouloufait.

Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole.

Une porte latérale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils

supportaient une sorte de _brasero_ rempli de charbons incandescents.

Un frémissement de curiosité sauvage courut dans la foule des maudits.

Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de

fauves se réveillaient.

Le brasero fut déposé aux pieds de Diouloufait.

Le colosse ne tressaillit pas.

--Diouloufait, reprit le président, il est encore temps, parle! Révèle

où se trouve Biscarre!

--Non.

--Agissez donc.

D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux côtés du

malheureux le renversèrent en arrière.

--Je ne résiste pas, dit-il.

Une sorte de lit de camp, fait de chêne, avait été placé derrière lui.

Sa tête était appuyée au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un

cercle de fer, mobile, le saisissait au cou, à la façon du garrot

espagnol.

Une autre chaîne l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses

bras. Ainsi il était dans l'impossibilité de faire un seul mouvement.

Tout son sang affluait à sa tête. Ses veines se gonflaient à éclater.

Malgré son impassibilité apparente, il y avait en lui cette angoisse

physique qui convulse le corps à l'approche de la douleur.

Ses jambes dépassaient le lit de camp, et pendaient. Mais il eût été

impossible de les relever, retenues qu'elles étaient par un appareil de

forme bizarre qui clouait ses genoux à l'angle du bois.

Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous

noirs. Déjà le feu avait rongé le bois. Déjà cet infâme instrument avait

enserré plus d'un supplicié dans ses tenailles de fer.

Le brasier fut placé sous ses jambes, qu'on avait mises à nu jusqu'aux

cuisses.

Il était monté sur une sorte de trépied, formé de deux parties dont

l'une, supérieure, était mise en mouvement par une crémaillère dont l'un

des tortionnaires tenait la poignée, de telle sorte que le brasier pût à

volonté être rapproché ou éloigné des pieds du patient.

Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleuâtres.

En ce moment, le réchaud se trouvait environ à dix pouces de

Diouloufait.

Il avait fermé les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se

crispaient, comme s'il eût cherché un point d'appui contre la souffrance

attendue.

--Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler?

Il ne répondit pas.

Le président leva le bras.

Alors on entendit un craquement. C'était l'engrenage de la crémaillère

qui agissait.

Lentement le brasier montait.

Les pieds du malheureux s'éclairèrent d'un reflet ardent: déjà la

chaleur devait être intolérable. Mais dans cet organisme contracté,

replié sur lui-même en quelque sorte, il n'y eut pas un frémissement.

Le brasier monta encore.

Encore une fois, le président réitéra sa question.

Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un sépulcre,

Dioulou cria:

--Non! cent fois non!...

Et les aigrettes de feu léchèrent la chair.

La crémaillère craqua.

Cette fois, les pieds étaient posés à plat sur les charbons.

Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair brûlée se répandit

dans la salle.

Les traits du supplicié se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs

orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on

entend aux forges, râlait dans sa poitrine.

Et pourtant il ne criait pas.

Tout à coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal.

D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'était à douter qu'un

être humain pût opérer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de

torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les

genoux du supplicié, il le brisa comme s'il eût été de verre, tandis que

d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient

sur le sol détrempé.

--Misérables! hurla-t-il.

Et tous se dressèrent: les juges sur leurs siéges, le procureur dans sa

chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc.

Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur:

--Biscarre! le roi des Loups!

C'était lui, c'était le maître.

Et lui, sans se préoccuper de ce cri, brisait de ses doigts crispés les

chaînes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras,

comme il eût fait d'un enfant, il l'étendit sur le sol, lui soutenant la

tête dans ses deux mains.

Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il

se souciait bien peu de ses pieds tuméfiés et déjà rongés par la flamme.

Biscarre lui prit les épaules et l'embrassa... puis, reposant sa tête

sur un des blocs de bois, il se redressa, et fièrement, le front haut,

il regarda autour de lui.

Tous se taisaient. On admirait déjà la force surhumaine, on était

épouvanté de cette audace.

Puis, Biscarre offrait un aspect si étrange!...

Biscarre portait le costume des galériens, la casaque de laine rouge, le

pantalon de laine jaune, les souliers à caboches... au front le bonnet

vert....

Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lança sur la terre. On

vit alors sa tête rasée....

Il était à l'ordonnance du bagne....

Son visage, aux traits accentués, était livide de colère; et de ses

yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, s'échappaient des lueurs

fauves....

--Misérables! répéta-t-il encore.

Il alla droit au président:

--Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce siége où tu

n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable

que toi....

--Mensonge! répondit le forçat qui s'efforçait de conserver son

assurance.

--Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... lâche bourreau!... eh

bien!... écoutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adressé l'avis

convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma

disparition avaient dépassé les limites fixées par nos statuts!... il a

menti!... Cet homme a dit que je négligeais les intérêts de

l'association pour ne me préoccuper que de mes intérêts personnels... il

a menti!...

Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se défendre.

Biscarre était devant lui, fier, implacable:

--Ose donc, devant moi, prétendre que tu m'as adressé le signe

convenu!...

--Je l'ai fait....

--Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots....

Le président se courba sur les papiers qui encombraient son bureau,

feignant sans doute d'y chercher une pièce absente.

--Eh bien!... cette preuve? répéta Biscarre.

L'autre, pâle, le front inondé d'une sueur froide, se laissa tomber sur

son siége.

Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit

l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les

gradins....

Un cri de rage s'échappa de sa poitrine... il chancela comme un homme

ivre.

--Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous

targuez de ce titre de membres du conseil suprême, vous êtes ses

complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes maîtres! vous étiez

bien courageux tout à l'heure pour torturer ce malheureux, coupable

d'avoir tenu la parole donnée, et qui, au milieu de nous tous, bandits

et criminels, a, seul peut-être, droit au titre d'honnête homme!... Le

moyen était habile, et votre victoire était sûre... son obstination même

à se taire était une arme contre moi... vous étiez certains de la

victoire. Le roi des Loups était condamné!... Vous lanciez quelque

assassin qui l'eût surpris lâchement et qui, vous n'en doutez pas,

aurait eu aisément raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa

place, et cet autre, c'était celui-là qui avait dirigé toute cette

grotesque intrigue... Pierre le Cruel!...

Il éclata de rire.

--Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette

physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!...

Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'élancer sur Biscarre. Mais

soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition,

par son audacieuse défense, avait déjà recouvré toutes les sympathies de

ces misérables....

Il reprit la parole:

--Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au

jury à décider, à ce jury qu'il a convoqué lui-même... Cette question

doit lui être posée:

«Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employé des moyens frauduleux,

dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups?

»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un

membre de l'association dont il connaissait l'innocence?

»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges intéressés,

compromis la sécurité de l'association?»

--Messieurs les jurés, continua Biscarre, veuillez entrer en

délibération.

Les douze hommes se levèrent et disparurent par une porte s'ouvrant

derrière le tribunal.

L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait.

Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait

oubliés? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et

Muflier chantonnait involontairement entre ses dents:

--Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!...

Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas

à se faire remarquer....

D'autres s'empressaient à panser les plaies de Dioulou. Les chairs

n'avaient été attaquées que superficiellement; et, bien qu'il lui fût

impossible de se tenir debout, il éprouvait déjà un immense soulagement.

Biscarre, appuyé sur la table du tribunal, la tête dans les mains,

réfléchissait profondément.

La foule causait à voix basse; une terreur indicible pesait sur

l'assemblée.

Tout à coup, il se fit un grand silence.

Les jurés rentraient en séance.

L'un d'eux s'avança vers la barre du tribunal; là, il se tourna vers

l'emblème effrayant que nous avons décrit et qui représentait

l'instrument de mort. Il étendit la main:

--De par les lois qui nous régissent, parlant comme si nous nous

trouvions en péril de mort, nous faisons connaître la réponse du

jury....

«Sur toutes les questions:

«Oui, à l'unanimité.»

On entendit un cri furieux. C'était Pierre le Cruel qui se débattait aux

mains de ceux qui le retenaient....

Biscarre dit à son tour:

--Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut,

ordonnons que Pierre le Cruel soit mis à mort....

A peine avait-il prononcé ces paroles que le misérable fut entraîné...

il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir

pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient

rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux

la tête du condamné....

Si cruels que fussent les assistants, cette scène terrible, cette

prompte expiation qui avait frappé le coupable comme un coup de foudre

avait serré toutes les poitrines.

La mort avait passé par là. Les plus hardis étaient pâles, les plus

audacieux se sentaient frissonner.

Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de

son énergie et de son pouvoir.

--Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore

d'autres coupables.

Disant cela, il se tourna vers le banc des accusés.

Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa à

son tour sur le banc qui lui servait d'appui.

C'était le moment fatal.

--Grâce! articula Goniglu.

--Grâce! grogna Muflier.

Biscarre les considéra avec ironie.

--En vérité, dit-il, ces hommes valent à peine le coup de hache qui les

tuera!

--Un coup de hache! s'écria Goniglu.

Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il eût voulu

constater que sa tête tenait encore sur ses épaules.

--Enlevez ces hommes! dit Biscarre.

Les exécuteurs s'approchèrent d'eux.

Réellement, il n'y avait aucune résistance à craindre; nos deux amis se

laissaient aller comme de simples torchons mouillés. On entendait un

râle sous les moustaches éplorées de Muflier, et du nez de Goniglu

sortait un sifflement qui rappelait à s'y méprendre le grincement des

trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillité des parents.

Biscarre appela un des hommes et prononça quelques mots à son oreille.

Goniglu s'était accroché de ses ongles, de ses mains, à Muflier. Lierre

contre chêne.

Mais le chêne était déraciné!

Voici que les deux amis furent violemment séparés.

Quelques secondes se passèrent; on entendit le choc lourd et sinistre

qui avait annoncé la mort de Pierre le Cruel.

--Ho! fit Goniglu, qui n'était plus ni vert, ni bleu, ni blanc.

--A l'autre! dit Biscarre.

Et quand il eut disparu, le même son se renouvela.

C'en était fait de ces deux braves.

O Hermance! ô Paméla! où étiez-vous à cette heure fatale? Viendrez-vous

donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux

victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole?

Cette double expédition avait, on le comprend, jeté un nouveau froid

dans la foule des Loups....

Biscarre avait affirmé assez violemment son autorité pour qu'elle fût de

nouveau assise sur des bases inébranlables....

--Maintenant, dit-il, écoutez-moi tous. Loin d'avoir négligé les

intérêts de l'association, j'ai, au contraire, organisé une de ces

entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait osé rêver.... Assez de

luttes! assez de misères! je veux que les Loups, déshérités de tout

repos, de tout bien-être, aujourd'hui poursuivis, traqués, ne dépensent

plus en vain leurs forces dans des opérations mesquines et

dangereuses... Étant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je

veux que ces énergies violentes soient dirigées vers un but unique et

grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches....

Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco.

--Si je n'ai point parlé plus tôt, c'est que mes plans n'étaient pas

encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et

l'heure de la révélation a sonné... Mais, conformément à nos statuts, il

m'est interdit de dévoiler mes projets devant l'assemblée générale.

Il y eut naturellement un murmure de désappointement.

Mais, sans paraître s'en préoccuper, Biscarre continua:

--Je parlerai aux douze membres du conseil suprême qui siégent ici, et

vous leur adjoindrez douze délégués que vous allez choisir

immédiatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je

dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la

transgresser....

Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva:

--Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort désigne douze d'entre

vous; qu'il soit fait selon la loi....

Pendant que, groupés au fond du souterrain, les Loups procédaient au

tirage des douze noms réclamés, Biscarre descendit du tribunal et

s'approcha de Diouloufait....

Pendant toute cette scène, Dioulou était immobile, les yeux à demi

fermés.

Biscarre lui posa la main sur l'épaule. Le colosse tressaillit.

--Ah! c'est toi? fit-il.

--Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien.

Chose étrange, on eût dit que Biscarre était ému. Ce dévouement brutal,

énergique jusqu'à la torture, jusqu'à la mort, avait-il donc ébranlé

cette âme de bronze?

--J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, écoute-moi.

Je t'ai tout donné, mon sang et ma vie. On m'aurait tué sans m'arracher

un mot... Mais tout est fini entre nous.

--Que veux-tu dire?

--J'ai beaucoup réfléchi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as

tué la Brûleuse....

--Elle nous eût trahis!

Dioulou fit un geste.

--Laisse-moi donc parler! Tu as tué cette pauvre femme que j'aimais...

et ça, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai

rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me séparer de

toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me

viendrait de mauvaises pensées, des tentations... J'ai résisté, tu le

vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne

t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe où, comme un pauvre chien,

avec mes regrets, traînant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, ça

vaut mieux! donne-moi la main et adieu!...

Biscarre était pâle.

--Ça vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main!

Biscarre hésita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra

longuement.

--Fais ce que tu voudras! dit-il.

--Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas méchant peut-être au fond. Mais,

je le sais bien, moi... il y a des moments où tu as besoin de tuer...

pour oublier....

--Tais-toi! s'écria Biscarre.

--Voici les noms des douze délégués, dit une voix.

--Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups.

Puis se tournant vers l'assemblée:

--Vous tous, à bientôt!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et

vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse....

Tout bas, il murmura:

--Et je serai vengé... enfin!

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 30 / 65 题