Cette même nuit, et environ à la même heure, une scène d'un tout autre
genre se passait dans une des chambres de l'hôtel de Thomerville.
Là aussi les ténèbres étaient épaisses. Mais on n'entendait pas le
sifflement du vent, amorti par les volets bien fermés et les lourds
rideaux garnissant les fenêtres.
Si, à l'intérieur, nul bruit ne pénétrait, par contre, un ronronnement
sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, répondant
avec une régularité automatique au tic tac de la pendule.
Ce n'était pas tout.
A l'heure où nous prêtons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants
faisaient écho depuis quelques instants au ronron en question; de plus,
on percevait des craquements brusques suivis de gémissements et de
murmures qui, à tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes.
--Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' ça finisse!...
et ronfle-t-il assez, cet animal!
L'animal devait être l'autre personnage qui continuait ses gloussements
cadencés.
Tout à coup on entendit un frottement sur le mur, puis un léger
éclatement, et une flamme brilla.
La flamme éclaira une main qui sortait d'une chemise de nuit,
entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi
qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du
col, rabattu et chiffonné, un cou puissant, à muscles en corde, et
soutenant une tête énergique, coupée en deux par d'énormes moustaches.
Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une
vague idée de découragement et de faiblesse.
En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier.
Muflier, qui avait cherché le sommeil dû aux consciences pures, et qui
écoutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plongé
sans doute dans les rêves les plus ravissants.
Après un moment de réflexion, et sentant sans doute que la flamme
commençait à lui brûler les doigts, Muflier se décida à allumer une
bougie.
Puis, se dressant sur son séant, il regarda Goniglu dont le nez seul
émergeait du fond de son oreiller de plume.
Évidemment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la
placidité benoîte de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas
contre certaine pensée qui le hantait, et, de sa basse profonde, il
articula ces mots:
--Hé! Goniglu! le gendarme!
Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que
sa tête cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le
bâton de Polichinelle, la tête de Guignol.
Et il poussa un cri épique:
--Ça n'est pas moi!
--Eh! tu l'as bien gobé, mon bichon! s'écria la grosse voix de Muflier,
appuyée d'un formidable éclat de rire.
--Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie!
--Es-tu réveillé?
--Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu réveillerais des
morts... Et moi qui faisais de si beaux rêves!
--Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au
mieux le célèbre proverbe:
Coeur qui soupire
N'a pas ce qu'il désire!
--Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu.
--Pour la même raison qui chasse le sommeil loin de mes paupières.
--Cette raison, dis-la-moi! Dépêche-toi, que je me rendorme....
--Ingrat ami! je t'éveille pour partager avec toi les pensées qui
inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos....
--Parbleu! il est l'heure de dormir....
--De dormir! Hélas! Goniglu! pour moi, mon idée est tout autre....
--Quelle est ton idée?
--Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer!
Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses
couvertures....
--Je me soucie bien de cela! maugréa-t-il.
--Ame sans poésie! j'ai toujours pensé que ton ami Muflier était un être
incompris de la société... Comment me comprendrait-elle, la société,
quand toi-même tu ne m'apprécies pas?
Goniglu prit une résolution désespérée, et de nouveau il dit d'un ton
sec:
--Écoute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la
paix.
Muflier lança un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit,
contenant et contenu:
--Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!...
--Malheur! gémit Goniglu.
--En vérité, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'écoutes...
Je le veux, et cela sera.
--Mais, si je ne veux pas....
Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait à portée de sa
main, et la brandit du côté de Goniglu.
Celui-ci frissonna de terreur et s'écria:
--Je t'écoute.
--C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moitié de son âme, comme
disait un poëte ancien, dont le nom m'échappe, et on ne peut pas lui
faire entendre raison.
--Mais, puisque je suis tout oreilles.
--A regret!... à regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier,
dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu
m'écoutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de
sympathie....
Goniglu haussa les épaules en signe de suprême protestation.
Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa
pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la
troisième bouffée:
--Quand tu voudras, fit-il d'un ton résigné.
Muflier avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains. Il songeait....
A quoi donc songeait Muflier?
--Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur?
--A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que
tu me réveilles?...
--Oui ou non, as-tu un coeur?
--Eh bien! oui, là, es-tu satisfait?
--Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si
tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme
moi tu souffrirais....
--Où diable veux-tu en venir?
Goniglu était patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le
méritait bien, d'accord; mais il eût bien voulu se rendormir.
--Je vais t'expliquer ces mystères de la nature humaine, reprit
l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines déjà que nous sommes
hébergés, choyés, nourris et abreuvés dans cet hôtel, qui est, en
quelque sorte, devenu nôtre....
--On y est très-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu,
revenant par un retour ingénieux à son idée fixe.
--Les lits, la table, les égards ne laissent rien à désirer... Le
marquis nous a appréciés à notre juste valeur, et nous n'avons qu'à nous
louer de lui....
Interrompu par un bâillement étouffé de Goniglu, Muflier haussa les
épaules avec impatience.
--Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec colère. Nous sommes privés
de ce qui constitue la dignité humaine... de cet héritage sacré que nous
ont laissé nos pères... en un mot de la liberté....
--Le marquis ne nous empêche pas de sortir....
--Ça, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La
première, c'est que la voie publique est encombrée d'un tas de
personnages inquiétants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des
obstacles à notre circulation... la seconde....
--Tu ne crois pas à la mort de Bisco?
--Brrr! ne prononce donc pas ce nom-là! ça porte malheur.
--Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce
satané démon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber....
Goniglu s'agitait fiévreusement sur sa couche.
--Tout ça est convenu... archi-convenu....
--Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est-à-dire que je songe à
celle qui m'a tant aimé... Je songe à ses cheveux noirs, luisant d'une
pommade odorante... à ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui
manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante.
Je songe à elle, enfin, ami Goniglu, à elle, à elle!
Goniglu soupira:
--Et moi donc! fit-il.
--Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux nôtres
avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton
ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'étiole... parole
d'honneur! il s'étiole....
--Et moi donc! répéta encore Goniglu.
--Tu t'étioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien!
avec l'étiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il
n'est plus aimé, il mourra....
Il y eut un silence éloquent.
Les deux camarades, plongés dans leurs réflexions, évoquaient les
souvenirs du passé... Oh! les beaux repas au cabaret!... la rangée de
litres vides! le pousse-café... la houri rougissante acceptant la
rincette et la rincinette....
Où était tout cela?...
D'un geste désespéré, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait
son front de penseur, et le lançant sur le parquet....
--Je veux vivre, moi! s'écria-t-il d'un accent tragique. Je suis prêt à
tout pour reconquérir, fût-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont
à mon être ce qu'est la rosée à la plante... Écoute, Goniglu!...
--Muflier!...
--Sais-tu l'heure?
--Minuit vient de sonner.
--Entends-tu quelque bruit?
--Non, tout dort dans l'hôtel... le marquis est encore faible et se
repose de bonne heure.
--Va regarder le temps qu'il fait.
Il semblait que les souvenirs évoqués par Muflier eussent subitement
dissipé les velléités sommeillantes de Goniglu, car, à l'appel de son
compagnon, il se hâta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres
et de sauter sur le tapis.
Il alla à la fenêtre et souleva les rideaux.
--Temps sombre!
--Parfait. Pluie?
--Non!... du vent....
--Pas de lune?
--Pas le bout de son nez....
--Alors j'écoute la voix de mon coeur... et je file....
--Hein? s'écria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit?
--Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont
noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque
du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue à nous attendre... à supposer
qu'il soit vivant, ce dont à cette heure et dans mes dispositions, je
doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes!
--Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence....
--Je crois t'avoir demandé mes chaussettes!
--Les voilà!... Mais si tu n'allais pas revenir!...
Muflier, qui commençait à enfiler une botte rebelle, lâcha les tiges
pour mieux considérer Goniglu.
--Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu....
Il appuya sur ces mots:
--Si... j'allais... ne... pas... revenir!...
--Je ne m'en consolerais jamais.
--Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de
sortir seul, moi, Muflier?...
--Je croyais... je pensais....
--Vous pensez mal... Oui, je rêve l'amour... mais je veux aussi
l'amitié....
Il s'attendrit tout à coup:
--Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonné?...
--Pas précisément, mais... les gendarmes?
--Il n'y a pas de gendarmes dehors, à pareille heure.
--Mais... le Bisco?
--Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma
patte.
Et pour accentuer sa résolution énergique, Muflier donna à ses bretelles
un cran vigoureux.
--Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la
rigolade!
--De l'argent?
--J'en ai, près de quarante francs.
--Toi! où as-tu trouvé cela?
Muflier eut un large sourire.
--Ces marquis, ça manque d'ordre. Ça laisse traîner les choses les plus
importantes... heureusement que je suis là!
--T'as grinchi le patron?
--Je lui ai sauvé des pertes considérables, en transformant ma poche en
caisse d'épargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour
viendra peut-être où il sera enchanté de me savoir son débiteur pour
cette bagatelle.
Tout en devisant, Muflier complétait son équipement de combat.
Il avait endossé les vêtements neufs que la complaisance d'Archibald
avait mis à sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie
six fois serrée autour de son cou et formant carcan, le pantalon large,
bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus
tout, le chapeau allant en s'évasant par le faîte, sorte de monument à
poils longs, que Muflier inclinait résolûment sur l'oreille.
Enfin, à la main, et pour compléter l'ensemble, une canne qui pouvait
servir à la fois d'objet d'agrément et d'engin de défense.
Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de
contrarier trop vivement son acolyte, avait endossé son paletot noir
formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie.
Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise était plus
modeste: ce qui lui faisait défaut, avant tout, c'était cette maëstria
toute spéciale à l'autre. Il était plus bourgeois, moins vainqueur....
Quand ils furent prêts, ils s'examinèrent à la lueur de la bougie, et
poussèrent deux petits cris de satisfaction.
--Çà, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici?
--Dame, par la porte, je suppose....
--Hum! les laquais.
--Ils ne nous empêcheront pas de passer.
--Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Mais la passion qui m'anime ne m'empêche pas de réfléchir. Si le marquis
sait que nous avons contrevenu à ses ordres, qui sait si au retour,--car
j'ai la volonté du retour,--si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte
close? Or, pour ma part, je regretterais profondément cette hospitalité
qui a le double avantage d'être plantureuse et économique; de plus, nous
avons donné notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y
voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de
dissimuler cette félonie... excusable.
--Alors, filons par la fenêtre.
--Tu l'as dit, ô Goniglu! à quel étage sommes-nous?
--Au premier.
--La fenêtre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le
mur... et en rase campagne! Est-ce dit?
--Ça y est?
--A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma manière à moi
d'ouvrir les fenêtres sans bruit.
En effet, la manoeuvre réussit si complétement que les deux battants de
la fenêtre s'écartèrent sans le moindre grincement.
--Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois à quatre mètres,
mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y!
Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bientôt suspendu
par les poignets... puis tomba sur le sable, si légèrement «qu'une
feuille de rose n'eût pas plié,» comme il le dit lui-même à Goniglu,
quand celui-ci l'eut rejoint.
Ils restèrent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'hôtel. Pas
une lumière. Pas un bruit.
Goniglu eut cependant une hésitation suprême.
--Je ne sais, murmura-t-il à l'oreille de Muflier, ça me fait tout de
même quelque chose. S'il nous arrivait malheur?
--Ne crains rien, avec moi tout est sauf.
Ils étaient arrivés au mur. C'étaient gens rompus à la gymnastique de
l'effraction et de l'escalade.
Un mur de trois mètres ne les arrêtait pas plus qu'une serrure
d'armoire.
--Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voilà qui est fait.
--Enlevé! dit Goniglu.
L'oeuvre était accomplie. Nos amis avaient reconquis leur liberté.
--Ah çà! où sommes-nous? demanda Goniglu.
--Attends que je m'oriente... Voyons ça! Tiens, c'est un quartier
très-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le
monde!
Muflier, se faisant un abat-jour de la main, considérait attentivement
la rue et les maisons qui faisaient face au jardin.
Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins rêveur, avait pris
un moyen plus expéditif et avait fait quelques pas jusqu'à un coin qu'il
avait avisé. Là, à la lueur d'un bec de gaz, il trouva un écriteau....
--Rue Saint-Honoré, dit-il en revenant vers Muflier.
--C'est cela! je croyais en effet reconnaître. De fait, nous avons été
amenés ici dans de si singulières conditions qu'il était permis
d'hésiter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec
jardin faisant retour sur la rue Saint-Honoré. Nous retrouverons cela,
le numéro de la maison qui fait face est 125; voilà qui est complet.
--Où allons-nous? demanda Goniglu.
--Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne
nous attendent pas à quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous
à la Providence.
Ils marchèrent du côté de la rue Royale.
--Ça manque de marchands de vins, dit Goniglu.
--Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne
heure, et les débits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois;
je sais, à l'entrée de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier
ordre.
--C'est peut-être dangereux... Si nous sommes connus.
--Bah! au contraire. Nous aurons peut-être des renseignements sur le
Bisco.
--Oui, seulement prenons garde.
--L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est
là... que j'ai rencontré Hermance pour la première fois.
Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Paméla
étaient inséparables.
Et bravement, à travers les ruelles qui faisaient alors du quartier
Saint-Lazare un véritable labyrinthe, les deux amis se dirigèrent vers
la rue du Rocher.
D'honneur, leur désinvolture était charmante: Muflier portait haut la
tête, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major émérite;
Goniglu allait à longs pas et respirait largement. Que leur importait le
froid? que leur souciait le vent? ils étaient libres!
--Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat.
--Et j'ai des picotements dans la gorge.
--Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau à la bouche.
--Tu es sûr de retrouver le bazar?
--Parbleu!
Ils étaient parvenus au pied de l'étroite montée, serpentant sur
elle-même, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait péniblement la
colline de Monceaux.
Quelques boutiques borgnes, véritables échoppes, laissaient encore
filtrer, à travers leurs volets mal joints, un rayon de lumière jaune.
Alors Muflier s'arrêta. C'était au coin d'une impasse, depuis longtemps
disparue, et qui portait le nom oublié de rue Quarteron. Le sol
disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un
ignoble ruisseau.
De lumière point: l'édilité ne connaissait pas ce repaire.
Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec délices cette
atmosphère fétide.
Arrivé au bout, Muflier s'arrêta brusquement.
--Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait démolie?
--C'était là?
--Oui. Voici la maison (une masure aux murs lézardés), voici la porte...
mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort là
dedans?
--Si tu frappais?
--Voyons.
Et, discrètement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier exécuta
contre le volet un roulement discret.
Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la première.
Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue,
s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils
s'étaient courbés pour regarder de plus près si rien ne s'agitait à
l'intérieur, une tête d'homme parut. On les considérait avec attention,
autant du moins que le pouvait permettre l'obscurité.
--C'est désolant! fit Muflier à mi-voix, désolant! désolant! Oh!
Goniglu! l'amour n'aurait-il pas été un guide sérieux?
--Ça m'en a tout l'air, mon vieux Muflier....
--Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne.
--Ah! il y a du monde! s'écria Muflier avec un accent de joie réelle.
Eh! ouvre-nous, l'Enflammé! nous sommes des camarades!
On ne répondit pas directement, mais une espèce de ricanement se fit
entendre.
--Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous.
--Non. On vient....
En effet, derrière le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de
pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure.
--Enfin! firent les deux amis.
Ils n'en dirent pas plus; car au même instant, la porte s'étant
brusquement ouverte, deux coups, habilement dirigés, et avec une force
peu commune, tombèrent d'aplomb sur le crâne des deux hommes, qui,
poussant un gémissement sourd, s'affaissèrent sur le sol.
L'instrument qui les avait frappés était une sorte de fléau de fer. Du
premier choc ils avaient été complétement étourdis.
--Maintenant, dit une voix, enlevons ça... Nous réglerons leur compte
plus tard....
Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui,
portés à force de bras, disparurent dans l'intérieur.
Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que
l'amour perd l'homme le plus sûr de lui....
Aux mains de qui étaient-ils tombés? Quel sort leur était réservé? C'est
ce que nous ne tarderons pas à savoir.