LA RIVIÈRE MORTE

La nuit était épaisse.

Des rafales de vent couraient sur Paris, mêlant leur voix sinistre au

murmure sourd qui monte, dans les ténèbres, de la grande ville endormie.

Minuit venait de sonner.

Il est--aujourd'hui encore--sur la rive gauche de la Seine, au delà de

la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange,

sauvage, qui ressemble à ces vastes espaces de l'Asie, que l'imagination

de nos ancêtres croyait avoir été désolés par quelque cataclysme

vengeur, à ces terres maudites sur lesquelles se serait abattu, au jour

de la colère divine, le feu du ciel irrité.

Qu'on ne prenne pas ces quelques lignes pour une de ces hyperboles

familières au romancier; les faits qui se dérouleront dans les chapitres

qui suivent ont pour théâtre des lieux inconnus des Parisiens, trop

affairés ou trop insouciants pour quitter le centre de leurs

occupations.

A l'époque où se déroule le drame que nous racontons, Paris était encore

enserré dans une ceinture de murs noirâtres, coupés par les barrières

monumentales dont quelques spécimens sont encore debout--aux docks de la

Villette ou à la barrière d'Italie. La ville étouffait sous la pression

de ce carcan, et cependant à peine osait-on franchir ces portes

s'ouvrant sur la banlieue dont le renom avait un caractère effrayant,

comme tout ce qui est inconnu. Au delà des quelques guinguettes, des

restaurants à bon marché qui venaient s'établir aux dernières limites de

l'octroi, ce n'étaient plus--surtout sur la rive gauche--que masures,

ruelles boueuses, cités de misère et de crime. La banlieue était un

refuge, nous allions dire un lieu d'asile.

L'action de la police y était difficile, la surveillance presque

nulle....

La Butte-aux-Cailles--notamment--était le repaire de milliers

d'individus chassés de la vie sociale, se cachant comme des fauves, sans

cesse guettant l'occasion de se jeter sur la ville, qui excitait

d'autant plus leur envie criminelle qu'ils en étaient plus éloignés.

Cette Butte-aux-Cailles existe encore--assainie relativement, il est

vrai--mais toujours étrange. La colline monte avec une pente rapide,

puis tout à coup elle tombe presque à pic, et, du sommet du monticule, à

l'extrémité des dernières ruelles qui serpentent jusqu'à la cime, on

voit se déroulant une vaste plaine sans végétation, sans maisons, sur

laquelle quelques baraques délabrées font à peine une tache sombre....

Plus loin encore. Descendons.

Le sol de la plaine est creusé de cloaques, crevassé de fondrières dans

lesquelles dort une eau bourbeuse et corrompue. Une odeur âcre vous

saisit, c'est comme un étourdissement. De ces sentines infectes s'élève

un brouillard jaunâtre dans lequel tourbillonnent des milliers

d'insectes immondes....

Plus loin encore, le premier bras de la Bièvre, qui roule son eau brune

et glauque. Quelques bâtiments se dressent sur la rive sèche: hangars à

poutres mal équarries, auvents soutenus sur des montants taillés à coups

de hache et qui semblent les membres de quelque animal singulier;

tanneries, teintureries, lavoirs, largement espacés et qui semblent

moisis comme s'ils étaient inexploités, tandis qu'au lointain se profile

la silhouette de Bicêtre.

Puis, sur l'autre bord, la plaine recommence, irrégulière, brutale dans

ses accidents. Ici, c'est une sorte d'îlot. Car la Bièvre s'est divisée

en deux bras. Le sol est encore plus aride, plus triste! Enfin, nous

voici à ce second ruisseau formé par la Bièvre. Qui lui a donné ce nom

effrayant: la Rivière morte?

Jamais appellation sinistre ne fut mieux justifiée. On y respire comme

une odeur cadavérique. C'est silencieux et morne. Plus de fabriques. Il

y a paralysie de la nature et de l'homme. Regardant la Rivière morte, on

croirait qu'elle ne coule pas; elle a des reflets d'acier et semble une

de ces plaques métalliques sur lesquelles le feu a laissé la trace de

ses morsures.

Cette nuit-là--nous l'avons dit--le temps était sec. Un vent aride

pompait les dernières humidités du sol. Le ciel, chargé de nuages, ne

laissait pas filtrer un seul rayon de lumière.

Sur les bords de la Rivière morte, il y eut jadis des tanneries; mais

les bâtiments ont disparu. Seules, quelques fosses subsistent, comblées

peu à peu par les détritus de toutes sortes dont les déchargeurs

viennent remplir les excavations du sol.

Dans une de ces fosses, transformée en terrier humain, trois hommes

étaient réunis, accroupis sur un monceau de débris animaux ou végétaux,

et éclairés faiblement par une lanterne qui jette un reflet jaunâtre.

Ces hommes, nous les connaissons.

L'un était grand, fort, aux formes athlétiques: c'était Diouloufait,

l'ancien compagnon, le complice de Biscarre, l'évadé de Toulon. Les deux

autres ont déjà paru au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette matinée où

Jacques, ivre de liqueurs, se croyait le jouet d'un songe.

C'est Bibet, dit la Curée, et Truard.

--Ça ne peut durer, dit tout à coup Bibet. Et pour moi, j'aimerais mieux

moisir au bagne que de crever de faim ici....

--C'est vrai qu'il fait faim, dit Truard.

--Eh bien! et toi, la Baleine, fit Bibet, tu ne dis rien, est-ce que tu

rigoles, toi?

Diouloufait ne répondit pas tout d'abord. A demi étendu, il soutenait

sur ses deux mains sa tête énorme et paraissait insensible à tout ce qui

se passait autour de lui.

--Eh! laisse-le donc! dit Truard en poussant Bibet du coude; tu sais

bien qu'il est à moitié idiot....

--Ça c'est vrai!... Une fêlure soignée!...

--Et ça parce que la Brûleuse a passé l'arme à gauche.

--Brûleuse, brûlée... ça devait finir comme ça.

Diouloufait leva la tête. Évidemment le nom de la Brûleuse avait frappé

son oreille.

De sa tête énorme sortaient deux gros yeux à fleur de tête, mais ces

yeux étaient ternes comme ceux d'un cadavre.

Il regarda les deux hommes, ses lèvres s'agitèrent comme s'il voulait

parler, puis sa tête retomba et il reprit son immobilité.

--Avec ça que c'était un joli morceau! fit Bibet à voix basse.

--Écoute! vaut mieux ne pas en parler, reprit Truard. Puisqu'il y

tenait, c't homme, c'est son affaire. Et puis, tu sais, on dit un tas de

drôles de choses.

--Sur quoi?

--Sur sa mort....

--Elle était soûle... Elle s'a brûlée sans le vouloir....

--Possible oui... possible non....

--Tu crois donc aux histoires de revenants?...

--J'en sais rien... Pas moins vrai qu'avant de passer tout à fait elle a

fait venir le commissaire et lui a dit que c'était Biscarre qui l'avait

tuée....

--D'abord c'était pas propre... puisque c'était manger le morceau...

Ensuite, elle mentait comme une gueuse qu'elle était... puisque Biscarre

est mort....

--Mort! Tu crois ça, toi?...

--Dame! tous les Loups le disent... sans ça, est-ce qu'il nous

laisserait comme ça dans la mélasse?...

--Oh! ça ne prouve rien!... Tu sais bien que Biscarre, au fond, se

fichait de nous comme pas un....

--Pas moins vrai qu'il a bu un coup dans la Seine et qu'il en a crevé.

Truard se pencha vers son digne compagnon.

--Eh bien! veux-tu que je te dise?...

--Quoi?

--Sais-tu pourquoi Dioulou à l'air abruti comme ça?

--Oui... parce que la Brûleuse....

--Prononce donc pas ce nom-là, il l'entend toujours, la vieille

drogue... mais moi je te dis que c'est pas seulement la mort de cette

carogne qui embête Dioulou.

--Quoi donc, alors?

--C'est qu'il sait très-bien que Biscarre est vivant... qu'il sait aussi

que c'est lui qui a tué sa femme... et qu'il rumine une vengeance.

--T'es fou! Il sait peut-être bien aussi où est le Bisco?

--Si je te disais que je le crois.

--C'est pas possible!

--Pourquoi?

--Parce qu'il lui aurait demandé de nous tirer d'ici.

Truard ne parut pas convaincu. Il secoua la tête d'un air de doute.

--T'en reviens toujours à ton idée... comme si le Bisco n'était pas _ad

patres_.

--En as-tu une preuve?

--Eh! oui, que je te dis. Voyons, le Bisco était-il, oui ou non, le roi

des Loups?...

--Ça, c'est sûr... et un vrai malin.

--Eh bien! voilà les Loups traqués par la rousse comme des bêtes... La

rue de Jérusalem a mis tous ses chiens sur pattes... et on nous aboie

après que c'en est répugnant... Pourquoi sommes-nous ici, dans un trou,

sans manger, sans boire... que nous serons peut-être crevés demain?...

c'est parce que le Bisco est mort... Sans ça, il nous aurait sortis de

là....

--A moins qu'il ne soit pas fâché d'être débarrassé de nous.

--Oh! si je le croyais!... fit Truard en brandissant dans le vide son

poing fermé.

--Quoi que tu ferais?...

--J'irais trouver les _roussins_ moi-même, et je leur z'y dirais: Je

vais chercher avec vous... Je connais les trous où il se terre, et ce

serait bien le diable si je ne fichais pas la griffe dessus.

Truard avait prononcé ces dernières paroles à voix haute.

Encore une fois Dioulou releva la tête, et dans ses yeux mornes passa

comme la lueur d'un éclair.

--Le Bisco est mort, dit-il d'une voix sourde.

--Tu crois ça, vieille bête? fit Bibet exaspéré....

Dioulou ne répondit pas à l'injure et répéta:

--Le Bisco est mort!

--Tenez! s'écria Bibet, voulez-vous que je vous dise, vous êtes tous un

tas de poules mouillées. J'en ai assez, moi, de me ronger le corps et

l'âme et de ne rien avoir à me ficher sous la dent... Si vous êtes des

hommes, des vrais Loups comme autrefois... je dis que nous pourrions

sortir d'ici... et trouver quelque chose à _croquer_....

--Mais tu sais bien, s'écria Truard, que la rousse rôde par ici...

puisque c'est pour ça que Maloigne fait sentinelle.

--Et il n'a rien vu?...

Bibet frappa sur l'épaule de Dioulou.

--Toi! mon vieux, t'as de la poigne! t'as du chien... tu veux manger,

pas vrai? Viens avec moi... Nous irons nous poster sur la route... en

face la barrière. Voilà l'heure où il va passer des maraîchers, un tas

de feignants qui viennent gruger le pauvre monde à Paris... ils viennent

vendre... ils viennent acheter... ils ont tous une sacoche plus ou moins

lourde... mais à c't' heure-ci faut pas être regardant... nous en

pigerons un... et bing! pendant que tu le tiendras, je lui enverrai un

joli coup de surin dans le dos... et en avant la noce! Ça te va-t-il?

--Non, fit Dioulou.

Bibet laissa échapper un juron énergique.

Et sans doute il allait chercher dans son honnête conscience de nouveaux

arguments pour ébranler la résistance de Dioulou, quand tout à coup, à

travers le sifflement du vent, un bruit rauque, semblable au hurlement

d'un hibou, parvint jusqu'à la fosse.

Truard et Bibet se dressèrent.

--As-tu entendu? fit Truard.

--Parbleu!

--C'est Maloigne qui avertit.

--Alors il y a quelque chose....

--Faut détaler....

--Oui, mais de quel côté?...

Le même bruit se renouvela cette fois plus rapproché et modulé avec une

sorte de précipitation grandissante.

--Ça chauffe! fit Bibet, tendant l'oreille.

A ce moment, sur le bord de la fosse, une ombre se pencha, écartant

vivement les maigres broussailles qui obstruaient l'entrée.

--Hé! les Loups! cria une voix.

--Quoi?

--Nous sommes pigés!... la rousse fait des battues avec de la troupe...

ou nous cerne....

--N... de D..., hurla Bibet, ça va chauffer!...

--Haut les _surins_! cria Truard en brandissant un énorme couteau....

--Et par où faut-il se cavaler?...

--J'en sais rien! fit Maloigne. On se rapproche un peu de partout....

--Si on restait dans le trou?...

--Pas possible! on en a déjà fouillé une flotte.

--Alors... dehors, firent les deux hommes.

Et d'un bond, s'accrochant au rebord de la fosse, ils se trouvèrent sur

le sol. C'étaient d'épouvantables bandits, couverte de haillons, hâves

de faim et de rage... véritables types de Loups forcés dans leur dernier

repaire....

Ils prêtèrent l'oreille.

On n'entendait rien que le vent, passant avec sa monotonie sinistre à

travers ces désolations désertes.

--Tu t'es fichu dedans, fit Bibet.

--Ouiche! écoute encore.

Nouveau silence. Cette fois il n'y avait plus à douter. Sur divers

points de la plaine, on percevait le retentissement sourd de pas qui

s'approchaient.

--Ça y est! fit Truard. C'est la fin des fins.

--Pas vrai! j'en découdrai quelques-uns avant d'y passer.

--Le mieux, dit Maloigne, c'est de nous tirer les pattes chacun de notre

côté. Celui qui sera pris, tant pis pour lui!... Bien entendu qu'il ne

vendra pas les camaros.

--Parbleu! c'te bêtise!... Loups... pas renards!

--Eh bien! bonne chance, les vieux, et jouons des guiboles!

Maloigne disparut en courant si légèrement qu'on n'entendait pas le

bruit de ses pas.

--Qué qu' t'en dis? fit Bibet.

--Filons....

--Ensemble?...

--Ça vaut mieux....

--Oui, mais l'autre?...

--La Baleine? Cré nom! il sera pincé!

--Au fond, qué qu'ça fait?

--Ça fait... qu'il nous dénoncera!

--Tu crois?...

--J'en ai le trac....

--Alors faut l'emmener....

--Oui, s'il veut....

--Essayons.

Les deux hommes revinrent à la fosse. Ceux qui avaient organisé la

battue parcouraient la plaine en suivant un plan méthodique, resserrant

sans cesse l'espace laissé aux fugitifs... on avait encore le temps....

Bibet se mit à plat ventre.

--Hé! Dioulou!

Pas de réponse.

--Dioulou! mon vieux! faut jouer des guiboles! V'là la rousse!

Une sorte de grognement sourd sortit de la fosse.

--Tu souffles, vieille baleine! mais ça ne suffit pas; tu vas te faire

harponner....

--La Curée, fit Truard en saisissant Bibet par le bras, assez comme ça,

écoute.

Le bruit des pas et le murmure des voix se rapprochaient de plus en

plus, et cependant l'obscurité était telle qu'il était impossible de

distinguer les formes humaines.

Bibet eut un dernier élan de pitié.

Il se laissa glisser dans la fosse. Dioulou était toujours dans la même

position. Bibet lui mit la main sur l'épaule et dit rapidement:

--Dioulou! je te dis que v'là la rousse... tu seras pris si tu ne te

sauves pas....

--Ah! fit Dioulou simplement en relevant la tête.

--Et si tu es pigé! qu'est-ce qui vengera la Brûleuse?

--La Brûleuse?

Dioulou, d'un bond, s'était mis sur ses pieds.

--Allons! haut! et plus vite que ça! acheva Bibet. Maintenant te v'là

averti. Tire-toi de là. Bonsoir!

Et, s'élançant au dehors, il rejoignit Truard. Les deux hommes se jetant

sur le sol, commencèrent à ramper dans la direction de la Rivière morte.

La battue organisée par la police était composée d'une trentaine

d'hommes; des soldais avaient été requis, et, divisés par groupes de

six, l'arme en avant, le doigt sur la détente, ils avançaient lentement.

Les renseignements recueillis à la rue de Jérusalem étaient précis. On

savait que quelques fugitifs de la bande des Loups hantaient les bords

de la Bièvre.

Celui qui conduisait l'expédition était un des plus habiles et des plus

énergiques agents de l'administration. Mais les ténèbres rendaient

l'oeuvre difficile, sinon impossible. Et déjà le découragement les

prenait. Il était trop aisé aux bandits de s'échapper sans être vus....

--Tonnerre! fit le policier, est-ce que nous n'en pincerons pas un

seul?...

La chose était vraisemblable, car les recherches touchaient à leur fin,

et les hommes allaient se trouver réunis comme au point de départ.

--Alerte! cria tout à coup une voix.

Le policier s'élança.

Ils étaient alors sur le bord de la rivière dont le flot se détachait

plus noir encore sur la terre sombre.

--Il y en a un dans le trou! reprit la voix.

Quelques lanternes sourdes furent démasquées, et, se penchant sur la

fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur....

C'était vrai. Dioulou était là, debout, appuyé contre le remblai,

immobile, les yeux fixes, regardant....

--Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je

te casse la tête.

Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait

pas un mouvement.

--Veux-tu sortir de là, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te

tirerons de là par morceaux....

Même silence, même immobilité.

--Ah çà! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les

cordes en main et sautez-moi là dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il

en s'adressant aux soldats, s'il cherche à s'échapper, quittez dessus...

et raide!

Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avancèrent à

l'ordre. Du regard ils mesurèrent la profondeur de la fosse. L'un d'eux,

d'un seul élan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou.

Mais au même instant, par un mouvement brusque, pareil à celui que fait

un sanglier quand il secoue les chiens suspendus à ses flancs, Dioulou

se redressa, et empoignant l'homme à la ceinture, il le lança hors de

la fosse comme il eût fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un

cri et resta sur le sol, comme une masse. Il était blessé.

--Malédiction! cria le chef.

Et, dans sa rage, il déchargea un de ses pistolets sur Dioulou.

Le colosse ne broncha pas. Il n'était pas touché.

--Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-même!

Les deux agents obéirent, mais l'un roula au fond, le crâne brisé par le

poing formidable du colosse, tandis que l'autre râlait, la poitrine

ouverte d'un coup de pied.

--Feu! tuez-le!... s'écria le policier hors de lui.

Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait sauté hors de

la fosse, et, se ruant à travers le groupe qui le cernait, il avait fait

une trouée.

Dix coups de feu partirent.

--Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent.

Et, entraînant les soldats à sa suite, il courut sur les traces de

Dioulou.

La Baleine était-il sauvé? Non, car une balle l'avait atteint à l'épaule

et son sang coulait.

Le misérable courait et murmurait dans un râle:

--Non, je ne veux pas.

Et il ajoutait entre ses dents serrées ces mots mystérieux:

--Je ne veux pas être tenté.

Mais la lutte était impossible... le sang qu'il perdait épuisait ses

forces. Il avait quelques pas d'avance... c'était tout....

Il se sentit saisi....

Il était alors sur la rive du ruisseau fétide... d'un heurt d'épaule il

se dégagea, et un corps roula dans l'eau....

Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la

Rivière morte, menant à un moulin dont la roue énorme, immobile comme un

animal fantastique, se profilait dans les ténèbres....

Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il

atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa,

saisit une planche entre ses doigts énormes....

La planche craqua. Il eut un accès de fureur folle... il s'acharna dans

un effort surhumain... tout se brisa... les planches tombèrent dans

l'eau... la communication était coupée....

Les autres avaient reculé avec terreur... une chute dans la Rivière

morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous,

semblait effroyable....

Communication coupée! oui, mais coupée aussi toute retraite... Dioulou

était acculé à la roue du moulin, fixée par ses écrous. Il eut l'idée de

gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'espèce d'escalier

vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la

mousse verdâtre....

Et tout à coup, les bras étendus, il tomba en arrière....

Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au bâtiment.

Il y eut un bruit sourd et atroce.

Dioulou disparut dans l'eau... Où était-il? Était-il passé sous la

roue?...

Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient à percer les

ténèbres....

--Le voilà! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!...

L'homme avait émergé du flot. A bout de forces, il avait saisi un des

appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait

lentement, avec des soubresauts convulsifs....

Encore une fois, un pistolet fut dirigé sur lui... un éclair brilla, une

détonation retentit....

Un cri rauque perça la nuit.

Et le corps resta suspendu, inerte, à la carcasse du moulin....

--Par ici! cria un des soldats, qui avait découvert un autre pont.

Les hommes s'élancèrent... Un instant après, parvenus à l'autre rive,

ils s'aventuraient sur le bâtis du moulin....

Dioulou était là, affaissé, immobile et mort peut-être.

Non... vivant!... mais brisé, vaincu....

--Empoignez-moi ça, dit le policier; s'il en réchappe, ça fera un fameux

déjeuner de guillotine.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 20 / 65 题