Que faire? Où aller? Que tenter?
Il semblait au malheureux jeune homme qu'un coup de massue lui fût tout
à coup tombé sur le crâne. Il chancelait comme un homme ivre.
Était-ce donc la continuation de ce rêve qui, depuis quelques jours,
l'entraînait à travers la folie et l'illusion, et le songe charmant
s'était-il tout à coup transformé en un hideux cauchemar?
L'hôtel de Belen était situé, on ne l'a pas oublié, dans la rue de
Seine.
Sans conscience de ses actes, Jacques marchait devant lui, titubant et
parfois s'arrêtant pour s'appuyer au mur.
--En voilà un qui est rien _paf_! cria la voix glapissante d'un gamin.
Puis un autre:
--Eh! ma vieille _branche_! t'as donc perdu ton chapeau?...
--Et la tête avec?
Un passant s'approcha de lui:
--Monsieur, êtes-vous indisposé?
Il ne répondait pas.
--Vous est-il arrivé quelque chose? demanda un autre.
Cependant l'air froid le saisit au front. Il releva la tête et regarda.
Un groupe s'était formé autour de lui. Par une secousse subite, la
pensée lui revint. Il eut peur d'être obligé de donner des explications.
Peut-être tous ces gens croyaient-ils qu'il était un voleur.
Par une singulière coïncidence, née des accusations qui avaient été
proférées tout à l'heure par de Belen, il se rappela tout à coup les
renseignements que jadis l'oncle Jean lui donnait à mots couverts, alors
qu'hypocritement il s'efforçait de pervertir son âme et de l'entraîner
vers le mal.
--Vois-tu, mon gars, lui avait-il dit, quand on a fait un mauvais coup
et qu'on veut sortir de la mélasse, il faut avoir un toupet d'enfer,
jouer au grand seigneur... On jette au nez de la foule le premier nom
venu, pourvu qu'il soit avec un _de_... On fait l'offensé... Et il y a
cent à parier que les niais s'excusent et vous laissent passer....
--Je suis le comte de Cherlux, dit-il tout haut.
La foule a de ces niaiseries si bien comprises par Biscarre. Ce _comte_
sans chapeau, hagard, livide, aurait dû être purement et simplement
conduit au poste comme un vulgaire malfaiteur.
Mais un comte! un _de_! et une mise irréprochable!...
--C'est un original! dit quelqu'un.
--Un camarade de lord Seymour.
--Laissons-le faire.
Jacques avait repris son sang-froid, ou du moins toutes ses facultés
s'étaient tendues sur un seul point: se soustraire à cette curiosité. Il
entendit ces explications, tira froidement sa montre et dit:
--Messieurs, je vous prie de constater qu'il est dix heures.
--En effet, répondit un brave bourgeois, deux minutes de plus.
--Alors, j'ai gagné mon pari, reprit Jacques. Seriez-vous assez bon pour
m'indiquer le chapelier le plus voisin?
Un murmure joyeux passa dans le groupe. C'était donc cela? Un pari? Se
promener sans chapeau! Et les commentaires d'aller leur train.
Cependant un bon imbécile, fier de rendre service à un de ces Parisiens
légendaires dont les exploits défrayèrent si longtemps la chronique
parisienne, lui indiqua poliment la boutique qu'il désirait. En un
instant, la porte se refermait sur Jacques.
Quelques minutes après, les derniers curieux s'étant éloignés, il
ressortait, cette fois dans une tenue régulière. Le plus curieux, c'est
que tout ceci s'était en quelque sorte accompli sans le concours de sa
propre volonté. Il avait obéi à je ne sais quelle intuition machinale;
c'était comme une éclosion inattendue de germes mauvais, jadis déposés
en lui par celui qui avait dit à sa mère:
--Votre fils mourra au bagne ou sur l'échafaud!
Et, de fait, jamais criminel émérite ne se fût tiré de pareille passe
avec plus de désinvolture.
Quand il fut rendu à lui-même, marchant d'un pas plus calme sur le quai,
ayant au visage le vent d'hiver, voyant dans le lointain le paysage
grandiose de Notre-Dame, dont les tours semblent les mâts de ce
gigantesque vaisseau qui s'appelle la Cité, embrassant d'un regard le
ciel large et la ville énorme, Jacques frissonna tout à coup. C'était
chose singulière: il avait peur de lui-même. Oui, maintenant il
comprenait. L'audace dont il venait de faire preuve le surprenait et
l'effrayait à la fois. En vérité, il lui avait semblé un instant qu'il
méritât les épithètes brutalement insultantes dont de Belen l'avait
accablé, et il avait agi comme s'il eût été le bandit que l'on
chassait....
Peu à peu, il ralentit le pas: la fièvre qui le tenait au cerveau
s'apaisa, et la notion de la situation présente lui revint plus nette et
plus frappante.
Il avait été chassé. Ceci était clair. Était-il sans ressources
immédiates? Il se souvint que tout à l'heure il était entré dans un
magasin et que, pour payer, il avait tiré de sa poche quelques pièces
d'or.
Il voulut vérifier si ce n'était pas une hallucination.
C'était vrai: il possédait une quinzaine de louis. Pour le comte de
Cherlux, ce n'était rien. Pour Jacques sans nom, c'était un trésor. Il
eut un sourire et se dit:
--Maintenant je ne crains plus rien ni personne. Je saurai bien prendre
par force la place qu'on me refuse au grand soleil.
Seulement il se sentait brisé. Effet naturel. Les grandes commotions
cérébrales produisent la lassitude.
--Je ne puis penser, murmura-t-il. Il faut que je me repose.
Il avait marché dans la direction du pont Royal. Il y avait un café au
coin de la rue du Bac. Il y entra:
--Que faut-il servir à monsieur? demanda le garçon.
A cela, Jacques n'avait pas pensé. Il fallait consommer.
--De la chartreuse, dit-il.
--Jaune ou verte?
--Verte, répéta-t-il comme un écho.
Le garçon le regarda. L'heure était singulière pour absorber cette
liqueur excitante.
Quant à Jacques, il essayait de ressaisir le fil brisé de ses pensées.
Il voyait au delà du cercle étroit du présent. Quand le flacon fut
devant lui--c'était alors l'usage de servir la fiole, et non pas de
verser, comme aujourd'hui, une portion congrue dans un dé a coudre--il
remplit son verre et but.
La saveur âpre et balsamique lui arracha un tressaillement. L'alcool lui
brûla l'estomac. Cette souffrance lui parut bonne. Il prit un second
verre, puis un troisième.
Ensuite, il eut quelques minutes d'immobilité songeuse. Mais
l'excitation de l'alcool monta promptement à son cerveau. Il y eut en
lui comme le déchirement d'un voile.
--Misérable! voleur!
Il lui sembla que ces mots étaient de nouveau prononcés à son oreille.
Il poussa une exclamation rauque, aussitôt étouffée, puis il porta
désespérément la main à son front. Il se souvenait. Ce fut comme une
révolte contre cette révélation de sa mémoire. Il n'était pas possible
qu'il eût subi pareils outrages!... et pour s'arracher à ce hideux
lancinement du cauchemar, il but encore....
Cette fois, l'idée surgit nette, lucide. Tout était vrai. Les moindres
circonstances, les détails infiniment petits, la scène précédente dans
ses nuances multiples, les intonations de voix de Belen, tout revenait,
se répétait, ressuscitait... Et quelques mots s'échappèrent de ses
lèvres bleuies:
--Cet homme en a menti!
Puis, un instant après:
--Je le lui prouverai et je me vengerai!...
Il accompagna ces paroles d'un violent coup de poing assené sur la
table.
Le garçon qui les avait entendues s'approcha de lui:
--_J'observerai_ à monsieur, dit-il d'un ton paterne, qu'il trouble les
personnes qui déjeunent.
En effet, il y avait, attablés à quelque distance, des officiers de la
caserne d'Orsay qui regardaient ce singulier personnage et se poussaient
du coude en disant:
--Voilà un _pékin_ qui a trop bien soupé!
--C'est bien, dit Jacques. Payez-vous!
Il jeta un louis sur la table et se leva pour sortir.
--Votre monnaie? dit le garçon.
--Gardez-la.
L'officieux se précipita pour lui ouvrir la porte; seulement, quand il
revint, il dit au capitaine de la troisième du deux avec lequel il avait
quelque familiarité:
--On me dirait que celui-là va tuer quelqu'un que je ne dirais pas le
contraire....
Cependant Jacques avait pris une résolution.
A tout prix, il voulait connaître le mot de l'énigme. Or, qui pouvait le
lui révéler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la
Brûleuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger
adroitement, il saurait exactement la vérité sur son passé. Puis, cela
fait, il se mettrait à la recherche de Mancal.
C'était un plan clair, et, pour l'exécuter, il était certain que
l'énergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une énergie
nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses
l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en fût, son but était
fixé. Arriver par tous les moyens à la vérité, contraindre chacun à
avouer ce qu'il pouvait savoir.
Ce Mancal! quel pouvait-il être? Que signifiait cette lettre bizarre et
dont le sens réel lui échappait? On eût dit d'une complicité dans
quelque oeuvre ténébreuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux
fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torrès.
Quand ce nom traversa sa pensée, il eut un frisson.
--Ah! ce n'était pas elle qui l'aurait entraîné dans ce gouffre où il se
débattait. Le monde entier manquât-il sous ses pas, elle lui resterait
comme l'ange de l'espoir.
Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il était singulier, d'ailleurs,
qu'il ne l'eût pas revu depuis qu'il avait été introduit dans ce monde
nouveau. Mais n'avait-il pas lui-même des reproches à s'adresser?
Dans les premiers jours de sa situation inespérée, il avait presque
oublié l'homme qui l'avait élevé. Si l'oncle Jean n'était pas venu à
l'hôtel de Belen, n'était-ce pas par discrétion? N'avait-il pas craint
que la blouse du maçon ne fît tache au milieu de ce luxe?
Réfléchissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu à peu,
envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il
était la victime d'un terrible malentendu, et l'énergie lui revenant, il
se disait qu'il se devait à lui-même d'employer tous les moyens pour
découvrir le mot de cette énigme.
Sa première pensée fut de se rendre au cabaret de l'_Ours vert_. Là, du
moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit
où travaillait son oncle.
Il se sentait presque rassuré déjà en sentant qu'il allait retrouver ses
anciens protecteurs. Ceux-là évidemment sauraient bien le défendre. Et
puis, avant tout, ne pas être seul, c'est renaître à l'espérance. Mais
cette première illusion devait être de courte durée.
Le cabaret avait complétement changé d'allures; quand Jacques arriva
devant la maison, des ouvriers étaient occupés à recrépir la façade. La
fameuse enseigne de l'_Ours_ avait été décrochée et gisait sur le pavé.
L'intérieur était encombré de maraîchers, de cultivateurs dont les
allures ne rappelaient en rien celles des habitués de ce bouge.
Derrière le comptoir, dont le zinc brillait d'un éclat inconnu, un brave
débitant, les bras retroussés, le tablier aux flancs, versait le vin
blanc avec entrain.
Jacques hésita un instant.
Puis, se décidant, il s'approcha du comptoir:
--Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que
le cabaret a changé de propriétaire?
L'homme releva vivement la tête.
--Cabaret! cabaret!
Le mot avait mal sonné à son oreille. Cependant, voyant le jeune homme
dont la mise indiquait un homme du monde:
--C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux.
--Il n'y a pas longtemps?
--Quelques jours seulement.
--Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez
succédé?...
Le débitant le regarda. Puis il sembla qu'une idée traversait tout à
coup son cerveau. Il appela son garçon occupé dans le fond à rincer des
bouteilles et le mit à sa place.
Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et à
voix basse:
--Compris!... venez causer!...
Et sans attendre la réponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit
cabinet vitré dont la porte se referma sur eux.
--Alors vous en êtes? demanda-t-il à Jacques.
--J'en suis?... de quoi?
--Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour
ça.
Quoique ne devinant pas où cet homme en voulait venir, Jacques fit de la
tête un signe approbatif.
--Et surtout ne croyez pas que je vous méprise pour ça... sacrédié!...
Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honnêtes gens!... et on
devrait vous remercier à bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre
métier....
Jacques avait peine à conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme
le prenait-il?
--Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements....
--Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un
peu de nouveau depuis deux jours....
--Du nouveau!...
--Oh! avec une bonne souricière, on les _pigera_... c'est sûr... Mais
vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose....
Il quitta le cabinet, vint au comptoir, où il prit un flacon de liqueur
et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients:
--C'est de la _rousse_; vous savez, dans le métier, faut se mettre bien
avec ces oiseaux-là!
--Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau.
Vous savez sans doute où Diouloufait s'est établi?
--Établi! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos!
Établi à la Force ou à la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour!
--Que voulez-vous dire?
--Faites donc pas l'innocent! Ça ne fait rien, quand on le tiendra, ce
Diouloufait, il paraît qu'on aura mis la main sur une rude canaille!
Jacques était décidé à ne plus s'étonner: il y avait là un quiproquo
dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait
peut-être apprendre ce qu'il avait tant d'intérêt à savoir.
--Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider
à le trouver... je vous récompenserai largement....
L'homme fronça le sourcil:
--Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce
pain-là... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais
vous aider à le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout
n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui
s'irritait malgré lui.
Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot.
On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que
le plus sûr moyen d'arriver à son but était d'accepter le malentendu:
--Ne vous fâchez pas, mon brave; c'est que je désire si vivement trouver
ce Diouloufait!...
--Ça vous ferait avoir de l'avancement? je comprends ça. Eh bien!...
malgré ce que vous m'avez dit tout à l'heure, je ne vous en veux pas...
et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient à tous
moments rôder par ici un tas de gars qui ont des têtes... oh! mais là...
du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne
sais pas trop pourquoi... que j'étais de leur bande... il y en a même un
qui est venu me tendre la main en me disant un drôle de mot....
--Et ce mot?
--Un nom de bête. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!...
Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!...
Alors il m'a regardé d'un drôle d'air, et puis il est sorti. Je suis
allé sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades
de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la
maison... puis ils sont partis.
--Que supposez-vous?
--D'abord je n'ai rien supposé du tout; mais j'ai vu dans la journée un
de vos collègues... vous savez bien, un petit brun qui est futé comme
tout....
--Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait
pas du tout ce collègue. Et que vous a-t-il dit?
--Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande
de gueux fieffés, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il
paraît que le chef s'est noyé. Ces bandits-là étaient toujours fourrés
ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en était un!...
--Un quoi?
--Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle hébreu; est-ce
que vous ne comprenez pas le français?
--Si! je comprends très-bien, fit Jacques, dont les idées se
troublaient. Alors c'était ici le rendez-vous des... Loups de Paris?
--Vous le savez bien, puisque c'est pour ça que vous êtes là.
--Et Diouloufait en était?...
--Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes à tout
casser, que le quartier en avait la chair de poule.
--Diouloufait... s'est sauvé?
--Dame... il s'est tiré des pattes, cet homme, quand il a su que ça
allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arrêtant tout à coup, on dirait
que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser.
--Par exemple!
Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la
liqueur versée. A ce moment, il se fit en lui comme une révélation. Il
se souvint de la scène odieuse à laquelle il avait assisté, dans le
cabaret même, alors que les prétendus ouvriers de l'oncle Jean s'étaient
rués sur Diouloufait....
--Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de
Diouloufait? fit-il vivement.
--Ah! voilà que l'amour du métier vous reprend... Eh bien, écoutez. Vous
savez qu'il n'était pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une
espèce de monstre, qu'on appelait la Brûleuse....
--Oui, je sais cela....
--Eh bien, voilà ce qui s'est passé:
«Hier soir, il était à peu près onze heures... C'est bien ça... J'allais
fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette mégère
s'est dressée devant moi... Oh! un colosse!... Elle était soûle à ne pas
tenir debout... Voilà qu'elle m'interpelle avec de gros mots: «Veux-tu
bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux là!...» Moi, je lui réponds:
«Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la
paix.--Chez toi!... t'en as menti!...» Puis, comme si elle se ravisait:
«Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es le _mannezingue_, maintenant. Eh
bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, je _casque_...» Et
avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait pénétré dans la boutique.
Ma foi! j'ai pensé que le plus court pour s'en débarrasser, c'était de
lui céder, d'autant plus que l'idée m'était venue de causer un peu avec
elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...»
--Bonne idée! fit Jacques.
--Mais vous croyez peut-être qu'elle était disposée comme cela à parler
tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'était
une vraie éponge que cette femme-là....
--Enfin?...
Jacques commençait à s'impatienter.
--Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous êtes pressé....
--Pressé? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir
raconté....
--En somme, pas grand'chose. Elle disait: «Comprends-tu, mon petit, cet
imbécile de vieille Baleine, qui voulait m'empêcher de revenir... Oh! il
me l'a défendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux,
parce que les hommes, c'est tous farceurs...»
--Vous ne lui avez pas demandé où était Diouloufait, c'est-à-dire la
Baleine....
--Si fait. Je ne suis pas un imbécile. Mais elle m'a répondu par un
vilain geste... et elle m'a dit: «Il est dans sa peau et il n'en change
que tous les six mois!» Comme renseignement, ça n'était pas suffisant.
Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la
mettre à la porte. Alors il s'est passé une drôle de chose....
--Quoi donc? Achevez!
--Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en
demandant toujours à boire. Entre nous, elle n'avait pas payé ce qu'elle
avait consommé; mais je lui en faisais grâce... Mais voilà qu'au moment
où elle arrive sur le trottoir, comme elle était effroyablement ivre,
elle trébuche et manque de s'étaler... elle se rattrape au volet, et
enfonce un carreau. Je me fâche et je crie: «Espèce de louve, est-ce que
tu vas démolir la baraque?» Dame! vous comprenez, j'étais en colère...
Mais à peine avais-je dit cela, que je reçois le plus beau coup de
poing... Oh! mais là! entre les deux yeux... J'y vois trente-six
chandelles... mais cependant j'étais pas assez assommé pour ne pas voir
un homme... une espèce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme
il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses épaules, et
qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un fétu de paille, se
met à courir du côté du quai.
--Vous l'avez suivi?...
--Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais
tout simplement envie d'aller me coucher.
--Mais alors quel renseignement?...
--Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin...
savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une
maison au coin de la rue des Arcis... un feu sérieux... il y a presque
un étage de brûlé... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'était la
Brûleuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait
exprès... mais dame! elle était ronde comme une grive... elle ne savait
rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demandé des
allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici....
Jacques s'était vivement levé:
--Elle n'a pas péri dans cet incendie?...
--Non! Seulement on m'a dit qu'elle était rudement abîmée... et puis,
qu'elle était devenue comme qui dirait folle.... Au fond, ç'a n'est pas
mes affaires....
--Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle....
--Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine....
--J'essayerai. En tous cas, je vous suis très-reconnaissant des
renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'espère que nous
nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous....
--Tout à votre disposition. Seulement, à votre tour, vous me rendrez
bien un petit service?...
--Volontiers... lequel?
--Vous savez, aux Halles, il y a des débits qui restent ouverts toute la
nuit....
--Eh bien?
--Je voudrais avoir l'autorisation....
--Mais je n'y puis rien! s'écria Jacques emporté par la vérité.
--Laissez donc! vous avez des relations... là... dans les bureaux de la
rue de Jérusalem, et un petit coup d'épaule....
--Vous avez raison... Je verrai... je tâcherai....
--Il y aurait quelque chose de mieux à faire....
--Quoi?
--Ce serait de remettre ma demande vous-même... Oh! elle est toute
prête... Ce n'est pas difficile, ça. Hein? vous voulez bien!... Allons,
vous êtes un bon garçon.
Et le cabaretier, qui avait tiré une feuille de papier de sa poche, la
remettait presque de force aux mains de Jacques.
Que faire? Refuser, c'était avouer qu'il s'était laissé appliquer une
qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'était de sortir
de là au plus vite.
--Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb.
--Allons! encore un verre!
--Merci! Vous dites que la maison brûlée....
--Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple.
Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le débitant n'entendait pas
de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront....
Bref, Jacques, pour couper court, sortit après avoir essuyé, de la part
du cabaretier, une vigoureuse poignée de main.
--Eh! va donc, sale mouchard! fit le débitant au moment où la porte se
refermait sur lui. Ça fait des manières... et ça n'est bon à rien!
Cependant, Jacques sa hâtait vers la rue des Arcis.
En vérité, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec énergie à
cette planche de salut. Il espérait trouver Diouloufait, dont la
sympathie ne s'était jamais démentie, et par lui remonter jusqu'à
l'oncle Jean.
Au moment où il déboucha sur le quai, un désolant spectacle frappa ses
regards.
Le lecteur connaît déjà cette maison de la rue des Arcis: c'est là que
nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la
vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui, à l'état
normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles
lézardées, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines,
des pans déchiquetés, des plafonds effondrés; et de tout cela montait
vers le ciel une fumée noire et d'une odeur âcre... Cet asile du crime
et de la misère avait été détruit en quelques heures.
Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons
voisines avaient été atteintes.
Celles-là étaient habitées par de braves ouvriers, cherchant à loger au
meilleur marché possible leur ménage et leurs quelques meubles. Et voilà
qu'une nuit un horrible sinistre venait détruire ce qu'ils avaient eu
tant de peine à amasser pièce à pièce. Rien n'est plus navrant que ces
mobiliers misérables, quand, à demi disloqués, déjà mordus par la
flamme, ils sont là, gisant dans la rue, comme les épaves d'un naufrage.
On a jeté les matelas par la fenêtre, et ils se sont crevés en heurtant
les balcons de fer, et de leurs flancs déchirés s'échappe le varech mêlé
à la mauvaise laine.
Devant tout cela, des hommes, les bras croisés, sombres, se demandant
comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme
qui s'est laissé tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses
bras l'enfant qui crie. Où les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra
donc coucher dans la rue! être ramassés, peut-être... car la police ne
reconnaît que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout
le monde... Tant pis pour vous! Ce sera déjà beaucoup que de ne point
vous faire passer en police correctionnelle!
Si les outils étaient sauvés, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser
qu'à ceux qu'il aimait.
Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses
enfants, il fallait se préoccuper de ce qui pouvait assurer leur
subsistance.
En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend
tout ce qu'il y a de douleurs sous ce désastre, que les journaux
qualifieront le lendemain de pertes matérielles sans importance.
Il sait ce que vaut pour lui cette épargne accumulée qui vient de
disparaître: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers à leurs
frères; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves
gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique!
Au moment où Jacques arrivait, un groupe s'était formé devant une des
maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le
jeune homme s'approcha.
--Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque
cette gueuse-là a mis le feu.
--Mais elle s'est brûlée elle-même! On dit qu'elle se meurt!
--Qu'est-ce que ça nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison
qu'ici.
--En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait
l'empêcher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer à
l'échafaud!
--Une mendiante qui m'a ruiné!
--En prison, la brûleuse!
Et les exclamations, les imprécations se croisaient, à chaque minute
plus violentes.
Mais tout à coup le silence se fit.
De la maison sortait un commissaire de police, accompagné d'un juge
d'instruction. Deux gendarmes les précédaient en écartant la foule.
--Cette femme n'appartient plus à la justice, dit la voix grave du
magistrat. Elle appartient à Dieu, qui la jugera....
Un murmure de désappointement passa dans la foule.
--Elle est morte!... elle a de la chance!...
Jacques s'était approché du commissaire de police.
--Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau à la
main.
Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel intérêt un homme de
sa condition pouvait-il porter à cette misérable?
--Vous êtes médecin? demanda-t-il à son tour.
--En effet, répondit Jacques avec audace.
--Et bien, monsieur, la vérité est, ajouta le commissaire en baissant la
voix, que cette malheureuse est en proie à de telles souffrances que
l'humanité seule s'oppose à son arrestation... Je suis convaincu qu'elle
a quelques heures à peine à vivre. Cependant, je la fais surveiller, et
au cas où mes prévisions ne se réaliseraient pas, je ferais mon devoir.
--Ne pourrais-je pénétrer jusqu'à elle? insista Jacques.
--J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me
commande toute confiance. Si même il vous était possible de lui procurer
quelque soulagement, vous rendriez à la justice un service signalé. Car
j'ai la conviction que cette femme est affiliée à la bande de
malfaiteurs qui déjoue en ce moment toutes nos recherches.
Il fit un signe à l'un des gendarmes:
--Laissez entrer le docteur auprès de la mourante, dit-il.
Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques:
--Au cas où cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait
fournir quelques renseignements, veuillez me faire immédiatement
prévenir.
Jacques salua et se dirigea vers la maison.
Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit:
--Au second étage, monsieur.
Il monta. Son coeur battait à rompre sa poitrine, et cependant l'espoir
qu'il avait conçu d'obtenir de cette femme quelques indications sur la
demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'évanouissait
rapidement.
Il poussa une porte entr'ouverte et pénétra dans la chambre où avait été
transportée la malheureuse.
Ah! quel que fût le crime commis par cette misérable, que la punition
qui l'avait frappée était épouvantable!
Engourdie par l'ivresse, elle était tombée des bras du personnage
inconnu qui l'avait enlevée sur le grabat qui lui servait de lit.
Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis
le feu à sa paillasse, ou l'incendie s'était-il déclaré par toute autre
cause?
Par quel miracle avait-elle été arrachée à ce foyer dans lequel elle ne
se débattait même plus? Des hommes courageux avaient pénétré jusqu'à
elle.
Et maintenant elle était là... vivante encore, si du moins on pouvait
appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-même
semblait reculer....
Elle avait été étendue sur un épais lit d'ouate, puis recouverte tout
entière. Seul, par un singulier hasard, le visage avait échappé à cette
destruction. Quoique tuméfié, il avait encore apparence humaine. Mais
les paupières gonflées paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les lèvres
violettes proéminaient. C'était hideux.
La regardant, Jacques frissonna, et il fut obligé de s'appuyer au mur
pour ne pas tomber.
Cependant, surmontant le douloureux dégoût qui le prenait à la gorge,
impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeur _sui
generis_ qui s'échappe de la chair brûlée, il se pencha vers la femme.
Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas.
Il prononça un nom, celui de Dioulou.
Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un
râle plus fort.
A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier.
Puis, un instant après, la porte tourna sur ses gonds.
Un gendarme entra, précédant trois personnes.
Trois femmes.
L'une, c'était la marquise de Favereye, toujours vêtue de noir, avec son
beau visage pâli qui semblait taillé dans le marbre; avec elle, deux
jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds lissés en bandeaux, qui
rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune
aux yeux noirs.
C'était Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de
Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise était une seconde mère.
Comment la marquise se trouvait-elle là?
Déshéritée de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible
douleur que Biscarre lui avait infligée, la marquise cherchait à
endormir ses tortures en faisant le bien, en se dévouant sans cesse à
ceux qui souffraient.
Déjà nous l'avons vue organisant une association dont le but était de
combattre le mal et le crime.
Mais ce n'était pas tout. Jamais soeur de charité n'eût été plus active,
plus habile à consoler ceux qui pleuraient, à réparer, autant que le
peut faire la richesse, les désastres qui si souvent viennent frapper
les pauvres.
Dès qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'était
hâtée de s'y rendre, accompagnée des deux jeunes filles. Déjà elle avait
distribué des secours, du linge, de l'argent, et c'était sur son passage
des bénédictions sans nombre.
Enfin, elle venait vers cette malheureuse, espérant qu'elle pourrait lui
apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques suprêmes
consolations.
Jacques avait tressailli, en proie à une émotion dont il ne comprenait
pas la nature.
Madame de Favereye s'était arrêtée sur le seuil, regardant ce jeune
homme, aux traits mâles et nobles et au front duquel la souffrance
semblait avoir déjà posé son stigmate.
--C'est le médecin, madame, dit le gendarme.
La marquise s'inclina légèrement, répondant au salut que Jacques lui
adressait.
Le jeune homme, s'entendant donner ce titre de médecin, qu'il avait
usurpé, n'avait pu se défendre d'un sentiment de honte. Maintenant ce
mensonge lui pesait; il aurait voulu partir, avouer qu'il avait trompé
la justice... il n'osait pas.
Cependant la marquise s'était approchée de la Brûleuse et s'était
agenouillée auprès d'elle. Elle la considéra pendant quelques instants
en silence, puis se tournant vers Jacques:
--Il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle de sa voix pleine et douce.
Leurs yeux se rencontrèrent. Et, chose bizarre, un même frisson
parcourut leurs deux êtres.
Est-ce donc un mensonge que cette voix du sang, dont les sceptiques
nient l'existence? Non. La physiologie elle-même tend à prouver qu'entre
deux êtres, unis l'un à l'autre par les liens intimes de la naissance,
il s'établit une sorte de courant qui les attire et les rapproche.
Et pourtant ils ignoraient... ils ne s'expliquaient pas la singulière
émotion qui s'imposait à eux.
C'était un trouble passager. Mais pas une voix ne leur criait: A
Jacques: C'est ta mère! c'est Marie de Mauvillers! A la marquise: C'est
le fils de Jacques de Costebelle!
--Il n'y a pas d'espoir, répondit Jacques en balbutiant.
La marquise ajouta:
--Mais cette pauvre femme n'a-t-elle pas un mari, des enfants?
--Je l'ignore, fit Jacques, qui n'osait prononcer le nom de Diouloufait.
--Vois donc, mère! s'écria Lucie, on dirait qu'elle revient à la vie!
En effet, le visage de la Brûleuse semblait animé de contractions
involontaires. Était-ce donc un dernier effort de la vie?
--M'entendez-vous? demanda Marie de Favereye. Voulez-vous quelque
chose?... Regardez-moi... parlez-moi!...
C'était en vérité un tableau à la fois singulier et sublime que celui de
ces trois jeunes femmes, si belles, si élégantes dans leur simplicité,
courbées au pied de ce grabat sur lequel agonisait une criminelle.
Jacques les regardait. C'était étrange. Voyant Lucie, il se sentait
entraîné vers elle comme tout à l'heure vers la marquise. Quelles
étaient donc ces deux femmes, dont la vue troublait ainsi son coeur?
Et Pauline! quelle adorable enfant! Elle était pâle, s'efforçant de
dominer l'impression pénible que lui causait un spectacle aussi
poignant. Ses yeux pleins de larmes avaient une douceur angélique... et
comme la Brûleuse gémissait, Pauline tourna ses regards vers Jacques,
vers le médecin prétendu, comme pour adresser à sa science un suprême
appel.
Honteux de son impuissance, il baissa les yeux en même temps qu'un flot
de sang empourprait son visage.
Tout à coup, un cri plus rauque s'échappa de la poitrine de la
martyrisée.
En même temps, comme si elle eût été secouée tout à coup par une
convulsion galvanique, ses yeux s'ouvrirent, ses lèvres se convulsèrent,
et un mot s'échappa de sa bouche que souillait une écume blanchâtre.
--Grâce! criait-elle, grâce!...
--Que voulez-vous dire? fit la marquise en approchant son visage de la
malheureuse, comme pour mieux l'entendre.
Elle se tordit encore.
--Le Bisco! fit-elle. Non! non! je n'ai pas trahi!... non! ne me brûle
pas!... Grâce! au secours!... à moi, Dioulou!...
Jacques, arraché à ses méditations par ce nom prononcé d'une voix
éclatante, s'était vivement approché; le jour donnait en plein sur son
visage, et il se trouvait justement placé en face de la Brûleuse.
Elle le vit, et tout ce corps, déchiré par la flamme, tressauta comme
s'il eût voulu s'élancer; en même temps, hurlante, furieuse, elle cria:
--Ah! c'est toi! le neveu de l'assassin!... c'est toi! lâche bandit!...
tu viens voir si je suis morte!...
--Mon Dieu! fit Jacques, qui chancelait, que signifient ces horribles
paroles?...
--La douleur l'affole, dit madame de Favereye en se tournant vers le
jeune homme; sans doute, elle croit voir devant elle quelqu'un des
hommes qu'elle a connus.
Mais la vieille éclata de rire, et ce rire était si strident, si âpre,
que ceux qui l'entendirent se sentirent frémir jusqu'au plus profond de
leur être.
Et elle criait encore:
--Non! non! je ne me trompe pas... c'est lui! le petit à l'oncle Jean!
--L'oncle Jean!
Quelle lueur éclatait tout à coup au milieu de ces ténèbres.
--Oui, l'oncle Jean... c'est lui qui m'a assassinée, brûlée... Oh! que
j'ai mal! Il m'a attachée sur mon lit, et puis il a mis le feu!... C'est
lui, ton oncle Jean!... c'est le Bisco! c'est le Loup! le Loup!...
Et elle répétait ce mot: le Loup! avec des hoquets effrayants. Jacques
se sentait devenir fou. Quoi! là encore il entendait accoler le nom de
l'oncle Jean à celui de misérables bandits!
--Et il t'a envoyé pour voir s'il m'avait bien tuée... Lâche! lâche! tu
es content de me voir souffrir! Oh! je brûle!
Elle regarda la marquise:
--Prenez garde, madame!... Vous avez l'air bon, vous, et puis les
petites. Prenez garde à lui! c'est Jacquot... Jacquot qui a volé dans
les ateliers! Jacquot qui a été chassé de partout!... qui tuera, qui
assassinera!... Prenez garde!... Au Loup! au Loup!
Les deux jeunes filles--Lucie et Pauline--s'étaient redressées
brusquement par un mouvement de terreur involontaire.
La marquise fixait sur Jacques son regard pénétrant. Qu'était-ce donc
que cette sympathie qui tout à l'heure l'avait entraînée vers cet homme!
Quoi! il ne répondait pas! Atterré, frappé d'une prostration
inexplicable, il courbait la tête, livide, désespéré!
C'est qu'en vérité Jacques chancelait sous ce dernier coup. Ces
accusations, dans lesquelles se mêlait le vrai et le faux, c'était bien
à lui qu'elles s'adressaient. Cet oncle Jean, pourquoi le nommait-elle
le Bisco? Quel rapport entre les Loups de Paris et le maçon qu'il avait
cru toujours un honnête travailleur?
Et encore une fois passait dans son imagination cette scène hideuse dont
il avait été témoin à l'_Ours vert_. Donc, il n'était pas assez ivre
pour s'être trompé. Donc, il n'avait pas rêvé. L'oncle Jean était au
milieu de ces bandits!... Plus encore, il semblait être leur chef!...
Devant ces problèmes insolubles qui lui semblaient une machine
monstrueuse, dont les engrenages allaient le saisir, il devenait fou!...
Répondre, c'était discuter; c'était accepter une partie de ce que disait
la Brûleuse. Avouer qu'il connaissait l'oncle Jean, au moment où elle
l'accusait d'assassinat... où elle le nommait bourreau!...
--Cette femme est folle, vous avez raison! articula-t-il péniblement.
Madame de Favereye ne le quittait pas des yeux. Je ne sais quel souvenir
lointain lui revenait au coeur. Non! c'était impossible! cet homme ne
pouvait être un de ces criminels qu'on appelait les Loups de Paris!...
--Mais qui êtes-vous donc? s'écria-t-elle tout à coup, comme entraînée
par une force plus grande que sa volonté.
Il se roidit contre la faiblesse qui pouvait le perdre, et répondit:
--Je suis le comte de Cherlux!...
A son tour, Lucie poussa un cri. Elle savait que le comte de Cherlux
était l'ami du duc de Belen, de celui qu'elle méprisait et qui
prétendait à sa main... Elle s'était jetée dans les bras de Pauline et
lui avait glissé quelques mots à voix basse.
Et Pauline de Saussay avait à son tour jeté sur Jacques un regard de
dédain et de terreur.
--Comment vous trouvez-vous ici? demanda sévèrement la marquise; ne vous
êtes-vous pas dit médecin?
Jacques releva la tête.
--Je ne puis répondre, dit-il, car aussi bien je ne sais pas mentir!
Non, je ne suis pas médecin. Je passais; la curiosité, la pitié m'ont
amené ici, rien de plus.
--La pitié! ça n'est pas vrai! criait la vieille; il est venu pour
m'achever! Mais touche-moi donc!... Madame, envoyez chercher les
gendarmes; qu'on le prenne, qu'on le _fauche_... c'est un voleur, c'est
un assassin! c'est Jacquot, le Loup!...
--Monsieur, dit froidement madame de Favereye, je ne sais si cette femme
qui va mourir a le courage de mentir. Quoi qu'il en soit, il ne
m'appartient pas de chercher en ce moment à pénétrer ce mystère: vous
êtes libre de vous retirer.
--Ainsi, madame, s'écria Jacques en faisant un pas en avant, vous croyez
à ces terribles et folles imputations?
--Je ne crois rien; mais votre présence torture cette malheureuse. Vous
parliez d'humanité, de pitié! c'est au nom de l'humanité que je vous
supplie de partir!
Jacques porta les mains à son front avec un geste de désespoir. Il jeta
un regard autour de lui, comme s'il eût espéré que quelque main
secourable se tendrait vers lui. La marquise et les deux jeunes filles
s'étaient agenouillées de nouveau auprès du grabat.
Mais la Brûleuse... pourquoi l'accusait-elle? Il eût voulu lui parler,
l'interroger. En proie au délire de l'agonie, elle se débattait contre
des fantômes horribles:
--Jacquot... assassin! Du sang!... A l'échafaud! Au Loup!
Jacques recula lentement vers la porte, puis il s'écria:
--Adieu! je suis maudit!
Et d'un bond il s'élança sur l'escalier.
Le gendarme le laissa passer; mais, tout en obéissant aux ordres reçus,
il dit en s'adressant à son collègue:
--C'est drôle! voilà un médecin qui a une singulière façon de soigner
les gens!
L'autre cligna de l'oeil.
--C'est moi qui l'empoignerais, fit-il, sans la consigne!
Jacques n'avait pas entendu: il fuyait sans comprendre ce que sa
précipitation présentait d'étrange.
Mais c'est qu'aussi le trouble profond qui déjà s'était emparé de lui
lors de la scène terrible qui s'était passée entre lui et M. de Belen,
avait repris toute son intensité.
C'était maintenant comme une sorte d'ivresse. Il en était arrivé en
quelque sorte à douter de lui-même. Partout, à l'hôtel de la rue de
Seine, au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette chambre de la rue des
Arcis, partout l'injure, partout cette accusation qui se renouvelait et
qui le souffletait en plein visage!
Et pourtant, qu'avait-il donc fait? Quel crime avait-il commis?
Qu'était-ce donc que ces bandits auxquels on l'accusait sans cesse
d'être affilié et dont le nom inspirait à tous le dégoût et la terreur?
Sur ces deux visages de femme, il avait vu se traduire une horreur
indéniable!... Et cela lui était plus douloureux encore que les insultes
de M. de Belen, que les familiarités méprisantes du cabaretier.
--Il faut en finir! se répéta-t-il encore une fois. Il faut que je
retrouve l'oncle Jean.
Cependant quand ce nom traversait sa pensée, il frémissait.
Quand il était ouvrier, il occupait une petite chambre à l'entrée de la
rue Saint-Jacques, dans un de ces garnis borgnes où s'entassent les
misères. L'oncle Jean y logeait aussi, bien qu'il parût rarement chez
lui.
Du moins, le logeur pourrait peut-être lui donner les moyens de
retrouver la trace qu'il cherchait.
Il suivit le quai et traversa le pont.
Mais au moment où il allait s'engager dans la rue du Petit-Pont, un
homme qui marchait rapidement en sens inverse, vêtu d'une blouse
déguenillée, coiffé d'une casquette dont la visière retombait sur ses
yeux, s'arrêta brusquement et lui dit:
--Où vas-tu?...
Il le regarda: un souvenir vague lui revint à l'esprit. Où avait-il vu
cette face patibulaire?
--Est-ce à moi que vous parlez? demanda-t-il.
--Parbleu! à toi... Jacquot!
Or, c'était celui des Loups qu'on connaissait sous le pseudonyme de
Douze-Francs....
Jacques s'écria:
--Vous me connaissez?...
--Tiens! c'te bêtise! le filliot au Bisco!
Encore ce nom!
--Le Bisco? Quel est cet homme?
--Ah çà! voyons, fit Douze-Francs avec colère, est-ce que tu te f... de
moi?
--Mais l'oncle Jean! où est-il? qu'est-il devenu?
--Pas loin de Bisco! s'écria le Loup en riant. T'as raison! faut mieux
dire l'autre nom! Mais tu sais, pas le temps de causer! Où que tu vas?
--Rue Saint-Jacques, au garni!
--Justement! je m'en doutais! Eh bien! petit, c'est une rude chance pour
toi que je t'aie rencontré... tu étais _paumé_ comme une mauviette... il
y a une souricière!
Jacques connaissait le mot. Une surveillance était organisée par la
police.
--Mais où retrouver l'oncle Jean? s'écria-t-il encore.
--Pour ça, tu peux te fouiller! D'abord, il est peut-être mort.
--Mort?
--Dame! il paraît qu'il a fait un rude plongeon!
--Mais les travaux qu'il avait entrepris?
Douze-Francs éclata de rire. Ce mot de «travaux» lui paraissait vraiment
comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne
comprenait pas, Jacques s'obstinait à ne voir dans l'oncle Jean qu'un
entrepreneur de maçonnerie.
--Les travaux! s'écria Douze-Francs. Bah! ça se retrouvera! et puis,
entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il
ait _cassé sa pipe_, c'est un vieux malin! Ça ne _claque_ pas comme ça!
A ce moment, quelques personnes débouchaient à l'entrée du pont.
--Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacassé!... Je t'ai donné un bon avis,
petiot. Faut pas aller à la baraque, parce que tu te ferais _piger_...
Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre côté. Bonsoir, mon
petit loup!...
Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'éloigna de toute la vitesse de
ses longues jambes....
Décidément le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier
espoir venait de lui échapper. Ce qui lui était le plus pénible, c'est
qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. Évidemment l'oncle Jean
faisait partie d'une association mystérieuse, dont sans doute ce Mancal
était le lieutenant et dont lui-même, Jacques, était en ce moment la
victime....
Tout manquait à la fois à Jacques. Ceux-là même sur lesquels il avait
cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chassé du
monde où il s'était un instant introduit, délaissé par ses anciens
compagnons, il était seul désormais, sans conseiller, sans aide.
Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins
celui-là le connaissait. Mais il se disait traqué par la police... Ce
mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le
lointain une main qui s'étendait vers lui pour le saisir.
Il s'était accoudé sur le parapet du pont, et là, inconscient, perdu
dans sa douloureuse rêverie, il regardait l'eau noirâtre qui clapotait
sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et
communiquaient à son cerveau une sorte d'étourdissement.
Puis, le froid, qu'il ne sentait pas, le pénétrait jusqu'au fond de
l'être, en même temps que le flot exerçait sur lui cette attraction
hypnotique à laquelle succombent tant de malheureux. C'était comme un
vertige; devant ses yeux, il y avait maintenant un tournoiement vague de
lueurs et d'ombres... et de ces hallucinations une idée se dégagea, qui
éclata tout à coup dans son cerveau.
Cette idée, c'était la mort.
A quoi bon vivre? Quel pouvait être maintenant son avenir? Il ignorait
tout de sa propre existence, et chaque fois qu'il tentait de plonger
ses yeux dans le passé, il n'y voyait que les ténèbres d'un gouffre
effrayant.
--C'est cela, murmura-t-il. Je vais me tuer.
Il regarda la Seine, cette fois, d'un oeil plus calme.
--Pas ainsi, murmura-t-il. C'est la mort des lâches....
Il s'écarta et se remit à marcher. Allant devant lui au hasard, il
parlait à mi-voix.
--Si tout à l'heure, dans cette chambre où râlait cette malheureuse, un
mot, un regard de sympathie eussent échappé à ces trois adorables
créatures, il me semble que j'aurais eu le courage de vivre et de
lutter. Et voilà que l'on m'a chassé!... L'une d'elles, dont la voix
chaude et vibrante ébranlait toutes les fibres de mon coeur, m'avait
cependant singulièrement ému... C'est singulier!... il me semble que
déjà, dans mes rêves d'autrefois, alors que je voyais une forme vague et
charmante se pencher sur mon berceau, il me semble que celle qui se
courbait vers moi, comme une mère, avait ce visage pur et noble!...
Folie!... je rêvais!... et voici la réalité!...
Il marchait encore, puis il reprenait:
--Une mère!... oui; il y a des enfants qui s'endorment aux bras de leur
mère et qui se réveillent sous ses baisers... moi, je suis seul, jeté
sur la terre par le hasard... Une sorte de grand seigneur débauché a
daigné un jour se souvenir que j'existais... Il a cru que cette
reconnaissance tardive l'absoudrait de sa faute... il m'a jeté son nom,
sa fortune comme une aumône.... Ah! ce titre, cet argent, comme tout
cela me paraît aujourd'hui mesquin et ridicule!... C'est bizarre
cependant que cette volonté de suicide ne me soit venue que justement au
jour qui m'a fait riche!...
Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries.
Par la grille largement ouverte entraient à chaque instant des mères
tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits
cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer.
Il y avait aussi des jeunes filles, fraîches et roses, qui baissaient
les yeux lorsque quelque élégant les fixait d'un regard admirateur.
Et Jacques songeait à ces deux jeunes filles qu'il avait rencontrées
tout à l'heure en si étranges circonstances. Comme elles étaient
jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frappé. C'était Pauline de
Saussay. Songeant à elle, il sentait son coeur battre plus vite....
--Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il.
En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il était bien
décidé. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue
Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui.
Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il éprouvait je ne sais quelle
satisfaction ironique à répéter ce nom qui allait tout à l'heure
disparaître avec lui....
Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de
Boulogne: c'était alors le rendez-vous légendaire des suicidés. Des
massifs épais et sauvages n'avaient pas encore été percés à jour par les
avenues rectes des embellisseurs. C'était encore la nature, avec son
imprévu et sa solitude. On y était bien pour se battre ou pour mourir.
Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu'à vous. En face du ciel, au
bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le
doigt sur la détente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre.
Tout était dit.
Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du
désespéré sont soigneusement notées par les sergents de ville qui le
voient passer; un garde suit à distance quiconque est pâle et jette
devant soi ce regard vague qui cherche à deviner la mort à travers les
dernières sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la
poitrine ou le crâne est souvent arrêté avant que l'oeuvre soit
accomplie.
Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police,
donner son nom, des explications, entendre les admonestations du
magistrat qui vous adjure de renoncer à votre projet. Il ne vous laisse
partir qu'après vous avoir arraché la promesse de ne plus attenter à vos
jours.
C'est à dégoûter du suicide.
La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle
élève des grilles qui arrêtent l'élan; sur le fleuve, les mariniers se
jettent à la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre
corps....
Où se tuer? A domicile? Mais dans les maisons à cinquante locataires,
tout vous dénonce, l'odeur du charbon, le soupçon de votre concierge. La
bienveillance veille sur vous et interrompt trop souvent l'oeuvre
achevée....
A l'époque où se passe notre récit, on était mieux maître de soi-même.
A partir du rond-point des Champs-Élysées, les passants étaient rares.
Comme c'était l'hiver, ils passaient vite, bien enveloppés dans leurs
paletots, et se souciaient fort peu d'examiner la physionomie de ceux
qui montaient vers le bois.
A peine quelques voitures, lancées au grand trot des chevaux,
sillonnaient l'avenue.
Jacques se plaisait à cette solitude. C'était bien ainsi qu'il voulait
sortir de la vie. Sans que nul ne prît garde à lui, il arriva à la porte
Maillot, et, tournant à droite, se trouva en face d'une sorte de café
champêtre qui se trouvait là.
Comme il n'avait rien mangé depuis le matin, il se sentait faible. Il se
dit qu'au moment décisif la force pouvait lui faire défaut. Quoiqu'il
n'éprouvât aucune hésitation, il éprouvait une peur enfantine. Il
craignait que l'arme appuyée contre sa tempe ne déviât, par manque de
sûreté dans la main; il voulait mourir, mais non point être défiguré.
Il entra et demanda un léger repas. Comme il insista pour être servi en
plein air, le garçon comprit ce dont il s'agissait. Il avait vu tant de
ces aventures! Il hésita: car on n'était pas toujours sûr que le
_client_ payât sa note. Mais les allures de Jacques donnaient confiance.
Ce devait être un désespoir d'amour... On pouvait attendre le dessert
pour présenter l'addition.
Quand il eut achevé, Jacques paya son compte et remit un louis de
pourboire au garçon.
Celui-ci crut devoir lui donner un renseignement:
--Si monsieur veut être bien tranquille, dit-il, monsieur suivra ce
petit sentier pendant un petit quart d'heure, puis il tournera à gauche.
--Merci, dit Jacques.
Et il s'enfonça dans le bois par la route indiquée.
Mais il n'avait pas suffisamment pris garde aux paroles de l'obligeant
personnage. Il marcha trop longtemps, tourna à droite, et finalement
déboucha sur une route.
Il recula, effrayé de se retrouver en pleine lumière.
Une voiture arrivait du côté de Courbevoie, sorte de coupé élégant
qu'emportait un pur sang de la meilleure race.
Encore une minute et il allait passer devant Jacques.
Le jeune nomme ne voulait plus voir de visage humain; il se rejeta dans
le bois, et là, se croyant caché par les branches, il tira de sa poche
un de ses pistolets, examina rapidement la batterie, plaça la
capsule....
Puis levant le bras, il posa le canon de l'arme sur sa tempe....
Mais au moment où il allait tirer, les branches craquèrent violemment,
une forme se dressa auprès de lui, deux bras se jetèrent autour de son
cou....
Et une voix lui cria:
--Tu veux mourir! toi!... non! non! je t'aime!