SITUATION

La disparition de Mancal, outre l'émotion qu'elle avait causée dans le

monde des capitalistes, plus ou moins compromis dans le sinistre,

n'avait pas laissé que d'inquiéter certains de nos personnages, ou tout

au moins de leur causer une impression profonde.

Seuls, Silvereal et la duchesse de Torrès le connaissaient sous son

incarnation de Blasias; et de ce côté, les nouvelles colportées par les

journaux avaient été un véritable soulagement.

En effet, ni l'un ni l'autre ne doutait que Mancal-Blasias ne fût mort.

Silvereal voyait disparaître un complice qui, un jour ou l'autre,

pouvait devenir compromettant ou dangereux; mais ce complice lui avait

laissé un conseil dont il entendait bien faire usage à l'occasion. Les

dernières paroles du vieux Blasias étaient restées gravées dans sa

mémoire, et la dernière scène qui s'était passée dans la chambre de

Mathilde n'avait fait que rendre plus violent en lui le désir de

vengeance et de liberté.

Se venger? Pourquoi songeait-il donc à se venger de Mathilde, et quel

crime cette femme avait-elle commis?

Lorsque M. de Mauvillers avait contraint sa fille d'épouser le baron de

Silvereal, ce dernier avait eu conscience, sinon de l'aversion, tout au

moins de l'indifférence qu'il inspirait à celle qui devenait, par la

volonté paternelle, la compagne de sa vie. Il savait en outre que

Mathilde, pour obéir aux ordres de celui qui regardait ses enfants comme

l'instrument de sa fortune, sacrifiait un amour honnête et profond.

Donc il l'avait haïe, dès que les premières heures de la passion brutale

avaient été passées. Cette résignation dissimulée lui semblait une

insulte. Et cependant, pendant les premières années de cette triste

union, pas un mot, pas un geste de la baronne n'avait dévoilé nettement

l'état de son âme.

Mathilde subissait son mari, mais alors qu'elle lui souriait, il se

sentait indigne de cette affection et imputait à crime à Mathilde sa

propre impuissance à se faire aimer.

Maintenant, il avait trouvé prétexte à sa haine, et il n'attendait plus

qu'une occasion de punir ce qu'il osait appeler la faute de Mathilde, et

(c'est là une des plus bizarres étrangetés des caractères criminels)

tout en étant absolument convaincu de son innocence.

Restait à trouver le moyen de parvenir à son but. Blasias était mort, et

Silvereal se trouvait réduit aux seules suggestions de sa propre

intelligence. Mais la haine est clairvoyante, et déjà il apercevait

dans un vague lointain le moyen qu'il emploierait pour attirer Mathilde

et Armand dans un piége. Qu'il parvînt à les réunir accidentellement, et

alors la loi ne donnait-elle pas au mari outragé le droit de faire

justice?...

Voilà nettement expliquée la situation du baron.

Celle de la Torrès était plus complexe.

Malgré le dédain qu'elle avait affiché jusque-là pour les conseils de

Mancal, malgré la maligne satisfaction qu'elle avait éprouvée à le

railler, alors qu'elle lui laissait croire qu'il avait été victime

lui-même de l'empoisonnement dont il lui avait remis les éléments, le

Ténia n'avait pu, sans frissonner, constater l'étrange puissance dont

disposait cet homme, alors que Silvereal, succombant à l'ivresse,

avouait un crime horrible.

Certes, elle n'avait pu comprendre exactement à quelles circonstances se

rattachait ce meurtre, compliqué de tortures: la scène s'était passée

dans un pays qui lui était inconnu; les noms de Cambodge, de roi des

Khmers étaient pour elle lettre morte.

Mais ce qui l'avait frappée, terrifiée, c'est que, par ambition, pour

obéir à des sentiments d'orgueil, elle avait failli s'unir à cet homme

dont les mains étaient teintes de sang. Et cependant était-elle

innocente elle-même? N'avait-elle pas empoisonné son premier mari?...

L'âme humaine est ainsi faite que, forte devant ses propres infamies,

elle se sent révoltée par les crimes d'autrui. D'ailleurs, le caractère

de la Torrès n'était que contradictions.

Jetée dans la vie au hasard, sans connaître son père, élevée par une

mère sans principes et sans honneur, qui avait roulé dans toutes les

impudeurs, Isabelle avait été vendue à un vieillard qui avait payé à

cette mère les prémices de la beauté de sa fille.

Lorsque cet homme était mort, il laissait à Isabelle le plus terrible

héritage qu'elle pût recevoir: la conviction que sa beauté la pouvait

sacrer reine, et avec cette conviction, le mépris des hommes, le dédain

de toutes convenances sociales, la haine de tous et de soi-même....

C'était d'ailleurs une des plus étonnantes singularités de cette

existence que les enseignements reçus. Le vieillard dont nous parlons se

nommait le duc de D....

Quand il s'était senti mourir, il avait renvoyé ses serviteurs et appelé

Isabelle auprès de lui.

Sur ce visage émacié, usé encore plus par la débauche que par la

maladie, régnait une étrange expression d'ironie:

--Approche-toi, ma perle, lui avait-il dit (c'était de ce nom qu'il

avait coutume de l'appeler). Je vais mourir... Oh! ne t'émeus pas, ou tu

me ferais douter de toi. Tu ne peux ni m'aimer ni m'estimer... et tu es

dans le vrai. Je ne t'ai jamais aimée moi-même; je t'ai prise comme un

jouet acheté à beaux deniers comptants, et je m'en suis amusé. Il est

dans le monde grand nombre de gens qui me méprisent; ils ont raison, et

tu seras dans ton droit en les imitant. Je n'ai jamais songé qu'à mes

satisfactions égoïstes, estimant que jouir de la vie était ma seule

mission ici-bas. Je t'ai pervertie à mon gré, j'ai éteint en toi tout

sentiment et toute pudeur... tu es mon oeuvre et je suis fier de toi, à

supposer que l'orgueil soit une satisfaction, ce que je nie.

Il s'arrêta un instant, puis reprit:

--Si tu es ma digne élève, tu dois attendre avec impatience le moment où

je serai mort.

Elle protesta d'un geste.

--Ne t'en défends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me

prouver que je n'ai pas suffisamment réussi à te corrompre. Donc, en ce

moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va

pas bientôt finir de m'ennuyer, ce vieux-là?--et tu es dans le vrai.

Seulement--il y a un seulement--tu as d'autant plus de hâte de me voir

aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon

testament un agréable souvenir de moi.

Elle ne put réprimer un regard brillant de convoitise.

--Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un écu, pas un

rouge liard. Qui sait? si grâce à moi tu te trouvais dans un état de

modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait à nouveau de

toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis là,

moi qui ai mis soixante ans à extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai

trop bien donnée au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider à en

sortir. Au contraire, ce m'est, à la mort, une douce satisfaction que de

songer au mal que tu feras....

Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On eût dit que la Mort lui

posait sur la bouche ses doigts décharnés pour le contraindre au

silence.

Mais il se roidit contre l'agonie, et continua:

--Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de

l'appartement luxueux où tu as passé des heures joyeuses, tu tombes dans

un bouge où tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on

rejeté le drap sur mon visage, que mes parents--des gens sévères,

froids, des héritiers, pour tout dire--se présenteront ici.... Alors,

si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'égards qu'ils

n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me plaît, et je

veux qu'il en soit ainsi.

La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses

espérances déçues, mais encore dans les fibres les plus secrètes de son

âme, se laissa entraîner cette fois à un mouvement de colère:

--Vous êtes un misérable! s'écria-t-elle, et ce que vous faites est

infâme!

Il ricana:

--Très-bien! voilà qui me complète mon Isabelle... Insulte-moi,

frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas...

tu es plus forte que je ne l'espérais... Une autre aurait pleuré... tu

t'irrites, je préfère cela, et je me sens plus fort pour achever... Je

ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chassée d'ici avec des paroles de

mépris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras à demi folle,

la tête perdue... On ne te laissera même pas emporter ce qui, d'après

toi, t'appartient; on te dira: «Vile courtisane! rien d'ici n'est à

vous!...» Alors tu songeras à mourir, tu courras vers les ponts... C'est

toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu

regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre

les arches et tu te pencheras....

Elle laissa échapper un cri de terreur:

--Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de

l'eau s'élèvera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme

toi, quand on possède cette beauté sans rivale, ce corps devant lequel

se fussent agenouillés les artistes de la Grèce, on se roidit contre la

fatalité... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette

résolution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beauté

qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beauté, le monde

est dirigé. L'homme s'agite et l'amour le mène. Sache cela, mon enfant.

Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme

femme honnête, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des

millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en

ressortes diamant... Méprise et hais les hommes, car pas un ne te dira

franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la

femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et

âneries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est

l'argent; sur les passions des hommes élève ta fortune comme un

impérissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme

forte et grande, tu répéteras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au

fond, c'est encore le seul qui valût quelque chose... Maintenant,

laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma

bibliothèque le volume des _Courtisanes célèbres_... Il y a de bonnes

choses... Je te le donne.

Et le hideux vieillard était mort.

La pauvre fille n'avait pu croire à cet épouvantable cynisme. Elle était

restée dans cette maison qu'elle s'était habituée à regarder comme

sienne.

Mais promptement les sinistres prophéties du vieux libertin s'étaient

réalisées.

Il est un moment où les familles, dans leur dureté, vengent la morale

insultée par un homme que l'âge mettait au-dessus, ou plutôt au-dessous

de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle--s'il est permis de

profaner ce mot--s'était vautré dans toutes les fanges. Ceux qui

portaient son nom ne se hasardèrent dans cette maison qu'avec les mêmes

précautions qu'on prend pour pénétrer dans un lieu infecté. Son fils

aîné--car ce misérable avait des enfants--ouvrit les portes toutes

grandes pour renouveler l'air souillé, et, ayant vu Isabelle, il lui dit

sans même fixer ses regards sur elle:

--Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre.

Il y eut un tel mépris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne

songea même pas à répliquer. C'était moins et plus qu'elle n'attendait.

A la violence elle eût répondu par la violence. Ce calme la brisa.

Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la tête et sortit.

Seulement, le vieillard s'était trompé à demi. Elle ne songea pas au

suicide, et son coeur était gonflé non de désespoir, mais de haine et de

colère.

Mille louis! ce n'était pas la misère prévue. Isabelle avait le temps de

la réflexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui

était un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune

pécheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit

saisi d'une pitié tout anacréontique, et, les portes étant bien fermées,

il lui donna quelques conseils paternels.

«Qu'allait-elle devenir, jetée si jeune dans le tourbillon du monde? La

première vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'économie. Puisque la

Providence permettait qu'elle eût un petit pécule, il lui fallait le

ménager, se garder de toute imprudence, se réserver cette ressource pour

l'avenir.»

Elle lui répondit simplement:

--Je suivrai votre avis; placez mon argent.

Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille

francs étaient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques

louis qui manquaient pour parfaire le chiffre.

Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle revînt plusieurs fois

réclamer ses conseils, et qu'il était très-sanguin, il mourut

d'apoplexie au bout de quelques mois.

Pendant cette nouvelle période, Isabelle avait beaucoup étudié la vie,

et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirassée

contre tous les entraînements.

Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beauté, et les paroles du

duc: L'homme s'agite et l'amour le mène!--lui apparaissaient dans toute

leur profonde netteté. Quant à ce mot d'amour, elle ne le comprenait

pas, malgré son expérience; mais, avide de s'instruire, elle songea à

demander à la jeunesse le mot de l'énigme.

Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier

des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de

l'admiration qu'excitait sa beauté exceptionnelle pour en faire une

sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme

qui pouvait le plus utilement mettre son génie au service de son

avenir... comment enfin elle s'échappa de l'atelier pour aller habiter

l'hôtel de sir Lionel Storigan....

Martial lui avait donné la révélation de l'amour insensé, furieux; non

qu'elle l'eût éprouvé elle-même, mais parce qu'elle avait pu en suivre

en lui les phases, les développements, les abnégations et les

désespoirs.

Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu'à diriger

cette force qui résidait en elle.

Avoir brisé le coeur de Martial n'était rien; ruiner Storigan valait

mieux. Elle eut le dépit de n'y point parvenir: il était trop riche.

Elle se vengea en le désespérant; il tenta de se briser la tête d'un

coup de pistolet.

Il semblait qu'elle marchât dans la vie précédée de la mort qui lui

ouvrait passage.

Dès lors, elle était déjà riche, ayant mis à profit les conseils du

vieux notaire, qui était avare.

Chose étrange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une

seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes était le résultat d'un

raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait auprès

d'elle, elle écoutait froidement les clameurs désespérées, tout entière

au seul but qu'elle se fût fixé: être riche.

Seulement elle commit une imprudence.

N'ayant aucune notion des obligations que la société impose, elle ne fut

pas assez hypocrite. Possédée par la passion de lucre qui s'était

emparée d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils

payassent largement ses faveurs, et, en quelques années, elle mérita le

surnom hideux qui devait s'attacher à elle comme un stigmate.

Le Ténia! Est-il plus monstrueux symbole de ces êtres qui se rivent aux

entrailles de l'humanité, qui dévorent l'être émacié, qui rongent et qui

tuent!...

Qui l'aimait mourait.

Elle passait à travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces

idoles indiennes dont le char écrase les fanatiques prosternés....

Elle voulut être duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torrès, mit à

ses pieds son titre et sa fortune princière; seulement il l'ennuya: elle

voulut être veuve, et ne recula pas devant un crime.

Pourquoi le commit-elle?... C'était encore une expérience qu'elle

tentait sur elle-même. Elle voulait savoir si elle aurait la force

d'aller jusqu'aux dernières limites du mal. Blasias aidant, elle vit que

tout lui était possible....

Et cette âme, qui se gangrenait de plus en plus, restait toujours

froide; sa poitrine était comme un sépulcre où gisait un mort, qui était

son coeur. Mort? non, il n'avait pas vécu.

Une seule fois, elle avait senti tout à coup une vibration étrange: on

se souvient de cette aventure qui l'avait placée en face d'Armand de

Bernaye.

C'était au moment où, dégoûtée de tout et d'elle-même, elle songeait par

lassitude à devenir baronne de Silvereal et à s'ouvrir, par la mort de

Mathilde--tant le crime lui semblait maintenant chose logique et

facile--les portes de ces salons qui, malgré sa richesse, se fermaient

devant le Ténia, veuve du duc de Torrès.

Donc elle vit Armand, qui l'écrasa de son mépris.

Elle sentit sourdre en elle une colère folle, et prit cette rage pour de

l'amour. En vérité, elle se croyait de bonne foi lorsque, parlant à

Mancal, elle lui répétait qu'elle aimait Armand.

Elle se trompait. Cependant, c'était un premier éveil. La lumière allait

bientôt se faire dans cette âme obscure et, circonstance singulière,

c'était de Mancal que devait lui venir la première clarté.

Lui montrant Jacques de Cherlux, il lui avait dit:

--Je veux que vous soyez aimée de cet homme!

Tout d'abord la Torrès avait souri. Qu'était-ce, après tout, qu'une

victime de plus? Pour prix de sa complicité dans une oeuvre de haine et

de vengeance, Mancal lui offrait des trésors immenses. L'enjeu était

tentant, et Mancal semblait n'avoir pas menti, puisque des lèvres même

de Silvereal s'était échappé l'aveu qui prouvait l'existence de ces

mystérieuses richesses.

Mais d'où venait pourtant que la Torrès restait songeuse? D'où venait

qu'elle ne semblait écouter maintenant que d'une oreille distraite les

suggestions de son conseiller?

Puis voici que tout à coup Mancal--c'est-à-dire l'empoisonneur

Blasias--disparaissait violemment.

La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids

eût été enlevé à sa poitrine; en vérité, elle ne songeait plus ni à

Silvereal, ni aux trésors des rois indiens.

Pour la première fois de sa vie, dans sa solitude égoïste, un nom errait

sur ses lèvres.

Et ce nom était celui de Jacques de Cherlux.

Voyons maintenant comment de Belen avait tenu à l'égard de ce jeune

homme la promesse par lui faite à Mancal dans le souterrain de la rue de

Seine.

On n'a pas oublié que c'était muni d'une lettre de la duchesse de Torrès

que Jacques s'était présenté chez celui qui devait être son protecteur

et l'initier aux mystères de ce monde dans lequel il était appelé à

prendre place.

Le comte Jacques de Cherlux avait été accueilli par M. de Belen avec une

bienveillance qui, pour manquer de sincérité, n'en avait que mieux les

dehors.

Le jeune homme était trop novice dans la vie pour distinguer cette

nuance; puis, en réalité, il lui semblait marcher dans un rêve. C'était

un étourdissement inconscient qui lui ôtait la conception nette de ce

qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se réveiller,

retomber dans cette existence humble où tout jusque-là lui avait été

douloureux; alors il restait immobile, les yeux fixés devant lui,

attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le néant.

Mais les minutes passaient, et il se disait:

--C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le passé est

bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant....

Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague,

la forme d'une créature admirable qui lui souriait et lui tendait la

main.

Car il aimait la duchesse de Torrès. Était-ce bien de l'amour? C'était

surtout un irrésistible désir qui l'entraînait vers cette femme, en qui

se résumaient à ses yeux toutes les fascinations de la beauté, du luxe,

de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait

d'éblouissement. Il n'espérait rien, il n'osait pas même réfléchir; mais

lorsque ce nom, tout bas répété, retentissait dans son cerveau, il en

frissonnait tout entier et son coeur battait à rompre sa poitrine.

M. de Belen, obéissant aux instructions de Biscarre, plutôt par une

sorte de curiosité que par soumission réelle, s'était mis tout entier à

la disposition du jeune homme.

Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu.

Aux questions du duc, il avait répondu avec une simplicité naïve dont

l'autre avait souri intérieurement. Jacques ne dissimulait rien; il

disait avec franchise ses surprises et ses hésitations timides. Et

c'était avec la plus complète bonne foi qu'il racontait cet incroyable

roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le

gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui était matière à admiration, car il

exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui

amusait de Belen.

Jacques, d'ailleurs, par une sorte de révélation, s'était aussitôt senti

à l'aise dans cette atmosphère, si différente cependant de celle où il

avait vécu. Son intelligence naturelle, l'élégance dont la nature

l'avait doué, tout le rendait apte à prendre sa place dans ce monde qui

lui était ouvert tout à coup, comme par la baguette d'une fée.

De Belen avait cru tout d'abord que le récit débité par Mancal n'était

qu'une fable, et que ce prétendu novice n'était qu'un aventurier jouant

un rôle. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la

clef de cette énigme. Les titres qui établissaient ses droits au nom de

Cherlux étaient d'une régularité indiscutable.

Cette aventure n'en était que plus mystérieuse pour le duc.

Quel pouvait être le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que

le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en

échange du service réclamé, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'époux

de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits?

Après tout, ce service ne présentait aucun caractère criminel. De Belen

avait pris au sérieux son rôle de Mentor, et son élève devait en peu de

temps faire excellente figure dans la société. Le duc, malgré son

égoïsme, ne pouvait se défendre d'un certain intérêt pour cette nature

au coeur vivace, à l'esprit actif, et il se sentait presque touché par

les élans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de

nouveaux témoignages.

Telle était leur situation le jour où de Belen apprit, avec tout Paris,

la disparition de Mancal.

C'était un coup imprévu et qui ne laissait pas de lui être pénible. En

somme, il avait fait un marché de dupe, car il avait accueilli, piloté,

présenté comme son protégé un homme qu'il ne connaissait pas... et la

compensation qui lui avait été offerte devenait nulle.

De Belen, quelle que fût la sympathie passagère que lui avait inspirée

Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun goût pour le rôle de saint

Vincent de Paul. Ce n'était point son affaire que de recueillir des

enfants sans père....

Aussi à peine eut-il jeté les yeux sur le journal qui lui annonçait le

sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut

vérifier par lui-même si le fait était exact.

Il courut à la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'était

le nom sous lequel s'était présenté le bandit, lorsqu'il avait surpris

de Belen dans le souterrain de la rue de Seine.

Il y avait déjà plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses

livres et quitté la maison.

De Belen se fit conduire à la rue Louis-le-Grand. Les faits annoncés par

le journal étaient absolument exacts. Il se mêla aux groupes qui

stationnaient sur le trottoir.

C'étaient des imprécations, des cris de fureur. Les volés maudissaient

celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui mît de

Belen sur la piste.

Mais, encore une fois, à quel mobile pouvait avoir obéi cet homme?

--Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant à son

hôtel. Ma première idée était juste. Ce M. de Cherlux est un de ces

aventuriers précoces qui trompent même les vieux renards comme moi... Il

est temps de mettre un terme à cette mystification.

En attendant que Jacques eût trouvé une installation qui lui convînt, le

duc avait mis obligeamment à sa disposition un appartement voisin du

sien.

Dans cet étroit espace était réuni tout ce qui pouvait flatter la

fantaisie la plus exigeante: c'était en quelque sorte un boudoir d'homme

du monde.

Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin à rester quelquefois

pendant des heures entières immobile, comme si tout ce qui l'entourait

n'eût été qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle

pouvait emporter.

Ce matin-là, Jacques s'était éveillé de bonne heure; mais il s'était

plongé dans cette vague extase qui donne aux pensées un charme magique.

Les yeux à demi fermés, il poursuivait en imagination une forme

vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il

l'appelait, elle s'arrêtait et se tournait vers lui en lui tendant les

bras.

Celle à qui il pensait ainsi, c'était la duchesse de Torrès.

--Monsieur de Belen! annonça tout à coup le valet de chambre attaché au

service de Jacques.

Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'était qu'une

formalité, était entré derrière le valet.

--Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en vérité, j'ai honte de me

trouver encore au lit... quand vous avez peut-être déjà brassé plus

d'affaires, étudié plus de questions que je n'en connaîtrai dans toute

ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis

convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop.

De Belen ne répondit pas tout d'abord: les yeux fixés devant lui, sans

regarder Jacques, il étirait, par un mouvement nerveux qui lui était

habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain

régnant.

--Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai

pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blasé...

Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guidé ici... et si,

d'aventure, il ne me serait pas donné, à moi indigne, de vous rendre

quelque service....

De Belen releva brusquement la tête.

--Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononcé,

je viens vous demander la faveur d'un entretien....

--Je suis à vos ordres, fit Jacques, qui croyait à une plaisanterie.

--J'espère que vous daignerez répondre franchement à mes questions...

maintenant....

--Maintenant?...

Ce mot et la façon dont il était prononcé avaient surpris Jacques.

--Ai-je donc jamais manqué de franchise envers vous?...

--Oh! trève de protestations, je vous prie... je connais assez bien

Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses élèves....

Jacques s'était soulevé: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage,

il examinait curieusement de Belen.

En vérité, il croyait encore que tout cela n'était qu'un jeu; seulement

il commençait à trouver qu'il se prolongeait trop.

--Décidément... c'est une forte réprimande, reprit-il en souriant

encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout

prêt à accepter les pénitences qu'il vous plaira de m'imposer....

De Belen haussa les épaules avec impatience.

--Décidément, répéta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous

contraindre à jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur

Jacques de Cherlux,--comte ou non,--je sais tout... votre ami et

protecteur, M. Mancal, est un misérable voleur... sinon pis... et il ne

me convient pas d'être plus longtemps sa dupe... ni la vôtre....

Il s'interrompit.

Un cri de colère s'était échappé de la poitrine du jeune homme.

--Ah! ah! il paraît que vous vous réveillez enfin, reprit de Belen en

ricanant, et il ne sera pas nécessaire d'avoir recours à de grands

moyens pour vous forcer à parler... Mal joué! monsieur le chevalier

d'industrie!...

Il se trouvait auprès du lit.

La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement

brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui

de M. de Belen.

--Monsieur, dit Jacques haletant de colère, livide, hors de lui, je ne

sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le méritez.

--Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais!

Jacques lui lâcha le poignet et le repoussa:

--Non!... en somme, je suis votre hôte... veuillez passer dans le petit

salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous

désirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-même me

donner celles que j'exigerai de vous.

Sa voix était si nette et si ferme, son oeil lançait un éclair si

étincelant, que, malgré toute sa hardiesse, de Belen se sentit troublé,

presque intimidé.

--Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez!

--Vraiment! s'écria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce

ton d'autorité!...

--Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde...

Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me

reprochez d'avoir accepté votre hospitalité....

--C'est bien, fit le duc subitement rappelé au calme, je vous attendrai

dans la pièce à côté; seulement ne tardez pas, je vous prie!...

--Oh! soyez tranquille!... il me tarde de connaître le fond de votre

pensée....

--A cet égard, je vous jure que vous serez satisfait.

De Belen sortit. Au moment où il pénétrait dans le petit salon, un

laquais se présenta:

--Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc.

--C'est bien.

De Belen prit le pli qui lui était remis et, absorbé dans ses

réflexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de

long en large avec impatience.

--Ou c'est un coquin, ou c'est un imbécile, murmurait-il. Mais je

pourrais douter, si cet ennemi,--c'en est un, je le sens,--n'avait été

introduit dans la place par ce Mancal....

Il s'arrêta brusquement et frappa du pied avec colère:

--Ce Mancal connaît tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma

conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler

sans cesse le passé, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que

je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui

doit être Cherlux comme je suis Belen!

Il se laissa tomber sur un fauteuil.

--Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilités ne me

seront-elles pas plus préjudiciables qu'une alliance?

Il réfléchissait profondément.

--J'ai commis peut-être une imprudence. Je me suis laissé trop vite

entraîner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacité!... Le diable

m'emporte!... n'a-t-il pas parlé de me souffleter?... Il est vrai que

j'ai été dur, beaucoup trop dur... La véritable force consiste à tenir

compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus.

Au même instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut.

Le jeune homme était pâle: une teinte mate s'était répandue sur son beau

et mâle visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant

de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance

involontaire de respect.

Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui:

--Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se

raffermissait par l'effort de sa volonté, nous avons échangé tout à

l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laissé entraîner à des

menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, sûr de moi, je viens

réclamer de vous les explications que vous m'avez promises.

Chose bizarre, cet exorde plein de dignité eut un effet absolument

contraire à celui qu'en eût attendu tout homme qui aurait assisté à

cette scène.

De Belen pensa:

--Très-fort! très-malin!... A nous deux!...

Et s'inclinant devant Jacques:

--J'oublie volontiers, dit-il, les paroles violentes qui vous sont

échappées, car je reconnais que le premier tort m'appartient... j'ai agi

comme un enfant!...

--Que voulez-vous dire? fit Jacques inquiet.

--Eh! mon Dieu! c'est bien simple!... dans mon irritation première j'ai

oublié que depuis longtemps vous deviez être préparé à cette scène et

que votre thème était fait d'avance.

Jacques se mordit si violemment les lèvres qu'elles se rougirent de

sang.

--Je vous jure, monsieur le duc, que je ne vous comprends pas.

--Aussi suis-je tout prêt à m'expliquer.... Asseyez-vous là, en face de

moi, et causons sérieusement... je puis être à votre gré ami ou ennemi.

Ceci dépendra de votre franchise.

--Je ne sache pas avoir rien à cacher... et je vous ai fait connaître

par le détail toutes les circonstances de ma vie....

--Ah! oui, l'oncle Jean... sa soeur!... puis la découverte miraculeuse

de M. de Cherlux... je m'en souviens parfaitement. Mais, voyons!... je

suis un homme, je connais la vie... j'ai étudié les sommets de la

société aussi bien que ses bas-fonds.... A moi on peut tout dire...

Depuis combien de temps êtes-vous l'ami de M. Mancal....

--Monsieur, tout à l'heure, en parlant de M. Mancal, vous avez prononcé

les mots de misérable et de... voleur!... C'est donc presque m'insulter

que de supposer que j'aie été son ami.

--Il esquive habilement les difficultés en jouant sur les mots, se dit

de Belen; décidément, très-fort!... Mon Dieu! reprit-il tout haut, je

regrette ces épithètes... Seulement j'avoue que j'ai été si

désagréablement surpris de sa disparition.

--M. Mancal a disparu?

--Comme le plus vulgaire des caissiers.

--Mais a-t-il donc laissé quelque déficit?

De Belen éclata de rire.

--Déficit est joli! déficit est un bijou! Quelques millions tout au

plus.

Jacques poussa un cri.

--Des millions!... qui ne lui appartenaient pas?

A cette nouvelle naïveté--jouée, selon lui--de Belen se laissa aller à

un nouvel accès d'hilarité.

--Ravissant, ma parole d'honneur! Savez-vous bien, mon petit, que vous

avez beaucoup d'esprit, ou de mémoire, si c'est un rôle que vous

récitez!

--Encore! s'écria Jacques. Une dernière fois, monsieur le duc, je vous

somme de vous expliquer. D'aventure, me croyez-vous complice de ce

misérable? Quel rôle m'accusez-vous de jouer? Par votre honneur, je vous

adjure, monsieur, de ne rien me cacher. L'insulte, si grande qu'elle

soit, me sera moins cruelle que ces insinuations.

--Au fait, répondit de Belen, il faut en finir. Eh bien, mon cher

monsieur, Mancal, en quittant la scène, a voulu lancer un successeur,

chargé sans doute d'une mission plus ou moins délicate; c'est à vous

qu'il a donné cette marque de confiance, ce qui me prouve une fois de

plus son intelligence... Il m'a joué ce tour excellent de m'amener à me

donner pour votre chaperon... Tout cela est au mieux, et je ne

récriminerai pas... mais où l'adresse lui a manqué, c'est en démasquant

si rapidement ses batteries. Donc je sais maintenant à peu près dans

quel but il vous a introduit chez moi... il y a là-dessous une bonne

petite histoire de chantage. Eh bien, je ne suis pas homme à crier trop

fort parce qu'on m'écorche un peu... faites-moi vos conditions, et nous

nous arrangerons... car je suis meilleur diable que je n'en ai l'air...

Vous ne répondez pas?...

Affaissé sur lui-même, dans l'attitude d'un homme que vient de frapper

la foudre, Jacques ne parlait pas... il écoutait encore après que de

Belen s'était tu. Il entendait résonner de nouveau, comme dans un

sinistre écho, chacune de ces paroles que lui martelaient le crâne.

Ainsi, c'était bien vrai! à peine entrait-il dans la vie qu'une honteuse

accusation le frappait!... D'infâmes soupçons le frappaient en pleine

conscience!... Cette même fatalité qui lui avait rendu intolérable le

séjour des ateliers, le poursuivait donc encore?...

De Belen lui posa la main sur le bras comme pour le rappeler à la

réalité. Cette attitude le surprenait au plus haut degré. En provoquant

des aveux cyniques, il avait supposé que l'aventurier--comme il

persistait à appeler Jacques--se dévoilerait nettement.

Point. Quand Jacques releva son visage, de Belen vit qu'il était couvert

de larmes.

--Comment! vous pleurez! Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie?

s'écria le duc.

Jacques le regarda en face:

--Monsieur, oui, cela est vrai, je pleure!... mais ce n'est pas de

honte!... Je pleure d'avoir été soupçonné, moi qui n'ai au coeur que

d'honnêtes pensées et de probes aspirations. Je m'étais révolté tout

d'abord, maintenant je me sens brisé. Comment puis-je me défendre?

Comment vous convaincre?

--Voyons! voyons! fit de Belen, qui se sentait ému malgré lui, répondez

à la première question que je vous ai adressée: Depuis quand

connaissez-vous Mancal?

--Depuis quelques jours à peine. Je ne l'avais jamais vu avant le jour

maudit où l'oncle Jean m'a adressé à lui.

--C'est bien vrai, cela?

--Je vous le jure.

De Belen resta pensif. L'obscurité s'épaississait autour de lui.

--Mais cet oncle Jean?...

--Oh! c'est un brave homme... un peu dur... d'aucuns disent brutal...

mais bon au fond... Il m'a élevé, il m'a nourri... sans lui je serais

mort de faim et de misère... car j'étais seul au monde!... Vous

connaissez mon histoire... ma pauvre mère est morte, délaissée....

--Par de Cherlux, j'ai connu votre père....

--Vous l'avez connu? Il ne vous avait jamais parlé de moi?

De Belen se souvenait d'avoir souvent rencontré ce Cherlux au temps de

sa première splendeur; il l'avait vu rouler ensuite dans la ruine qui

attend les débauchés, puis surgir de nouveau avec quelques centaines de

mille francs: c'était tout.

--Mon père était-il estimé, respecté?...

--Il était riche, répondit de Belen, qui devenait philosophe.

--Vous voyez bien, monsieur, que je suis maudit... Partout, autour de

moi, la honte, le mépris... Jusqu'à cet homme, ce Mancal, qui en tout

ceci n'a été qu'un intermédiaire et dont l'infamie retombe sur moi....

De Belen était fort embarrassé. Malgré tout, il n'était pas convaincu.

Il savait par expérience jusqu'où certains hommes peuvent pousser l'art

de la comédie. Si celui-là était sincère, pourtant! Il y eut un silence,

après lequel Jacques, s'étant levé, reprit:

--Monsieur, maintenant que vous m'avez expliqué le motif de votre

conduite envers moi, je vous pardonne les amères paroles que vous m'avez

adressées... En fait, je les méritais en partie... Trop promptement je

me suis laissé entraîner au mirage qui tout à coup s'était levé devant

moi... Oui, je le comprends maintenant... j'ai été ébloui, enivré... et

peut-être ai-je accepté trop tôt, sans l'avoir examiné avec assez de

scrupules, cet étonnant changement de situation... Voici que vous

m'apprenez la disparition et la fuite de celui qui a servi

d'intermédiaire en cette étrange aventure... Vous supposez donc que

j'étais son complice dans quelque ténébreuse machination dont vous

craignez d'être la victime. Je ne puis vous répondre. Seulement je vous

dis: Monsieur le duc, regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, et

répondez-moi franchement. Croyez-vous que je sois un malhonnête homme?

De Belen protesta vivement:

--Non! je ne le crois pas....

--Voici déjà qui me rend un peu de courage, et je vous jure que j'en ai

besoin....

--Que comptez-vous faire?

--Vous le demandez... je veux interroger celui qui, le premier, m'a

révélé le secret de ma naissance... je veux apprendre de lui tous les

détails de cette affaire....

--Vous voulez parler de l'oncle Jean... de celui qui vous a élevé?...

--C'est un brave ouvrier... un entrepreneur, qui gagne sa vie par son

travail....

--Vous ne le supposez pas complice de ce Mancal... donc, il aura été

trompé comme vous... et ne saura rien de plus....

--Ne dites pas cela. Ne m'ôtez pas l'espoir... que dis-je!... à nous

deux, nous retrouverons ce Mancal....

--Oh! un banquier en fuite! vous voulez tenter l'impossible!

--Que m'importe! je veux prouver ma probité à tous, à vous surtout, qui

m'avez accueilli avec tant de bienveillance....

A ces derniers mots prononcés d'un accent frémissant qui prouvait--pour

le sceptique le plus endurci--la sincérité du jeune homme, de Belen se

sentit saisi malgré lui d'une émotion qui ne lui était certes pas

habituelle.

--Écoutez-moi! dit-il brusquement. Oui, je crois en vous... et je vous

adresse toutes mes excuses....

--Vous excuser!... Ah! si vous saviez la joie que vous me donnez?

--Je ne veux pas que vous me quittiez!

--Ah! je vous en supplie, laissez-moi partir, sinon je croirais toujours

sentir ce terrible soupçon entre nous....

--Je vous répète que vous ne me quitterez pas, et que cependant vous

saurez la vérité....

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que, jeune et novice comme vous l'êtes, vous êtes insensé

d'espérer porter la lumière dans ces ténèbres.... A chaque pas, je le

pressens, vous vous heurteriez à une nouvelle énigme... le découragement

vous prendrait... l'insuccès vous tuerait peut-être... Je ne veux pas de

cela. C'est à moi de réparer le mal que je vous ai fait....

--Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, de grâce!

--Dès aujourd'hui, nous chercherons ensemble... Qu'ai-je à vous

reprocher? d'avoir accepté trop légèrement, comme vous le dites

vous-même, cette fortune inespérée qui vous tombait du ciel ou montait

vers vous des profondeurs de l'enfer... Il nous faut savoir--vous voyez,

je dis nous--si en tout ceci vous n'êtes pas--à votre insu--l'agent de

quelque complot misérable; si vous n'êtes pas menacé vous-même de

quelque explosion que vous seriez, dans votre ignorance, impuissant à

prévenir. Je prends cette affaire en main... et nous verrons bien,

mordieu! si mon expérience sera mise en défaut... par des bandits de

vingtième ordre comme ce Mancal.... Ah! il a voulu jouer au plus fin

avec nous! Nous verrons! nous verrons!

Le meilleur en ceci, c'est que l'exaspération de l'honnête Belen--qui

n'était, ne l'oublions pas, qu'un ignoble voleur doublé du plus féroce

des assassins--était absolument sincère. Être joué, lui!... quelle

infamie!...

Rien que la mort n'était capable

D'expier ce forfait...

Jacques l'écoutait avec ravissement. Quoi! en ce protecteur il trouvait

un ami, un guide! Oh! comme il lui pardonnait maintenant ses

accusations, qui n'étaient, après tout, que le témoignage indéniable

d'une probité ombrageuse.

--Vous me sauverez l'honneur! s'écria-t-il, j'ai foi en vous. Si cette

fortune m'appartient légitimement, si les titres qui me les confèrent

sont à l'abri de toute discussion, si, enfin, l'enquête à laquelle nous

allons nous livrer établit de façon indiscutable mon honnêteté, alors je

resterai près de vous... et vous aurez en moi mieux qu'un ami, mieux

qu'un allié, un esclave dévoué et toujours prêt... Si j'ai été trompé,

alors, ajouta-t-il avec un geste de résolution, alors je reprendrai la

blouse de l'ouvrier... et il faudra bien qu'à force de bras et d'énergie

la société me laisse prendre ma place!...

Pendant qu'il parlait, de Belen s'était levé, pensif; puis, à pas

saccadés, il marchait à travers la pièce.

Par un mouvement machinal, il avait plongé sa main dans sa poche; tout à

coup il sentit sous ses doigts la lettre qui lui avait été remise au

moment où il sortait de la chambre de Jacques.

Il la retira, et, sans songer à ce qu'il faisait, il regarda

l'enveloppe.

Or, voici quelle était la suscription:

_A M. le duc de Belen,

Avec prière de remettre à M. le comte de Cherlux._

Son premier mouvement fut de la remettre à Jacques, mais tout à coup une

pensée surgit en lui.

--Qui donc pouvait écrire à Jacques? De Belen croyait se rappeler

vaguement avoir déjà vu cette écriture. Où? dans quelles

circonstances?...

Jacques, après avoir parlé, s'était plongé dans ses réflexions,

cherchant à découvrir un fil conducteur dans le dédale où il se perdait.

Une idée sinistre traversa le cerveau de Belen. Si encore une fois

Jacques n'était qu'un habile comédien!... Certes, ce n'étaient pas les

scrupules qui pouvaient arrêter de Belen, l'assassin du père de Martial.

Il regarda Jacques, dont les regards n'étaient pas tournés de son côté.

Après tout, de Belen pouvait, si cette lettre n'indiquait rien de grave,

la lui remettre en rejetant son indiscrétion sur sa préoccupation. Il

rompit résolument le cachet.

Un cri rauque s'échappa de sa poitrine, et s'élançant vers Jacques:

--Misérable! cria-t-il, nierez-vous encore votre infamie?

--Quoi? Que voulez-vous dire? fit Jacques, arraché subitement à ses

rêveries et se dressant comme sous la détente d'un ressort.

--Il y a, monsieur l'habile homme, que vous auriez dû au moins avertir

vos complices d'être moins imprudents....

--Mes complices!...

--Et de ne pas avoir l'audace de vous adresser ici même, sous mon

couvert, les lettres qui me devaient servir à vous démasquer....

--Mais, monsieur, c'est de la démence!... Que se passe-t-il? Vous si

bon, si indulgent tout à l'heure!...

--Si bête, dites donc le mot!... Ce qui se passe, c'est que M. Mancal,

dont la disparition vous étonne si fort, a pris soin, du moins, de vous

laisser des instructions....

--Mancal! quoi! vous savez où nous pourrons le retrouver!

--Assez d'hypocrisie! ou, d'honneur, je vous livre moi-même à la

justice!... Mais non, en vérité, vous êtes, avec toute votre habileté,

un sot et un niais dont je me moque et que je défie.

--Monsieur, me direz-vous enfin ce qui vous donne le droit de m'adresser

ces insultes?

--Vous voulez le savoir? Écoutez donc. Voici une lettre qui vous est

adressée et dont je vais vous donner lecture.

--Une lettre, à moi! Et vous l'avez ouverte!...

--Parbleu! N'avais-je pas reconnu l'écriture de M. Mancal, qui n'a même

pas pris le soin vulgaire de la déguiser?...

--Cette lettre devait être ma justification.

--Jugez-en....

Il lut, de sa voix qui sifflait entre ses dents serrées:

«--Mon cher Cherlux (un joli nom, n'est-ce pas), n'oubliez pas mes

recommandations. Je pars pour quelques jours. _Nos affaires_ (ces deux

mots sont soulignés, interrompit de Belen) exigent une disparition

momentanée... _empaumez_ bien le Belen. Qu'il vous _gobe_ à fond...

Puis, le jour venu, nous saurons bien, grâce à vous, fourrer le nez dans

ses petites opérations... Le _sac_ est bon, nous le viderons. Confiance

et prudence. A vous, Mancal!»

--Qu'en dites-vous? ajouta de Belen.

Jacques porta les mains à son front avec le geste d'un fou.

--Mais c'est horrible! je ne comprends pas! Est-ce que ma raison

m'abandonne!...

--Je vous l'ai dit, reprit de Belen, je pourrais d'un mot vous livrer au

parquet: je ne le ferai pas....

Le fait est que mons de Belen se souciait peu d'initier la police à ses

affaires intimes. Il s'approcha de la cheminée et sonna deux coups. Deux

laquais se présentèrent.

De la main, de Belen leur désigna Jacques, qui, pâle comme un cadavre,

fixait devant lui un regard stupéfié.

--Jetez cet homme dehors, dit-il.

Les laquais s'approchèrent. L'un d'eux mit la main sur l'épaule de

Jacques, qui tressaillit:

--Ne me touchez pas! cria-t-il.

--Allons, obéissez, fit de Belen, chassez ce misérable....

--Me chasser, moi!...

De Belen fit un pas vers lui:

--Ne résistez pas! ou... vous coucherez ce soir à la préfecture....

--Moi! vous mentez! cria Jacques hors de lui.

Sur un signe de Belen, les domestiques s'emparèrent de lui.

Alors commença une lutte horrible. Jacques, n'ayant plus conscience de

ses actes, se débattait comme dans un cauchemar. On l'entraîna.

--Dites bien à vos amis, proféra de Belen, que je traiterai ainsi

quiconque s'attaquera à moi!...

Un instant après, la porte se refermait sur Jacques; il se trouvait

seul, haletant, épouvanté, à demi fou de rage et de désespoir.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 13 / 65 题