PLANS D'AVENIR

--Le loch de M. le marquis?... Nom de nom! En v'là un tas de feignants!

--Voilà! voilà!... Pas la peine de crier, tu vas le réveiller, c't

homme!

--Parbleu! il est tout réveillé, puisqu'il demande à boire....

--Et la nuit, comment ça s'est-il passé?

--Un vrai sucre... il a l'âme chevillée dans le corps....

--Tant mieux! c'est un bon _zigue!_

Ce dialogue, émaillé de mots bizarres, était échangé entre deux

personnages dont l'un, à demi caché par une porte entr'ouverte, ne

laissait passer que la tête, tandis que l'autre, debout sur la pointe

des pieds, présentait une tasse dont il remuait soigneusement le

contenu, au moyen d'une cuiller d'argent.

Le premier--celui qui avait réclamé le loch de façon si énergique--avait

retiré sa tête, et, refermant doucement la porte, était revenu,

étouffant son pas, vers un lit soigneusement enveloppé de rideaux épais.

--Êtes-vous là, mon ami? demanda une voix faible.

--Certainement, monsieur le marquis!... Que la foudre écrase Muflier

s'il manquait à son service!

--Pas si haut! mon ami, pas si haut!... Donne-moi à boire....

--Voilà l'objet....

Et Muflier--car c'était lui, toujours lui, le beau, l'ineffable

Muflier--tendit à Archibald de Thomerville la tasse dans laquelle, par

une délicatesse toute maternelle, il avait trempé ses lèvres à la

dérobée pour s'assurer que le breuvage n'était pas trop chaud.

Ah! qu'il était vraiment beau, Muflier, les reins ceints d'un long

tablier de toile blanche, qui dessinait ses formes d'Antinoüs.

Quelques jours auparavant, on avait rapporté à l'hôtel le corps inanimé

d'Archibald. Armand de Bernaye avait aussitôt mis en oeuvre tous les

moyens que suggère la science pour rappeler à la vie les noyés. Il avait

placé le corps légèrement incliné, la tête en bas. Puis il avait

insufflé, lèvre à lèvre, de l'air dans les poumons. Bref, au bout d'une

heure, quelques symptômes favorables s'étant manifestés, Armand avait

continué ses énergiques frictions.

Or, Muflier, qui ne dormait que d'un oeil à l'étage supérieur, avait

entendu vaguement le bruit d'un continuel va-et-vient. Le brave Loup

était naturellement curieux: et puis il était hanté par des visions de

gendarmerie qui troublaient sa quiétude.

Il s'était levé sur la pointe du pied, dédaignant d'ailleurs de se

vêtir. Il avait posé la main sur la serrure. La porte n'était pas

fermée.

Cette confiance l'eût touché, s'il ne s'était souvenu qu'Archibald lui

avait recommandé, et avec raison, de ne pas sortir, s'il ne voulait

avoir maille à partir avec les protecteurs de la sécurité publique.

Avant d'enfreindre la consigne, il eut un scrupule, et s'approchant du

lit où Goniglu se laissait entraîner à ses rêves paradisiaques, il lui

mit la main sur l'épaule:

--Hein! fit Goniglu en tressaillant... le gendarme....

--Non, ton ami Muflier.

--Pourquoi me réveilles-tu?

--Il y a du grabuge dans la maison... j'ai envie d'aller voir.

--Pas d'imprudence! Tu vas te faire _piger_....

--J'ai confiance en la parole d'un gentilhomme.

--Hum! nous savons ce que c'est qu'une parole... Nous en avons tant

donné!

--N'insulte pas notre hôte, qui m'a l'air d'un bonhomme très-réussi...

Moi, je dis qu'il lui arrive peut-être quelque chose... On ne sait

pas... Il a peut-être besoin d'un coup de main... Ma foi, tant pis! j'y

vais.

--Muflier! cria encore Goniglu.

Mais Muflier était de ces natures généreuses que la réflexion enhardit.

Il descendit donc à pas de loup, et apercevant sous une porte un filet

de lumière, il se pencha tout simplement pour regarder par le trou de

la serrure. Or, que vit-il?

Armand de Bernaye, qui se livrait sur le corps d'Archibald aux frictions

que nous avons dites.

Muflier haussa les épaules.

--Pas de nerf! murmura-t-il. Mais haïe donc! va donc, marche donc!... Ah

çà! il est noyé, le marquis!... Bigre!... encore un tour de cette

canaille de Biscarre!...

Et il continuait à mi-voix ses objurgations à l'adresse d'Armand.

Tout à coup ce dernier, sans se détourner, adressa quelques mots à un

des laquais qui se trouvaient là et qui, se hâtant pour exécuter l'ordre

reçu, ouvrit brusquement la porte.

Hélas! cette porte ouvrait en dehors! La tête de Muflier était juste à

hauteur de la serrure....

La porte entraîna la serrure, naturellement, et la serrure, non moins

naturellement, cogna en plein le nez majestueux de Muflier, qui,

brusquement lancé en arrière, tomba, toujours naturellement, en arrière,

les quatre fers en l'air, comme on dit.

Or, il était, n'en déplaise au lecteur,

Dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

D'où l'originalité du tableau.

--Quel est cet homme? cria Armand.

Déjà deux laquais avaient remis Muflier sur sa base.

Se drapant dans sa dignité:--Monsieur, dit Muflier, mon apparition et

surtout mon costume peuvent vous paraître étranges... Qui je suis? Un

ami, un hôte de M. le marquis, et je prends la liberté de vous

remercier du dévouement dont vous faites preuve en ce moment.

Il était superbe, Muflier. Armand le regardait. Tout à coup un souvenir

traversa son cerveau.

--Ah! vous êtes un des deux....

--Gentilshommes,--interrompit Muflier, qui prévoyait une épithète

désagréable;--gentilshommes auxquels M. le marquis a bien voulu offrir

une courtoise hospitalité....

--C'est bien. Mais que venez-vous faire ici?

--Mon Dieu, monsieur, si je ne craignais de vous froisser, je me

permettrais de vous dire que mon concours peut vous être utile.

--En quoi, je vous prie?

--Mon Dieu, je vous le répète, ne vous _épatez_ pas, mais, vrai de vrai,

vous frottez mal.

--En vérité....

--Vous manquez de zinc, et si vous voulez me permettre, avec ces

bras-là, je ferai de la _meilleure_ ouvrage.

Il mit à nu ses bras velus comme les pattes d'un ours.

--Vous savez comment se font ces frictions?...

--Oh! oui!

Le fait est que dans ces temps heureux, il était un commerce spécial que

nous rappellerons au lecteur et qui pendant longtemps avait servi de

ressource au doux Muflier.

L'autorité donnait une prime à qui repêchait un noyé: 15 francs pour un

vivant, _25 francs pour un mort_. C'est bizarre, mais c'était ainsi.

Alors Muflier se promenait tranquillement au bord de l'eau: il poussait

un passant dans la Seine ou le canal, lui laissait le temps moral pour

que l'asphyxie fût complète, puis se jetait lui-même à l'eau et ramenait

le corps sur la berge.

Alors il le portait au poste le plus voisin: on envoyait chercher un

médecin, et Muflier regardait.

Sa position était délicate: si la vie était ramenée dans ce corps

inanimé, _primo_, il perdait 10 francs; _secundo_, le noyé pouvait se

plaindre de l'indélicatesse dont Muflier avait fait preuve à son égard.

Ce qui explique avec quel soin Muflier suivait les progrès du

traitement, dont il étudiait toutes les phases, prêt à s'esquiver si la

science triomphait de la mort.

Donc les frictions, fumigations, insufflations n'avaient pas de secret

pour lui.

Il est bien entendu qu'il négligea--et pour cause--de donner à M. de

Bernaye ces délicates explications.

Armand vit ces bras vigoureux, et chez lui le médecin triompha de

l'hésitation de l'homme. D'ailleurs n'était-il pas là?

--Essayez, dit-il. Seulement, n'oubliez pas que je ne vous perds pas de

vue.

Muflier eut un sourire: il jeta sur les laquais un regard dédaigneux,

comme pour railler leur débilité, et il s'approcha du lit.

Oh! alors commença un travail épique! Il frictionnait! il frictionnait!

avec quelle force et en même temps avec quelle entente de la situation!

Et son bras ne se fatiguait pas. On eût dit le mouvement d'une machine,

tant c'était régulier et net.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé que la circulation renaissait

dans le corps d'Archibald.

--C'te pauvre vieille! laissa échapper Muflier; il paraît que c'était un

rude bain!

Puis se tournant vers Armand:

--Qu'est-ce que vous diriez d'une bonne bouffarde?

--Hein? demanda de Bernaye.

--Eh oui! j'ai vu ça. Quand ils commencent à revenir, on leur souffle du

tabac dans le nez; ça excite, et ça va comme un gant.

--Faites, dit Armand, qui avait reconnu un expert en ces matières.

Muflier revint à la porte, et plaçant ses deux mains devant sa bouche en

manière de porte-voix:

--Hé! Goniglu! cria-t-il.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Descends Joséphine toute bourrée.

Puis, avec un sourire, à Armand:

--Joséphine, c'est ma pipe!

Goniglu, sans comprendre, mais sans discuter, se hâta d'obéir au désir

de Muflier.

Si bien que dans la chambre de ce moribond, nos deux héros, en costume

plus que léger, auraient fait singulière figure sans la solennité du

moment.

Quoi qu'il en soit, Armand n'hésitait plus à profiter du bon vouloir des

deux gredins, subitement transformés en infirmiers.

Et de fait, ils s'acquittèrent de leur tâche avec une dextérité

exemplaire. Les fumigations, en titillant les organes olfactifs et

respiratoires de l'asphyxié, déterminèrent des contractions spasmodiques

dont le résultat fut, au bout de peu de temps, le rétablissement de la

respiration régulière.

Seulement il se produisit ce fait curieux qu'Archibald, rouvrant les

yeux, vit devant lui la figure patibulaire des deux Loups: son cerveau

enfiévré lui montra, dans une vision délirante, la bande acharnée à sa

poursuite, et, sous un effort violent, son bras se détendit avec la

vigueur d'un ressort mis soudain en jeu.

Or, au bout du bras il y avait une main, et cette main était fermée,

faisant poing, et ledit poing s'abattit avec un floc! mat sur le nez de

Muflier, qui se releva brusquement. Le crâne de Muflier vint heurter le

menton de Goniglu, dont la langue, à demi sortie en signe d'attention,

faillit être séparée en deux.

Mais Muflier fut plein de dignité.

Saisissant, entre le pouce et l'index, comme pour un examen sommaire,

son nez rouge de sang, il dit à Armand:

--Quand je vous disais qu'il en reviendrait.

Seulement c'était une crise terrible qui se préparait. Le visage,

d'ordinaire si pâle de Thomerville, était maintenant congestionné.

Armand dut faire appel à tout son sang-froid. Il éprouvait pour

Archibald l'affection d'un frère, et on sait que, pour les savants, la

cure des amis et des proches est la plus difficile.

Plusieurs jours se passèrent dans des angoisses terribles. C'était un

dévouement de tous les instants, des terreurs de chaque minute. Le

délire dura plusieurs nuits, faisant craindre pour la vie du malade.

Muflier, qui, après avoir compris l'effet produit par sa présence,

s'était d'abord discrètement retiré, avait de nouveau offert ses

services à Armand, qui les avait d'abord refusés.

Mais les deux camarades avaient tant insisté que de Bernaye avait fini

par se laisser fléchir.

Du reste, les raisons alléguées par Muflier étaient péremptoires.

La première, c'est que privé--pour cause majeure et pour obéir à M. de

Thomerville--du plaisir de la promenade, il s'ennuyait et tenait à

occuper son temps, l'oisiveté étant la mère de tous les vices.

La seconde, c'est qu'il éprouvait--chose bizarre--une profonde sympathie

pour M. le marquis, sympathie que partageait de tous points messire

Goniglu.

Il en était une troisième qu'il avait prudemment passée sous silence.

Ils étaient naturellement sans nouvelles de Biscarre, et l'accident

arrivé à Archibald paraissait prouver que le roi des Loups avait, cette

fois encore, triomphé de ses ennemis.

Or, Biscarre--ils le devinaient--n'était pas assez niais pour n'avoir

pas compris d'où était venue l'attaque dirigée contre lui: si bien que

les deux acolytes se sentaient mal à l'aise et n'étaient pas fâchés de

se ménager des défenseurs pour l'avenir.

En tout état de cause et quel que fût le mobile de leur conduite,

Muflier et Goniglu étaient devenus d'admirables gardes-malades.

Les ordres d'Armand étaient exécutés avec une ponctualité remarquable.

Rien n'était plus comique que d'entendre Muflier adoucir sa voix pour

faire accepter à Archibald les prescriptions du docteur.

Le premier--ou plutôt le second mouvement d'Archibald, lorsque la raison

lui était revenue et qu'il avait aperçu la tête bizarre de ses

infirmiers, avait été un sourire presque joyeux.

Muflier, la main sur son coeur, avait protesté de son inaltérable

dévouement: Armand avait, en deux mots, patronné les deux amis en

rappelant les services déjà rendus. Si bien qu'Archibald les avait

parfaitement admis auprès de lui.

Il eût voulu même les interroger: mais la consigne du silence était

absolue, et pour un empire--ou même pour mieux que cela--Muflier n'eût

pas répondu.

Voilà comment nous trouvons Muflier agitant avec soin un loch destiné au

marquis de Thomerville.

Celui-ci entrait en pleine convalescence. Son organisme vigoureux avait

résisté à cette épouvantable secousse. Muflier, ce matin-là, était

radieux.

Il savait que le docteur allait lever la consigne du silence, ce qui lui

causait dans la glotte d'agréables chatouillements.

Vers sept heures, Armand arriva.

--Eh bien! mon brave, demanda-t-il à Goniglu, comment va notre malade?

--De mieux en mieux.

--Décidément, dit Armand en riant, voici, pour l'avenir, une profession

toute trouvée.

Goniglu esquissa un geste plein de modestie, puis, s'effaçant, il laissa

passer Armand, qui pénétra dans la chambre de Thomerville.

Muflier se mit au port d'armes.

Armand s'approcha du lit. Archibald lui tendit la main.

--Vous m'avez sauvé! dit-il.

Sa voix était ferme, pleine. C'était bien la santé qui revenait à grands

pas.

--Mon ami, fit Archibald se tournant vers Muflier, laisse-nous; si j'ai

besoin de toi, je t'appellerai.

--Je suis aux ordres de monsieur le marquis.

Et s'inclinant avec cette désinvolture qui lui était naturelle, Muflier

alla rejoindre Goniglu.

--Et maintenant, dit Archibald à Armand, j'espère que vous allez mettre

fin à l'horrible supplice que vous m'avez imposé, à ce silence qui me

pèse et me torture.

--Attendez, fit Armand.

Il alla à la fenêtre, écarta les rideaux, qui laissèrent pénétrer la

vive lumière du matin; puis revenant au lit, il examina longuement le

visage du convalescent.

--Me promettez-vous, dit-il, de parler sans animation, de conserver en

toutes choses votre calme et votre sang-froid?

--Je crois que je n'aurais pas la force de m'exaspérer, fit Archibald en

riant.

--C'est pour cela qu'il ne faut pas abuser de cette première vigueur qui

vous revient. Sous les réserves que j'ai dites, je vous autorise à

parler.

--J'ai d'abord de nombreuses questions à vous adresser.

--Faites.

--Vous n'avez pas encore prononcé le nom de sir Lionel. Est-il vivant?

Une ombre de tristesse passa sur le visage d'Armand.

--Sir Lionel est vivant; mais peut-être eût-il mieux valu pour lui qu'il

eût succombé.

--Que voulez-vous dire?

--J'ignore comment vous avez échappé à l'incendie de la maison de

Biscarre; j'ignore par quelles horribles péripéties vous avez dû passer

avant que vos deux corps vinssent flotter dans la Seine; mais ce que je

n'ai que trop réellement constaté, c'est que la raison de sir Lionel

n'a pu résister à ces secousses.

--Fou! Sir Lionel est fou!

Armand baissa la tête en signe d'affirmation.

Archibald plaça ses deux mains sur son visage. Il y eut un long et

pénible silence. Puis de grosses larmes roulèrent entre ses doigts.

--Mieux valait la mort, dit-il enfin. Pauvre Lionel!

--Vous comprenez maintenant pourquoi jusqu'ici j'avais refusé de vous

répondre: je voulais que vous fussiez assez fort pour entendre cette

révélation, car je savais bien que cette question serait la première que

vous m'adresseriez.

--Mais vous, vous dont la science est supérieure à celle des autres

hommes, désespérez-vous donc de lui?

--La folie de Lionel est de celles qui semblent défier la science. Elle

se caractérise par un calme profond, une impassibilité terrible que rien

ne peut briser. Sir Lionel semble un cadavre qui vit et qui marche. En

face de cette absence de tout effet extérieur, la lutte contre le mal

est plus difficile, presque impossible....

--Vous tenterez tous les moyens, n'est-ce pas?

--Certes, vous n'en doutez pas. Mais il faut avant tout laisser agir le

temps. Une crise peut se déclarer, et c'est alors seulement que je

pourrai utilement tenter la guérison de notre cher ami Lionel.

--J'ai foi en vous, dit Archibald. Vous le sauverez....

Armand secoua la tête. Il doutait de lui-même. Archibald passa sa main

sur son front, puis il reprit:

--Qu'est devenu le misérable que nous poursuivions?

Armand raconta succinctement à Archibald ce qui s'était passé.

Aussitôt qu'il avait vu enlever son frère, Droite avait couru chez

Armand. Celui-ci connaissait l'expédition tentée par Archibald et Lionel

au quai de Gèvres. Il ne douta pas que ce ne fût dans ce repaire que

Gauche avait été entraîné. Il avait couru à la maison sinistre et

n'avait pas tardé à découvrir l'issue par laquelle il était possible d'y

pénétrer par derrière. On sait le reste.

--Maintenant, ajouta Armand, qu'est devenu Biscarre? Je ne saurais le

dire. Voici les renseignements qui ont été publiés le lendemain dans un

des journaux qui se sont occupés de cette affaire....

--Lisez, dit Archibald.

--Nos renseignements spéciaux, dit encore Armand, tandis qu'il tirait de

sa poche un journal dont la date remontait déjà à plusieurs jours, ne

nous ont rien appris de plus. Voici la note la plus complète que j'aie

encore lue:

«Depuis longtemps déjà, la police était sur la trace d'une association

occulte et criminelle dont les affiliés portaient le sobriquet de Loups

de Paris. On soupçonnait d'en faire partie un recéleur du quai de

Gèvres, connu sous le nom du vieux Blasias. Des mesures avaient été

prises pour s'emparer de lui et on espérait d'un seul coup de filet se

saisir des principaux affiliés de la bande.

»Mais, sans doute, M. le préfet, trop préoccupé de protéger le trône et

les bases de l'ordre social (inutile de dire que le journal où se

trouvaient ces lignes appartenait à l'opposition), a cru devoir trop

longtemps surseoir à l'expédition projetée.

»La nuit dernière, un incendie a dévoré la masure qui servait de refuge

au vieux Blasias, qui, selon toute apparence, était le chef de

l'association. Ce misérable est parvenu à s'enfuir, mais d'après toutes

les probabilités, il a trouvé la mort dans la Seine, qu'il avait

tenté--on ne sait pourquoi--de traverser à la nage. Ce qui donne à cette

hypothèse une certaine vraisemblance, c'est que des mariniers ont retiré

de l'eau des vêtements qui ont été reconnus pour lui appartenir et dont

sans doute il s'était débarrassé afin de garder la liberté de ses

mouvements. Jusqu'ici le cadavre n'a pas été retrouvé.

»On croit que ce Blasias n'était autre qu'un nommé Biscarre, ancien

forçat évadé. Nous espérons que la police, faisant trêve à ses soucis

politiques, mettra tout en oeuvre pour s'emparer de ses complices.

Est-ce donc être trop exigeant?»

--Rien de plus? demanda Archibald.

--Voyez vous-même.

Et Armand lui tendit le journal. Archibald parcourut de nouveau

l'article indiqué comme pour y découvrir quelques détails qui lui

eussent échappé à première audition.

Tout à coup il poussa un cri de surprise.

--Qu'avez-vous donc? demanda Armand.

--N'avez-vous pas lu l'entrefilet qui se trouve un peu plus bas?

--Qu'est-ce donc?

--Voyez vous-même.

Ce second article était ainsi conçu:

«Encore un désastre financier! L'exemple qui vient de haut est mis à

profit par les spéculateurs de toutes les classes. Une de ces maisons

interlopes qui s'arrogent le titre usurpé de banque, vient de

s'effondrer dans des conditions assez bizarres.

»Pendant la journée d'hier, aucun des employés de la maison Mancal,

dont le siége se trouvait rue Louis-le-Grand, n'a paru aux bureaux de la

Société. Les garçons de bureau eux-mêmes n'ont pas ouvert les portes à

l'heure ordinaire, et les nombreux clients qui venaient apporter ou

retirer des dépôts n'ont pu y pénétrer.

»Immédiatement averti et devinant un de ces sinistres auxquels l'esprit

de spéculation qui inspire le pouvoir donne de trop fréquents prétextes,

le commissaire de police a fait ouvrir les portes.

»Les bureaux étaient complétement vides: tous les papiers avaient été

enlevés clandestinement. Inutile de dire que la caisse ne contenait plus

aucune valeur.

»Une enquête a été commencée à l'effet de rechercher les causes et

l'étendue du désastre; on se préoccupe au parquet de connaître quels

étaient les antécédents du sieur Mancal, qui, grâce à des connivences

dont la nature reste encore un mystère, avait su pénétrer dans la

société et y acquérir une sorte de confiance imméritée.

»Nous nous permettrons de trouver qu'il est un peu tard, mais nous nous

en tiendrons au proverbe: Mieux vaut tard que jamais.»

--Eh bien? demanda Armand.

--Mon cher ami, reprit Archibald, vous n'ignorez pas que la maladie, en

affaiblissant le corps, donne souvent à l'esprit une lucidité nouvelle;

c'est comme une sorte de divination, qui par malheur ne dure pas alors

que la santé est rétablie....

--Je ne vous comprends pas....

--Eh bien, traitez-moi de visionnaire si vous voulez, mais je ne sais

quel instinct me dit qu'il y a corrélation entre ces deux faits....

--Entre la disparition de Biscarre....

--Et celle de Mancal. Mais je vais plus loin: je ne joue pas au devin.

Maintenant que mes souvenirs me reviennent, je comprends pourquoi cette

singulière pensée m'est venue, et vous allez le comprendre comme moi...

Veuillez, je vous prie, appeler mes deux singuliers gardes-malades....

--Je vous obéis. Mais, à ce propos, n'est-il pas étrange que de

semblables bandits aient montré pour vous soigner un dévouement qui

faisait envie même à vos amis?

--Que voulez-vous? fit Archibald en riant, je les ai ensorcelés.

--En ce cas, dit Armand, s'il vous convient de les garder à votre

service, je vous donnerai un conseil....

--Lequel?

--C'est de les engager à changer de nom.

--Et pourquoi?

--Ce nom de Muflier, surtout.

--Ah! mon cher ami! fit Archibald, permettez-moi de vous dire que je ne

reconnais point votre coup d'oeil ordinaire. Effacer le nom de Muflier,

mais ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime... Muflier

s'appelant Jean ou Martin ne serait plus lui-même. Muflier il est,

Muflier il restera, c'est-à-dire le gredin poseur, qui joue à l'homme

sensible, capable de tout, même d'une bonne action. Ce nom de Muflier

est sa force et la mienne. J'y tiens, et je le garderai tel.

--A votre aise. Certes, vous les connaissez mieux que moi....

--Appelez-les donc... et par leur nom, bien entendu.

--Muflier!... Goniglu!... demanda Armand.

Nos deux amis étaient aux aguets, non par indiscrétion--car d'honneur

c'était à ne plus les reconnaître--mais pour être prêts au premier

appel.

--Me voici! dirent-ils, chacun avec son accent spécial.

--Mon cher monsieur Muflier, dit Archibald, et vous aussi, monsieur

Goniglu, permettez-moi tout d'abord de vous témoigner ma

reconnaissance....

--Oh! marquis!

--Je vous demande en même temps pardon, car il me semble me souvenir que

parfois je vous ai tutoyés....

--C'était un honneur pour nous....

--Point! j'avais tort et je m'en accuse. Je veux vous rendre désormais

les égards qui vous sont dus, et tout d'abord veuillez vous débarrasser

de ces tabliers indignes de vous.

Muflier regarda Goniglu, qui regarda Muflier.

Leur visage s'allongeait de piteuse façon.

--Écoutez, monsieur le marquis, dit Goniglu, si vous avez à vous

plaindre de nous, il vaut mieux le dire tout de suite....

--Me plaindre de vous! non pas. Mais en quoi ce tablier....

--Ce tablier prouve que vous voulez bien continuer à accepter nos

soins... Tenez, je vais vous dire la vérité. Nous sommes des gredins...

mais vous nous allez, et vous nous désolerez en nous renvoyant....

--Mais on ne vous renvoie pas, interrompit Armand, que cette naïveté

touchait malgré lui.

Comme l'avait dit Archibald, c'était une véritable joie pour lui que les

airs ahuris des deux coquins.

--Eh bien, n'en parlons plus!... reprit-il avec une gravité comique;

cependant, comme ce n'est pas aux infirmiers, mais aux gentlemen que je

viens m'adresser... j'aurais préféré....

--Laissez-nous le tablier! répéta Goniglu.

--Gardez-le donc, fit Archibald en soupirant. Maintenant, mes braves,

causons de nos petites affaires... et de votre ami Biscarre....

--Biscarre! s'écrièrent les deux hommes avec une terreur réelle. Où

est-il?...

--Nous n'en savons rien... Cependant nous avons certaines raisons de

croire qu'il est mort....

Muflier et Goniglu se levèrent brusquement:

--Si vous avez vu son cadavre, si vous l'avez touché, si vous l'avez

enterré de vos propres mains... oui, le Bisco a _dévissé son billard_...

mais sans ça, pas vrai!... faut pas vous monter le coup... il n'y a que

les bons chiens qui crèvent.... Avez-vous une preuve?...

--Non, tenez, lisez ceci.

Armand remit à Muflier le journal.

Celui-ci lut lentement, avec soin. Goniglu suivait les lignes par-dessus

son épaule.

--Eh bien? demanda Armand.

--Le Bisco est vivant, articula nettement Muflier.

--Cependant, il est tombé à l'eau et n'a pas reparu.

--On ne l'a pas vu reparaître, ça n'est pas la même chose.

--Mais ses vêtements?

--C'est une frime.

Il y eut un silence. Au fond, Archibald et Armand partageaient l'opinion

de Muflier.

--Dites-moi maintenant, reprit Archibald, si mes souvenirs ne me

trompent pas. Ne m'avez-vous pas parlé de certaine maison de banque dans

laquelle vous aviez vu plus d'une fois pénétrer le Bisco?

--Ça, c'est vrai.

--Dans quelle rue?

--Rue Louis-le-Grand.

--Et vous ne l'avez jamais vu ressortir?

--Jamais.

--Alors, qu'est-ce que vous supposez?

--Dame! c'est difficile!... Voyez-vous, si vous connaissiez le Bisco,

vous sauriez que le diable est un imbécile auprès de lui... Il passe à

travers l'eau ou le feu sans se mouiller ni se brûler... à travers les

murs sans faire de trou. Ah! c'est un fameux matou! et si nous tombons

sous sa griffe, nous ne sommes pas blancs.

--Étiez-vous entrés quelquefois dans cette maison de banque?

--Non! fit Muflier en levant les bras au ciel. Est-ce que nous avons des

valeurs, nous? est-ce que nous jouons à la Bourse?

Archibald et Armand échangèrent un regard. Leurs soupçons étaient

justifiés. Biscarre et Mancal n'étaient évidemment qu'un seul et même

personnage.

Quant au bon vouloir des deux anciens complices de Biscarre, il ne

pouvait être mis en doute, et le meilleur garant de leur sincérité était

la terreur que leur inspirait le roi des Loups.

--Ainsi, dit Armand, vous ne connaissez point, au sujet de Biscarre,

d'autres renseignements que ceux précédemment donnés?

Muflier se leva et prit une pose de tragédie, la main étendue à la façon

d'un Horace de pendule:

--Je vous fiche mon billet, dit-il d'une voix profonde, que si je

pouvais tirer la corde qui le pendra, je me ferais un plaisir de ne pas

le rater....

--Vous êtes donc devenu son ennemi?

--Oh! il y a longtemps que ça grainait. Je ne fais pas la petite bouche.

Comme gueux, il m'allait, mais comme homme, il ne m'appréciait pas ce

que je vaux.

--Grand tort et preuve évidente de mauvais goût, fit Archibald.

--Et puis, voulez-vous que je vous dise? ajouta Muflier, eh bien! vous

me bottez considérablement, vous deux! Je vois bien que vous vous f...

de moi, mais je ne vous en veux pas. Vous avez l'air de bons zigues, et

j'ai un _béguin_ pour vous... Pas vrai, Goniglu?

Goniglu était ému. Il tourna la tête et murmura:

--Ils me vont comme un gant....

--Eh bien! voilà qui est convenu, mes braves. Si vous mordez au bien, on

tâchera de faire quelque chose de vous.

Goniglu regarda Archibald avec ahurissement:

--Faudra donc faire de bonnes actions?

--Peut-être.

--C'est que... l'expérience nous manquera.

--Bah! un apprentissage à faire!... Maintenant, mes amis, sans vouloir

vous êtes désagréable, bien entendu, je vous prierai de me laisser seul

avec mon ami....

--Compris! fit Muflier. Allons! Goniglu! haut le pied!...

Ils saluèrent et se dirigèrent vers la porte.

Mais avant de la franchir, ils se retournèrent encore.

--Vous savez, dit Muflier, faut pas vous gêner avec nous... et s'il y a

quelque coup de torchon à donner pour votre service, allez-y!...

--Merci, fit encore Archibald.

La porte se referma.

--Singuliers alliés! dit Armand.

--Eh! mon Dieu! des gredins convertis valent souvent mieux que des

hypocrites....

--Vous avez raison, nous ne pouvons nous dissimuler que la lutte est

loin d'être terminée.

--Vous pensez aussi que Biscarre est vivant?

--J'en ai la presque certitude. Je dirai plus, je le désire....

--Et pourquoi?...

--Vous oubliez donc que cet homme tient en sa possession le secret de la

marquise de Favereye... et que lui mort, elle perd tout espoir de

retrouver son enfant?...

--C'est vrai....

--Ah! si comme moi vous aviez vu son désespoir, lorsqu'elle a cru à la

disparition de ce misérable!... Était-ce là, d'ailleurs, ce que nous lui

avions promis?...

--Tout ce que vous dites est juste... Il faudra pourtant que cet homme

soit puni....

--Certes... seulement il faudra qu'il parle... Mais je dois vous

quitter. Je remarque sur votre visage des traces de fatigue. Je ne vous

adresserai plus qu'une question... mais c'est par nécessité. Je désire

savoir comment vous vous êtes échappés de la prison où vous retenait

Biscarre... Peut-être ces détails me mettront-ils sur la voie du

traitement qui peut sauver sir Lionel....

--Le récit n'est pas long, fit Archibald en souriant tristement.

Niaisement nous avions été battus par ce bandit... Une trappe s'était

ouverte sous nos pas et nous étions tombés d'une hauteur de plusieurs

mètres dans une sorte de caveau où l'obscurité était profonde. Cette

chute subite nous avait étourdis, mais cependant nous ne tardâmes pas à

revenir à nous. Les ténèbres ne nous permettaient pas d'examiner le lieu

où nous nous trouvions; nous nous serrions les mains, et, parlant à

voix basse, nous échangions nos premières impressions. En vérité, nous

nous croyions perdus. Pour moi, je ne croyais pas qu'il nous fût

possible de sortir de ce tombeau; mais sir Lionel fit preuve le premier

d'une énergie qui me rassura.

«De deux choses l'une, dit-il, ou cet _in pace_ est sans issue, et nous

sommes condamnés à périr de faim, ou le misérable Biscarre va nous

achever tout à l'heure, avec quelques-uns de ses complices. Donc, la

position paraît de toute façon désespérée. Cependant nous sommes

vivants, nous avons toute notre vigueur, et nous ne devons attendre ni

l'épuisement ni le massacre. Cherchons et étudions l'endroit où nous

nous trouvons.

»--Sans lumière?...

»--Allons donc! ne suis-je pas un fumeur?

»Un instant après, une allumette éclatait, et nous pouvions regarder

autour de nous. C'était une cave à voussure de maçonnerie. Au premier

coup d'oeil, il semblait qu'elle n'eût d'autre issue que la trappe par

laquelle nous y avions été précipités.

»La lueur s'éteignit, et nous fûmes de nouveau plongés dans l'obscurité.

Nous ne parlions plus: nous réfléchissions; et je dois avouer que pour

ma part, je ne doutais pas que notre mort fût certaine. Tout à coup sir

Lionel posa sa main sur mon bras.--Écoutez, fit-il.--Je tendis l'oreille

et je perçus un bruit faible, quelque chose comme un frottement lent et

régulier, un va-et-vient dont il m'était impossible de discerner la

nature.

»--Qu'est-ce que cela? demandai-je.--C'est le remous de l'eau, dit

simplement Lionel.--De l'eau?

--Lionel avait enflammé une seconde allumette, et rapidement il fit le

tour du caveau, qui mesurait environ cinq à six mètres carrés.

»--Je ne me trompe pas, dit-il. Approchez-vous. Voyez cette portion de

la muraille, elle suinte, et en y portant la main on sent une humidité

glaciale.--Quelle conclusion en tirez-vous?--Que cette cave dépend de

quelque ancien égout muré depuis longtemps; la voûte existe de l'autre

côté de cette muraille, et le flot de la Seine s'y engouffre. C'est là

le bruit que vous entendez.

»--Alors, nous risquons d'être noyés, si par hasard la muraille cède...

Ceci est pour nous une nouvelle chance de mort.--Ou de salut!...--Je ne

vous comprends pas.--Mon cher Archibald, reprit Lionel, dont la voix

était aussi calme que s'il eût causé dans un salon, celui qui

s'abandonne n'est pas digne de son titre d'homme. Dans le péril où nous

nous trouvons, tenter l'impossible, risquer une folie devient un devoir,

et il n'est pas de plan si insensé qu'il ne soit bon et juste de s'y

arrêter. Mort pour mort, je préfère périr en luttant. Je ne suis pas de

la race des agneaux qui tendent le cou, ni des condamnés qui sourient

sur l'échafaud pour faire croire à leur courage. Sous le couteau, je

lutterais encore, je lutterais toujours... Cela dit, ce que je vais vous

proposer vous paraîtra sans doute ridicule... raison de plus pour

l'adopter....

»--Parlez! m'écriai-je, votre confiance me gagne, et soyez certain que

vous n'aurez pas à rougir de moi....

--Écoutez-moi donc. Tout en parlant, comme il convient de ne pas perdre

de temps, j'ai étudié la nature de cette muraille; elle est faite de

moellons, joints par un ciment que l'humidité a fortement attaqué, et

je suis certain qu'au moindre effort nous parviendrons à disjoindre les

pierres....

»--Mais l'eau se précipitera ici: nous périrons asphyxiés...--C'est

vraisemblable, et pourtant ce n'est pas absolument certain. Voici comme:

la voûte est haute, nous attaquerons la muraille à son sommet. Dès que

nous serons parvenus à faire une ouverture, l'eau pénétrera dans le

caveau, et en même temps sa force nous aidera singulièrement à agrandir

l'issue. Tout le plan est celui-ci: que l'ouverture soit assez grande

pour nous laisser passer avant que l'eau ait complétement rempli le

caveau. Le flot nous saisira et nous entraînera au dehors, et si nous ne

sommes pas brisés, broyés, cent fois tués, noyés et asphyxiés, nous

reverrons nos amis... sinon advienne que pourra....

»Son accent était empreint d'une telle philosophie que, bien que je ne

comprisse pas très-clairement sur quelles chances il pouvait réellement

compter, je lui répondis que j'étais prêt à tout.

»Aussitôt nous nous rapprochâmes du mur. L'un de nous, à tour de rôle,

tenait une allumette enflammée, et, pendant les quelques minutes de

clarté que nous donnait la cire jusqu'à sa complète combustion, l'autre

s'efforçait, à l'aide d'une forte lame de canif, de disjoindre les

pierres. Je craignais d'abord d'user trop rapidement les allumettes;

mais sir Lionel, qui ne perdait pas un seul instant son sang-froid, me

rappela très-justement qu'en tout état de choses, elles nous seraient

inutiles à l'avenir.

»Tout à coup Lionel poussa une exclamation de joie, bientôt coupée par

un cri de surprise et d'effroi. Au même moment, je me sentis frapper en

plein visage par une colonne d'eau, lancée avec force. Je chancelai,

mais, me raidissant, je parvins à me tenir debout.

»--Eh bien? demandai-je à Lionel.

»--Voilà la crise, fit-il. L'eau entre. Mais jusqu'ici l'ouverture est

trop étroite pour nous. Voici que l'eau emplit la cave: je la sens qui

touche déjà mes chevilles, et bientôt elle sera aux genoux; si elle

atteint les épaules et la tête avant que nous puissions nous jeter dans

le chenal, l'affaire est entendue.

»Je me tenais auprès de lui: ses mains crispées s'accrochaient aux

pierres et s'efforçaient de les attirer en avant. Mais par un hasard

fatal, l'assise inférieure était formée de pierres lourdes et qu'il

semblait impossible d'ébranler....

»L'eau tombait toujours avec un mugissement sourd: la nappe montait en

tourbillonnant et nous enserrait à la ceinture. Le remons était si fort

que nous avions peine à conserver notre équilibre.

»--Encore deux minutes et tout sera fini, dit Lionel. Je crois qu'il

faut prendre son parti. En somme, ce n'est pas une mort plus désagréable

qu'une autre.

»A peine avait-il prononcé ces paroles, que, levant la tête, je poussai

un cri à mon tour. A travers les fentes de la trappe qui s'était ouverte

sous nos pieds, j'apercevais une lueur rouge, intense, sanglante.--Le

feu! m'écriai-je.--Où cela?--Dans la maison du bandit... au-dessus de

notre tête....

»--Bon! fit Lionel en riant, c'est la méthode _contraria contrariis_;

seulement, comme si nous avions tous les allopathes du monde à nos

trousses, nous sommes bien morts.

»Au même instant, il se fit auprès de nous un écroulement. Où? Comment?

Par quel miracle? Je ne puis rien dire. Je me sentis saisi par le flot,

entraîné dans une sorte de gouffre où mon corps jouait comme une

épave... la nuit... un épouvantable fracas... mes membres se heurtaient

à des corps durs qui me faisaient mal... Je comprends maintenant: la

muraille s'était abîmée sous les efforts de Lionel. Par quel étrange

bonheur avons-nous été entraînés vers la rivière? je ne le sais... je

perdis connaissance... C'est alors que vous nous avez repêchés, Lionel

et moi... J'en ai été quitte pour une fluxion de poitrine. Quant à mon

cher et pauvre ami, je suis désespéré de ce que vous m'avez appris.

C'est lui qui nous a sauvés!... C'est à vous de le sauver

maintenant!...»

Archibald avait mis dans son récit une animation qui l'avait épuisé. Des

gouttelettes de sueur perlaient sur son front.

--Écoutez-moi, mon ami, reprit Armand. Votre guérison est certaine, et

avant une semaine vous serez prêt à recommencer la lutte. Il ne faut pas

nous le dissimuler, elle sera terrible. Le misérable Biscarre n'a

disparu que pour mieux pouvoir dresser ses batteries. Attendons-nous à

quelque coup de tonnerre éclatant tout à coup. Lionel nous manque; mais

nous avons une nouvelle recrue, sur laquelle je compte beaucoup.

--De qui voulez-vous parler?

--De ce jeune homme que les frères Martin ont sauvé du suicide, de

Martial. C'est une âme dévouée et un coeur énergique. Et je crois

d'autant plus en lui que j'ai acquis une conviction... Martial est le

fils d'un homme que j'ai trouvé assassiné au Cambodge, dans un de mes

derniers voyages. Et je suis persuadé--ceci peut vous paraître

étrange--qu'à ce meurtre n'est pas étranger certain personnage que nous

connaissons et qui joue à Paris un rôle mystérieux....

--Quel est ce personnage?

--M. de Belen.

--Ah! cette sorte de métis portugais... serait un assassin!

--Les preuves me manquent... un seul homme peut me les donner.

--Et cet homme....

--C'est Soëra, c'est l'être bizarre que j'ai recueilli le jour même où

le père de Martial avait été assassiné.

--Mais quel rapport avec M. de Belen?

--Il y a quelques jours, lors du bal donné par le duc, Soëra, qui était

venu me chercher pour me rendre au club, a entendu la voix de Belen et

n'a pu réprimer son agitation.

--Vous l'avez interrogé?

--Certes; mais cet homme appartient à une race bizarre, soumise à des

rites inconnus; depuis le soir où cette révélation soudaine a éclaté--du

moins à ce que je suppose--Soëra s'est renfermé dans un mutisme absolu;

il passe les journées et les nuits prosterné dans l'attitude de la

prière, immobile comme un fakir indien... Et force m'est d'attendre que

l'heure ait sonné où le dieu qu'il invoque lui aura permis de parler....

--N'avez-vous pas mis Martial en face de Soëra?

--Je vous comprends. Vous vous souvenez qu'à la vue de Martial, j'ai été

frappé d'une ressemblance que je n'ai pu m'expliquer. En effet, ce jeune

homme est le portrait vivant de son père, de ce vieillard que j'ai

trouvé horriblement mutilé, expirant dans d'épouvantables tortures. Oui,

le jour viendra où, si mes prévisions se réalisent, Soëra dira au fils

toute la vérité; mais il règne dans cette aventure de profondes

obscurités, que je cherche à percer. Par bonheur, mes études sur les

langues asiatiques me fournissent quelques lueurs qui servent à me

guider. Quoi qu'il en soit, je sens que le Club des Morts aura à punir

en M. de Belen--et peut-être en un autre, que je ne vous nommerai pas

encore--deux criminels... Ce jour-là, Archibald, si j'ai besoin de

vous....

--Comme toujours, vous me trouverez prêt....

--Donc, prudence! attendez l'apparition de Biscarre... ne perdons pas de

vue Belen, et notre oeuvre s'accomplira....

Un instant après, Armand, reconduit par Muflier, qui se confondait en

salutations, sortait de l'hôtel d'Archibald.

Les loups de Paris II. Les assises rouges · 第 11 / 65 题