«Au très-illustre seigneur, roi des Français, Raimond, humble abbé de
Moissac, et toute la congrégation du monastère de Moissac, salut: comme
nous lisons, entre autres choses, que vos prédécesseurs ont fondé le
très-antique monastère désigné sous le nom de Moissac, et l'ont doté de
la possession des champs d'alentour, cela est aussi porté dans les
gestes des rois de France et du bienheureux Ansbert, archevêque de
Rouen, et abbé de ce monastère; et dans la consécration de notre église
il se trouve entre autres choses:
«Ceci, Christ notre Dieu, a été fondé pour toi par le roi Clovis, et la
munificence de Louis a depuis augmenté ce don.»
«Cependant, par une suite de nos péchés, les comtes de Toulouse nous ont
enlevé la plus grande partie desdites possessions et les ont assignées
aux gens de guerre qui ont accablé de beaucoup d'exactions notre ville
de Moissac, tellement qu'ils se sont presque entièrement emparés de
cette ville et des environs. Cette année, avant que les Croisés
l'assiégeassent, nous nous mîmes en route munis de nos priviléges pour
venir trouver Votre Excellence. Le comte ayant vu cela, nous prit et
nous enleva nos priviléges et tout ce que nous avions. Après cela, les
Croisés ont ravagé tout ce qui était dedans et dehors; de sorte que nous
n'avons pas eu moyen de venir devant Votre Sublimité. C'est pourquoi
nous répandons devant Votre Compassion nos lamentables prières, afin
que, par l'inspiration de la miséricorde divine, vous daigniez subvenir
aux détresses de votre maison et de votre ville; car si vous n'y
subvenez point, nous serons entièrement désolés. Et sache Votre
Sublimité que nous prions pieusement sans interruption le bienfaiteur de
tous pour votre salut et la prospérité de votre règne, et qu'en mémoire
spéciale de vous et des vôtres, deux cierges de cire brûlent nuit et
jour devant notre grand autel élevé en l'honneur des bienheureux apôtres
Pierre et Paul, et chaque jour se dit en la même institution une messe
spéciale, et chaque jour nous donnons la nourriture à trois pauvres,
dont chacun reçoit autant de pain et de vin qu'un moine; et le jour de
la cène du Seigneur, toujours en votre intention, deux cents pauvres
reçoivent dans le cloître du monastère du pain et du vin, des fèves et
de l'argent. À toutes les heures canoniques, tant du jour que de la
nuit, se disent pour vous des oraisons spéciales; il se célèbre dans le
monastère un anniversaire général pour tous nos seigneurs les rois
défunts; dans toutes les messes et oraisons, dans les jeûnes et aumônes
et autres bonnes oeuvres qui se font et doivent se faire à l'avenir,
tant dans le monastère que dans l'abbaye, dans les prieurés et autres
lieux sujets au monastère, par un mandement général fait en certaines
années dans le chapitre général de Moissac, monseigneur le roi de
France, comme notre patron et fondateur, et tous ceux de sa race et de
ses prédécesseurs, sont recommandés et spécialement désignés; et afin
que ces bonnes oeuvres et les autres que nous faisons, pour la
conservation de vous et de votre royaume, ne puissent pas aisément
tomber en désuétude, nous envoyons à Votre Sublimité notre présent
député le frère Gérard, afin que fléchissant les genoux devant vous, il
vous supplie qu'il plaise à Votre Bénignité, en rétablissant nos
priviléges et l'immunité des possessions qui nous ont été accordées par
vos prédécesseurs, nous reconstituer et rétablir dans la liberté
primitive de notre monastère, qui a été réduit, et l'est encore, dans
une très-grande servitude. Lesquelles choses ledit député exposera plus
en détail à Votre Majesté, et nous la supplions, au nom de l'amour
divin, de les recevoir et écouter bénignement. Que Notre-Seigneur
Jésus-Christ vous ait en sa garde, vous et votre royaume, et vous
conserve en toute félicité!»