À PIERRE, ROI D'ARRAGON,

Pour réclamer son secours en 1211, après la levée du siége de

Toulouse par Simon de Montfort.

«Au très-excellent Seigneur Pierre, par la grâce de Dieu, roi d'Arragon

et comte de Barcelone, les consuls et le conseil, et la totalité de la

ville et des faubourgs de Toulouse, salut et toutes sortes de

dilections: Nous voulons exposer à Votre Excellence, depuis l'origine et

selon que cela se présentera à notre souvenir, les négociations et la

totalité des choses qui se sont passées jusqu'à présent entre le

seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux et légat du siége apostolique, et nous

et la totalité de notre ville; nous prosternant jusqu'à terre devant

Votre Sérénité pour lui demander que la suite des choses que nous avons

à lui raconter, quelque prolixe qu'elle puisse être, ne fatigue point

ses veilles.

«Que Votre pieuse Sagacité sache donc que le seigneur abbé de Cîteaux

nous adressa ses messagers avec des lettres par lesquelles il nous

ordonnait de livrer sans délai, eux et tous leurs biens, à l'armée des

barons, ceux que ses messagers nous désigneraient pour sectateurs des

hérétiques, afin qu'en présence des barons ils se justifiassent, selon

la jurisprudence et coutume de Brayne, disant que si nous ne le faisions

pas il nous excommunierait nous et nos conseillers, et mettrait notre

ville en interdit. Nous, ayant alors interrogé ceux qu'on nous désignait

comme sectateurs des hérétiques, ceux-ci nous répondirent constamment

qu'ils n'étaient ni hérétiques ni sectateurs d'hérétiques, et promirent

de demeurer, sans s'en écarter, sous l'autorité de la sentence de

l'Église. Nous ne les avions point connus comme hérétiques ni sectateurs

d'hérétiques, car ils habitaient parmi nous comme attachés à la foi

chrétienne; et quand, sur la demande et volonté des légats de

monseigneur le pape, maître Pierre de Castelnau et maître Raoul, toute

notre ville jura soumission à la sainte foi catholique romaine, ils en

firent aussi le serment, et les légats reconnurent pour soumis à la foi

catholique et véritablement chrétiens tous ceux qui, selon leur volonté,

avaient prêté ce serment; c'est pourquoi nous fûmes grandement surpris

de l'ordre susdit, sachant que, long-temps auparavant, le seigneur

comte, père du comte actuel, avait reçu mission d'ordonner au peuple de

Toulouse, par un acte dressé à cet effet, que si un hérétique était

trouvé dans la ville ou le faubourg de Toulouse, il fût conduit au

supplice avec celui qui l'aurait reçu, et les biens de tous deux

confisqués. D'après quoi nous en avons brûlé beaucoup et ne cessons

point de le faire toutes les fois que nous en trouvons. Nous répondîmes

aux lettres et aux messagers que tous ceux qu'ils nous désignaient, et

d'autres s'ils les voulaient désigner, seraient soumis à la juridiction

du siége épiscopal de notre ville et à la connaissance des légats de

monseigneur le pape ou du seigneur Foulques, notre évêque, selon ce

qu'enseigne le droit canonique suivi par la sainte Église romaine, et

que, si monseigneur le légat refusait d'admettre cette réponse, nous

sachant par là condamnés, nous nous mettions nous et les accusés vivant

sous la protection du seigneur pape, et en appelions au siége

apostolique, fixant notre appel à l'octave de la fête saint Vincent; et,

quoiqu'il eût reçu de nous cette réponse, néanmoins il nous excommunia

nous et nos conseillers, et nous mit en interdit. D'où vous pouvez

croire que nous fûmes grandement contristés, car les accusés n'avaient

confessé aucun des crimes qui leur étaient imputés, et n'en avaient

point été convaincus par témoins. De plus, quelques-uns de ceux dont les

noms avaient été inscrits sur la liste, et que nous avions été requis de

livrer entre les autres aux barons avec leurs biens, furent ensuite, en

leur absence, effacés de cette liste par notre délégué M****, avec le

consentement dudit abbé, sans avoir fait satisfaction; d'où vous pouvez

juger, par rapprochement, quelle confiance méritait cet acte

d'accusation. D'après cela, nous envoyâmes nos messagers, hommes sages,

pour suivre, avec monseigneur le comte, notre appel et notre affaire

auprès du siége apostolique; et ceux-ci, après beaucoup de travaux et

divers périls, étant revenus avec des lettres de monseigneur le pape,

nous présentâmes audit abbé de Cîteaux les lettres obtenues de

monseigneur le pape dont nous vous transmettons ici la teneur, voulant

en tout procéder selon leur contenu.

«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre vénérable

frère l'évêque de Reggio, et notre cher fils l'abbé de Cîteaux, légats

du siége apostolique, et à maître Théodise, chanoine de Gênes, salut et

bénédiction apostolique: Sont venus en notre présence nos chers fils les

messagers des consuls, du conseil et de la généralité de la ville de

Toulouse avec des lettres de beaucoup et très-grands personnages qui

nous demandaient avec eux et en leur faveur que nous daignassions

admettre avec clémence leurs humbles prières au sujet de la sentence

d'excommunication publiée contre les consuls et le conseil, et de

l'interdit auquel a été soumise toute la ville, parce qu'ils n'ont pas

voulu livrer, sans être entendus, avec leurs biens, pour en être fait à

la volonté des Croisés, ceux que ces messagers, mon fils l'abbé et

l'armée des barons, désignaient pour hérétiques ou sectateurs

d'hérétiques; sur quoi ils nous ont prié de les protéger dans notre

miséricorde; et quoiqu'ils affirmassent avoir été condamnés après leur

appel au siége apostolique, ils promirent cependant de satisfaire

dignement, afin de mériter d'obtenir l'absolution. Nous donc, à

l'exemple de celui qui ne veut pas détruire l'âme du pécheur, mais son

péché, disposé à écouter leurs prières, nous y avons pourvu en vous les

renvoyant, parce que vous connaissez mieux les circonstances des choses;

mandant à votre discrétion, par cet écrit apostolique, que comme il y

aurait péril en la demeure si la ville, prête à satisfaire, comme ils le

disent, demeurait, par le fait de votre absence, plus long-temps sous

l'interdit, vous vous transportiez promptement sur les lieux en propre

personne; et ayant reçu d'eux, sur ce point, la caution que vous jugerez

suffisante en cette affaire, vous leur départiez le bienfait de

l'absolution et preniez soin de les délier de l'interdit, leur

enjoignant ce que selon Dieu vous jugerez être avantageux; que si vous

ne pouviez assister tous à l'exécution de ceci, deux de vous néanmoins

en soient chargés.»

«Donné à Latran, le 14 avant les calendes de février, et de notre

pontificat l'an douzième.»

«Mais le seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux, ayant voulu, contre la teneur

du rescrit, procéder seul et de sa propre volonté, nous voyant de

nouveau condamnés par lui, nous appelâmes une seconde fois. Cependant,

par la suite du temps, sur l'admonition et les prières dudit abbé, du

seigneur Foulques, évêque de Toulouse, de l'évêque d'Uzès et autres gens

de bien, nous renonçâmes au susdit appel et nous soumîmes à son jugement

nous et notre ville, afin qu'il pût procéder seul, mais selon la teneur

des lettres du pape, et nous promîmes, d'un commun accord, pour la

généralité de la ville, de payer mille livres toulousaines destinées à

la poursuite des pervers hérétiques et au soutien de la sainte Église.

Ledit abbé consentit bénignement à recevoir le tout et nous reconnut

nous et la totalité de notre ville de Toulouse, ville et faubourg, pour

vrais catholiques et fils légitimes de la sainte mère Église; et en

présence de la ville et du seigneur Foulques, évêque de Toulouse, et des

autres ecclésiastiques du diocèse et de monseigneur l'évêque d'Uzès,

son assesseur et conseiller, actuellement légat, il nous donna

solennellement la bénédiction. Il nous promit aussi de rétablir, par ses

lettres et ses paroles, notre réputation chez ceux auprès de qui nous

avait été donnée la tache d'hérétiques. Lorsque nous lui eûmes payé cinq

cents livres, certaines dissensions s'étant élevées parmi nous, nous ne

payâmes point les cinq cents livres restantes, parce que nous ne les

pûmes rassembler avant que la paix fût rétablie. Pour cela seulement, et

sans nous accuser d'aucune autre faute, il excommunia immédiatement les

consuls, et, malgré notre obéissance, nous mit en interdit. Après avoir

supporté pendant quelque temps une si impudente injustice, de peur

d'avoir l'air, aux yeux des ignorans, d'être rebelles et de regimber

contre l'aiguillon, sur la demande et volonté des légats de monseigneur

le pape, et de Foulques, évêque de Toulouse, nous fîmes de nouveau

serment que nous serions prêts, sur leurs ordres, à nous soumettre à

leur volonté et jugement, et à celui de monseigneur le pape, sur toutes

choses ayant rapport à l'Église; et, d'après ce serment et les autres

que nous fîmes à eux et à l'Église, nous eûmes leur consentement pour

nous maintenir en notre allégeance envers le seigneur comte et son

autorité; et pour sûreté de ceci, Foulques, notre évêque, que nous

croyons être celui qui nous a fait condamner, voulut avoir et prit de

nous des otages et des meilleurs de notre ville, qu'on garda dans la

ville de Pamiers, tenue et possédée par Simon de Montfort, et différente

en coutumes de la ville de Toulouse, depuis la moitié du carême jusqu'à

la veille de Saint-Laurent, qu'il leur permit de s'en aller, à

condition qu'ils reviendraient quand il lui plairait. Cela fait, ils

nous reconnurent pour fils catholiques de l'Église, et firent

réconcilier à l'Église ceux qu'ils avaient excommuniés. Ensuite l'armée

des Croisés et l'évêque de Toulouse ayant mis le siége devant le château

de Lavaur, nous les assistâmes de conseils et de secours, tant de vins

que d'armes et autres choses nécessaires pour la poursuite et

destruction des iniquités de l'hérésie. Et, sur l'ordre de l'évêque,

après que le château de Lavaur fut pris, la plus grande partie des plus

nobles hommes de Toulouse demeurèrent en armes, et ne revinrent ensuite

à Toulouse que par le consentement et la volonté de Foulques, notre

évêque, qui agissait alors dans l'armée avec de pleins-pouvoirs à titre

de légat. Après la prise du château de Lavaur, ils vinrent dévaster et

détruire le propre château de monseigneur notre comte; alors monseigneur

notre comte offrit de se remettre lui-même et sa terre, excepté

Toulouse, en leur puissance et en leur merci, promettant sur sa foi et

chrétienté, et sous les peines portées par l'Église, d'exécuter ce

qu'ils auraient jugé, sa vie sauve et sauf aussi l'exhérédation de lui

ni de ses fils; ce qu'ils refusèrent, quoique plusieurs des barons de

l'armée fussent d'avis d'accepter. Dans un autre colloque, auquel le

seigneur comte était venu lui-même, sur la garantie des légats, se

rendre à leurs ordres, Simon de Montfort et plusieurs des hommes de

guerre de l'armée fondirent inopinément sur lui les armes à la main,

voulant le prendre et le tuer, et le poursuivirent l'espace d'une lieue

et plus. Cependant, instruits avec certitude, par le rapport de

plusieurs, qu'ils avaient intention de faire marcher sur nous leur

armée, nous y envoyâmes des hommes sages faisant partie de notre

consulat, qui, en présence des légats, de Foulques, notre évêque, et de

l'armée des barons, exposèrent qu'ils s'étonnaient beaucoup qu'on voulût

faire marcher l'armée sur nous, puisque nous étions préparés à faire et

observer ce que nous avions promis à l'Église, et vu surtout que, depuis

le serment que nous avions fait, depuis que nous avions été réconciliés

et qu'on avait reçu nos otages, nous n'avions en rien offensé ni les

barons ni l'Église. À ce discours, le légat et Foulques, notre évêque,

répondirent que ce n'était pas pour un délit ou une faute qui nous fût

propre qu'ils voulaient faire marcher l'armée sur nous, mais parce que

nous conservions pour maître monseigneur notre comte et le recevions

dans notre ville; mais que si nous voulions chasser de notre ville

monseigneur le comte et ses fauteurs, le renier et nous soustraire à sa

domination et allégeance, et jurer fidélité et soumission à ceux qu'eux

et l'Église nous avaient donnés pour seigneurs, l'armée des Croisés ne

nous ferait aucun dommage; disant que, si nous faisions autrement, ils

nous attaqueraient de tout leur pouvoir et nous tiendraient pour

hérétiques et pour receleurs d'hérétiques. Mais comme nous sommes liés

par serment de fidélité à monseigneur le comte, et que, comme nous

l'avons dit plus haut, dans tous les sermens faits à l'Église, du

consentement des légats et de notre évêque, nous avons maintenu notre

fidélité et soumission à monseigneur notre comte, et que ledit comte

s'était offert et s'offrait encore à reconnaître leur juridiction, pour

ne pas encourir le crime de trahison, nous nous refusâmes tout-à-fait à

ce qu'on nous demandait; et, à cause de cela, ce qui nous fut

extrêmement pénible, ils enjoignirent aux clercs, tant de la ville que

du faubourg, d'en sortir avec le corps du Christ; et alors nous

pacifiâmes toutes les discordes et dissensions qui avaient existé

long-temps en notre ville et faubourg; et, par le secours de la grâce

divine, nous rétablîmes l'union dans toute notre ville aussi bien

qu'elle y eût jamais été. Cela fait, le légat, l'évêque et les Croisés

tombèrent violemment sur nous à main armée, tuèrent de tout leur pouvoir

les hommes, femmes et enfans du commun qui travaillaient dans les

champs, dévastèrent tant qu'ils le purent les vignes, les arbres, les

moissons, nos possessions, quelques maisons des champs et autres

remparts, abattant et brûlant tout; et ils placèrent leurs tentes à une

certaine distance de la ville entre deux de nos portes. Cependant,

pleins de confiance en la justice de notre cause et la clémence divine,

nous sortîmes souvent de l'enceinte de nos fossés pour les attaquer

vigoureusement, ne tenant jamais nos portes fermées ni de jour ni de

nuit; de plus, nous en fîmes dans notre enceinte quatre nouvelles, afin

de pouvoir sortir plus facilement contre eux, et nous eûmes à souffrir,

en nous défendant contre eux, de grands dommages, tant des hommes de

guerre et gens de pied que des chevaux; et à la seconde férie avant la

fête de Saint-Pierre, quelques-uns de nos hommes de guerre et gens de

pied, à l'insu de la plupart de nous, attaquèrent à main armée les

tentes des Croisés, tuèrent un grand nombre de gens de guerre et gens de

pied et chevaux; et, ayant coupé quelques-unes des tentes, prirent et

emportèrent avec eux des cuirasses et armes de toutes sortes, des

vêtemens de soie, des chevaux, des vases d'argent, de l'argent monnoyé

et beaucoup de choses, et tirèrent des tentes, chargés de fers,

quelques-uns des nôtres que les Croisés avaient pris et y tenaient

enchaînés, et, avec l'aide de Dieu, revinrent à nous sains et saufs.

Cependant, à la fête de Saint-Pierre, avant le jour, les Croisés

quittèrent précipitamment le siége, laissant dans leur camp beaucoup des

leurs blessés et malades, des armes et beaucoup d'autres choses; mais

comme, par l'opposition de la puissance divine, ils n'ont pu accomplir

ce que dans leur orgueil ils s'étaient proposé de faire, de la douleur

qu'ils ont conçue est née dans leur esprit violent une grande iniquité;

et, plus indignés que jamais, en partant ils nous menacent de maux plus

grands que ceux que nous avons soufferts. C'est pourquoi nous

sollicitons sérieusement Votre Prudence et Bienveillance de ressentir

avec indignation les dommages et injures que nous avons injustement

soufferts; et si on vous insinuait faussement des choses contraires à ce

que nous venons de vous dire, ne les croyez point; et comme nous sommes

prêts à faire sur ces choses ce qui est dû à l'Église et ce qu'ordonne

la justice, nous vous prions de vouloir, vous et vos gens, vous abstenir

de nous inquiéter en aucune manière, sachant, sans en pouvoir douter,

que ce qu'ils ont fait et ce qu'ils machinent encore contre monseigneur

notre comte et contre nous, ils le feraient peut-être, et bien pis

encore si on leur en laissait le pouvoir, contre les autres princes et

souverains, et tant contre les citoyens que contre les bourgeois; et

lorsque le mur du voisin brûle, il y va du tout. Il ne faut pas passer

sous silence la sévérité aussi injuste que particulière des pasteurs à

notre égard; ils nous abhorrent et excommunient à cause des routiers et

de la cavalerie dont nous nous servons pour nous défendre de la mort; et

lorsqu'ils nous les enlèvent à prix d'argent, et que ceux-ci répandent

notre sang, ils ne craignent pas de les absoudre de tout péché; et il y

en a qui reçoivent, dans leur tente et à leur table, ceux d'entre eux

qui ont tué de leur propre main l'abbé d'Eaunes, et ont horriblement

coupé le nez, les oreilles et arraché les yeux des moines de Bolbone,

leur laissant à peine figure humaine.»

* * * * *

Au bas est le sceau de la ville de Toulouse à moitié brisé. On lit

encore autour de ce qui en reste ces mots: _Nobilium Tolosæ._

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 108 / 144 题