Écrite à ce dernier pour le réprimander de son refus de conclure
la paix avec ses vassaux de Provence d'après les ordres du légat
Pierre de Castelnau[174].
[Note 174: Cette lettre est tirée du recueil des lettres d'Innocent III,
publié par Baluze, en deux vol. in-fol. 1682 (lib. 10, Epist. 69). Nous
en avons retranché, comme Dom Vaissette, quelques longueurs sans
intérêt.]
(29 mai 1207.)
«À noble homme Raimond, comte de Toulouse, l'esprit d'un conseil plus
sage. Si nous pouvions ouvrir votre coeur, nous y trouverions et nous
vous y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises;
mais parce qu'il paraît plus dur que la pierre, on pourra à la vérité le
frapper par les paroles du salut; mais difficilement y pourra-t-on
pénétrer. Ah! quel orgueil s'est emparé de votre coeur, et quelle est
votre folie, homme pernicieux, de ne vouloir pas conserver la paix avec
vos voisins, et de vous écarter des lois divines pour vous joindre aux
ennemis de la foi? Comptez-vous pour peu de chose d'être à charge aux
hommes? Voulez-vous l'être encore à Dieu, et n'avez-vous pas sujet de
craindre les châtimens temporels pour tant de crimes, si vous
n'appréhendez pas les flammes éternelles? Prenez garde, méchant homme,
et craignez que, par les hostilités que vous exercez contre votre
prochain, et par l'injure que vous faites à Dieu en favorisant
l'hérésie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double
prévarication... Vous feriez quelque attention à nos remontrances, et la
crainte de la peine vous empêcherait du moins de poursuivre vos
abominables desseins, si votre coeur insensé n'était entièrement
endurci, et si Dieu, dont vous n'avez aucune connaissance, ne vous avait
abandonné à un sens réprouvé. Considérez, insensé que vous êtes,
considérez que Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, peut
vous faire mourir subitement pour livrer, dans sa colère, à des tourmens
éternels, celui que sa patience n'a pu porter encore à faire pénitence.
Mais quand même vos jours seraient prolongés, songez de combien de
sortes de maladies vous pouvez être attaqué..........
Qui êtes-vous pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter
des divisions de la guerre comme les corbeaux qui se nourrissent de
charognes, tandis que le roi d'Arragon et les plus grands seigneurs du
pays font serment d'observer la paix entre eux, à la demande des légats
du siége apostolique? Ne rougissez-vous pas d'avoir violé les sermens
que vous avez faits de proscrire les hérétiques de vos domaines? Lorsque
vous étiez à la tête de vos Arragonais et que vous commettiez des
hostilités dans toute la province d'Arles, l'évêque d'Orange vous ayant
prié d'épargner les monastères et de vous abstenir du moins, _dans le
saint temps_ et les jours de fêtes, de ravager le pays, vous avez pris
sa main droite et vous avez juré par elle que vous n'auriez aucun égard
ni pour _le saint temps_ ni pour les dimanches, et que vous ne cesseriez
de causer du dommage aux lieux pieux et aux personnes ecclésiastiques:
le serment que vous avez fait en cette occasion, qu'on doit appeler
plutôt un parjure, vous l'avez observé plus exactement que ceux que vous
avez faits pour une fin honnête et légitime. Impie, cruel et barbare
tyran, n'êtes-vous pas couvert de confusion de favoriser l'hérésie, et
d'avoir répondu à celui qui vous reprochait d'accorder votre protection
aux hérétiques, que vous trouveriez un évêque parmi eux qui prouverait
que sa croyance est meilleure que celle des catholiques? De plus, ne
vous êtes-vous pas rendu coupable de perfidie, lorsqu'ayant assiégé un
certain château, vous avez rejeté ignominieusement la demande des
religieux de Candeil, qui vous priaient d'épargner leurs vignes, que
vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver
soigneusement celles des hérétiques? Nous savons que vous avez commis
plusieurs autres excès contre Dieu; mais nous vous portons
principalement compassion (si vous en ressentez de la douleur) de vous
être rendu extrêmement suspect d'hérésie par la protection que vous
donnez aux hérétiques. Nous vous demandons quelle est votre extravagance
de prêter l'oreille à des fables, et de favoriser ceux qui les aiment.
Êtes-vous plus sage que tous ceux qui suivent l'unité ecclésiastique?
Serait-il possible que tous ceux qui ont gardé la foi catholique fussent
damnés, et que les sectateurs de la vanité et du mensonge fussent
sauvés..... C'est donc avec raison que nos légats vous ont excommunié et
qu'ils ont jeté l'interdit sur tous vos domaines; tant pour ces raisons
que parce que vous avez ravagé le pays avec un corps d'Arragonais; que
vous avez profané les jours de carême, les fêtes et les quatre-temps qui
devaient être des jours de sûreté et de paix; que vous refusez de faire
justice à vos ennemis qui vous offraient la paix et qui avaient juré de
l'observer; que vous donnez les charges publiques à des Juifs, à la
honte de la religion chrétienne; que vous avez envahi les domaines du
monastère de Saint-Guillem et des autres églises; que vous avez converti
diverses églises en forteresses dont vous vous servez pour faire la
guerre; que vous avez augmenté nouvellement les péages; et qu'enfin vous
avez chassé l'évêque de Carpentras de son siége: nous confirmons leur
sentence et nous ordonnons qu'elle soit inviolablement observée jusqu'à
ce que vous ayez fait une satisfaction convenable. Cependant, quoique
vous ayez péché griévement tant contre Dieu et contre l'Église en
général que contre vous-même en particulier, suivant l'obligation où
nous sommes de redresser ceux qui s'égarent, nous vous avertissons et
nous vous commandons, par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une
prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin que vous méritiez
d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon, comme nous ne pouvons
laisser impunie une si grande injure faite à l'Église universelle, et
même à Dieu, sachez que nous vous ferons ôter les domaines que vous
tenez de l'Église romaine; et si cette punition ne vous fait pas rentrer
en vous-même, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s'élever
contre vous comme un ennemi de Jésus-Christ et un persécuteur de
l'Église, avec permission à un chacun de retenir toutes les terres dont
il pourra s'emparer sur vous, afin que le pays ne soit plus infecté
d'hérésie sous votre domination. La fureur du Seigneur ne s'arrêtera pas
encore; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser; elle vous fera
sentir qu'il vous sera difficile de vous soustraire à sa colère que vous
avez provoquée.»
«Donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 de mai de la dixième année de notre
pontificat.»