(Extrait de l'_Histoire générale de Languedoc_, par Dom Vaissette, tom.
III, not. 15, pag. 558.)
«Le P. Jacques Echard, dans sa bibliothèque des écrivains de l'ordre de
Saint-Dominique, nous a donné les anciennes vies de ce saint patriarche
qu'il a enrichies de savantes notes. Il y fixe l'époque des principales
actions du saint, entre autres de sa mission dans la province contre les
hérétiques albigeois. Il prétend, dans une table chronologique qu'il en
a dressée, «que saint Dominique passa à Toulouse en 1203 avec Diègue,
évêque d'Osma, son supérieur, pour aller négocier _dans les Marches_ le
mariage du prince Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille. Il revint
en Espagne, ajoute-t-il, avec ce prélat en 1204, et ils retournèrent
tous les deux la même année dans les Marches. En 1205, saint Dominique,
après avoir terminé cette négociation s'en alla à Rome, et, à son
retour, passant par Montpellier au mois de février ou de mars de l'année
suivante, il y rencontra l'abbé de Cîteaux et les deux autres légats,
collègues de cet abbé, avec les douze abbés du même Ordre que le pape
avait envoyés en mission contre les hérétiques et qui s'y étaient
rassemblés. Il se joignit à eux; et Arnaud, abbé de Cîteaux, étant parti
au mois de juillet ou d'août suivant pour aller tenir le chapitre
général de son Ordre, la plupart des abbés le suivirent. L'évêque d'Osma
et saint Dominique tinrent ensuite la conférence de Fanjaux, et le
dernier fonda alors le monastère de Prouille, auquel Bérenger,
archevêque de Narbonne, fit diverses donations au mois d'avril de l'an
1207. On tint, au mois de mai suivant, la conférence de Mont-Réal, à
laquelle l'abbé de Cîteaux et les douze abbés de son Ordre, qui étaient
retournés avec lui dans la province, se trouvèrent. Tous les
missionnaires se joignirent alors et firent la mission durant trois
mois. La conférence de Pamiers se tint au mois de novembre ou de
décembre suivant. L'évêque d'Osma partit ensuite pour l'Espagne, après
avoir établi saint Dominique pour chef des prédicateurs, parce que la
plupart des abbés de l'Ordre de Cîteaux étaient alors partis depuis
trois mois, et il mourut dans son diocèse au mois de février de l'an
1208.» Tel est le système chronologique de ce savant bibliographe,
système sur lequel nous ferons quelques observations.
«1º. Il est vrai que la plupart des auteurs de la vie de saint Dominique
mettent en 1203 son passage à Toulouse pour aller négocier,
conjointement avec l'évêque d'Osma, le mariage de l'infant Ferdinand;
mais nous croyons devoir préférer l'autorité de deux anciens historiens
qui mettent ce passage en 1204. Le premier est Nicolas Trivet, religieux
de son Ordre, qui a écrit au commencement du quatorzième siècle; l'autre
est l'auteur anonyme de la chronique intitulée: _Præclara Francorum
facinora._ Ce dernier met en 1204, _la huitième année du pontificat
d'Innocent III_, le passage de saint Dominique à Toulouse, à la suite de
l'évêque d'Osma, pour aller sur les frontières de la Dace: _in Marchias,
sive in Daciam proficiscens_. Le père Echard remarque fort bien, à cette
occasion, que c'est des frontières du Danemarck et de la Suède dont il
s'agit, et non de la Marche du Limousin en France, comme la plupart des
modernes l'ont cru; mais il n'est pas difficile de concilier les auteurs
qui mettent le passage de saint Dominique à Toulouse, les uns en 1203 et
les autres en 1204, en supposant, comme il est très-vraisemblable, que
ce saint et l'évêque d'Osma passèrent dans cette ville durant les
premiers mois de l'année, en sorte que les uns comptent 1203 en
commençant l'année à Pâques, et les autres 1204 en la commençant au
premier de janvier.
2º. Nicolas Trivet rapporte, sous la même année 1204, que l'évêque
d'Osma et saint Dominique, après s'être acquittés de leur commission,
revinrent en Espagne; que le roi de Castille les renvoya dans les
Marches pour terminer leur négociation; que de là ils allèrent à Rome;
que, revenant en Espagne, ils rencontrèrent le légat et les douze abbés
de Cîteaux envoyés par le pape Innocent III _dans la terre des
Albigeois_ pour y prêcher la foi contre les hérétiques; et qu'enfin
l'évêque d'Osma ayant retenu saint Dominique, exerça avec eux la
mission dans le Toulousain pendant près de deux ans, _biennio fere_. On
voit par là que Trivet place sous la même année divers événemens arrivés
durant les suivantes. Il est certain en effet, suivant le témoignage de
Vaulx-Cernay, témoin oculaire, que l'évêque d'Osma et saint Dominique ne
passèrent dans la province, à leur retour de Rome, que l'an 1206.»
«Le père Echard prétend que ce fut durant le mois de février et de mars
de cette année; mais cela arriva plus tard. La raison en est que,
suivant Pierre de Vaulx-Cernay, l'évêque d'Osma et saint Dominique
rencontrèrent alors à Montpellier l'abbé de Cîteaux avec les autres
légats ses collègues, et que cet abbé les quitta peu de jours après pour
aller assister au chapitre général de son Ordre qui se tenait au mois de
septembre: _Montem ingreditur Pessulanum_ (episcopus Oxoniensis) _abbas
autem Cisterciensis Cistercium perrexit, tum quia in proximo celebrandum
erat Cisterciense capitulum, tum quia post celebratum capitulum quosdam
de abbatibus suis volebat secum adducere, qui eum in exequendo adjuncto
sibi prædicationis officio adjuvarent._ L'évêque d'Osma et saint
Dominique arrivèrent par conséquent à Montpellier vers la fin de juillet
de l'an 1206, et c'est proprement alors que commença leur mission dans
la province. Il est certain d'ailleurs qu'ils ne passèrent à Montpellier
qu'après Pâques de l'an 1206; car outre que M. l'abbé Fleuri assure que
l'évêque d'Osma n'arriva à Rome qu'en 1206, et qu'il fit le voyage de
Cîteaux avant que de se rendre à Montpellier, s'il eût passé dans cette
ville à son retour de Rome durant les premiers mois de l'an 1206,
Pierre de Vaulx-Cernay qui, suivant l'usage alors ordinaire, ne
commence, dans son ouvrage, l'année qu'à Pâques, aurait marqué qu'il y
était arrivé en 1205, au lieu qu'il dit expressément que ce fut en
1206.»
«Mais, dira-t-on, Diègue, évêque d'Osma, n'aura donc pas demeuré _deux
ans_ en mission dans la province, puisqu'il mourut au mois de février de
l'an 1208. À cela on peut répondre que, suivant le système même du père
Echard, ce prélat ne peut avoir passé tout ce temps-là dans le
Languedoc, puisqu'il en partit selon lui, au mois de décembre de l'an
1207. Il suffit donc qu'il y ait été une partie de l'an 1206 et une
autre partie de la suivante pour qu'on puisse dire qu'il demeura près de
deux ans, _biennio fere_. D'ailleurs les écrivains de l'Ordre de
Saint-Dominique, qui marquent le tems de ce séjour, ne se piquent pas
d'une grande exactitude, puisqu'ils comptent _dix ans_ depuis le retour
de Diègue, évêque d'Osma, en Espagne en 1207, ou même depuis sa mort
jusqu'au concile de Latran, tenu en 1215.»
«Il y aurait plus de difficulté s'il était certain, comme les
Bollandistes le supposent, que Diègue, évêque d'Osma, mourut en 1207,
suivant le nouveau style. Il est vrai que ces critiques avancent
jusqu'en 1204 l'arrivée de saint Dominique à Montpellier, mais c'est
sans aucun fondement; et, quelque difficulté qu'on propose, nous avons
l'autorité irréfragable de Pierre de Vaulx-Cernay, qui ne met l'arrivée
de Diègue, évêque d'Osma, et de saint Dominique à Montpellier qu'en
1206, suivant l'ancien style, c'est-à-dire après Pâques de cette année.
Nous sommes surpris que les Bollandistes n'aient fait aucun usage de
cette autorité.»
«3º. Le père Echard, trompé par les écrivains de son Ordre, entre autres
par Bernard Guidonis et par l'auteur de la chronique intitulée:
_Præclara Francorum facinora_, suppose que l'évêque d'Osma et saint
Dominique, en venant de Rome, rencontrèrent à Montpellier, avec les
trois légats, les douze abbés de l'Ordre de Cîteaux, qui entreprirent la
mission dans la province contre les hérétiques: circonstance dont Pierre
de Vaulx-Cernay ne dit rien, et qu'il n'aurait pas omise. Il est certain
d'ailleurs, suivant le témoignage exprès de cet historien qui était à la
suite de ces douze missionnaires, qu'ils ne vinrent prêcher la foi,
contre les hérétiques de Languedoc, qu'après le chapitre général de leur
Ordre tenu au mois de septembre de l'an 1206, et qu'ils ne firent qu'une
seule mission dans le Toulousain avec l'abbé de Cîteaux qui était à leur
tête. En effet, tous les anciens auteurs conviennent que ces abbés
reçurent leur mission d'Innocent III. C'est ce qui paraît encore par une
lettre de ce pape, adressée au chapitre général de Cîteaux, pour le
prier de les envoyer: or cette lettre n'est que du mois de juillet de
l'an 1206, et nous apprenons d'un historien contemporain que les douze
abbés partirent de Cîteaux en conséquence au mois de mars de l'année
suivante. Nicolas Trivet, dans sa chronique, a peut-être donné occasion
à l'erreur de ceux qui assurent que l'évêque d'Osma et saint Dominique
joignirent les douze abbés de Cîteaux à Montpellier, et que ces derniers
firent la mission dans la province à deux reprises et pendant deux
années consécutives, en 1206 et 1207, en marquant que l'évêque d'Osma
et saint Dominique, à leur arrivée de Rome, rencontrèrent les
missionnaires qui délibéraient sur la manière d'agir envers les
hérétiques; mais cet auteur assure que cette entrevue se fit dans le
haut Languedoc, _in terram Albigensium_, et non pas à Montpellier; et il
ne parle, non plus que Pierre de Vaulx-Cernay et Robert d'Auxerre,
historiens du temps, que d'une seule mission entreprise dans le
Languedoc par les douze abbés de Cîteaux, qu'on doit rapporter au mois
de mars de l'an 1207 et aux suivans, comme nous venons de le prouver. Du
reste, l'auteur de la chronique intitulée: _Præclara Francorum
facinora_, ne parle aussi que d'une seule mission des douze abbés de
Cîteaux; mais il la met en 1206 au lieu de 1207, ce qui a trompé le père
Echard. L'auteur de la même chronique avance d'une année divers autres
faits, comme la prise de Béziers par les Croisés, qu'il met en 1208, la
mort de Guillaume, archevêque de Bourges, qu'il place en 1207, etc.»
«4º. Quant à la fondation du monastère de Prouille par saint Dominique,
que le père Echard met à la fin de l'an 1206, nous n'avons aucun
monument qui prouve que ce monastère ait été établi avant l'an 1207; et
la charte de Bérenger, archevêque de Narbonne, qu'il cite, et qui
suppose que ce monastère subsistait auparavant, est de l'an 1208,
suivant notre manière de commencer l'année, et non de 1207. Cette charte
est datée en effet du 17 _d'avril de l'an_ 1207. Or en 1207 Pâques était
le 22 d'avril; ainsi on commença seulement alors à compter 1208, et le
17 du même mois on devait compter encore 1207. On a d'ailleurs, dans
les archives de Prouille, une donation faite au mois d'août de l'an
1207, _au seigneur Dominique d'Osma et à ses frères et soeurs_, où il
n'est pas parlé de ce monastère, preuve qu'il n'était pas encore fondé;
ainsi il ne le fut que vers la fin de la même année ou au commencement
de la suivante.»
«5º. Il y a quelque difficulté touchant l'époque de la conférence de
Mont-Réal, que le père Echard met après le mois d'avril de l'an 1207,
conformément à la chronique de Puy-Laurens. Il semble cependant que,
suivant Pierre de Vaulx-Cernay, elle se tint en 1207, quelques mois
après que l'évêque d'Osma et saint Dominique eurent joint les trois
légats à Montpellier; car cet historien parle, peu de lignes auparavant,
du miracle des moissonneurs arrivé _à la Saint-Jean_, auprès de
Carcassonne; et, au commencement du chapitre, il fait mention de
l'arrivée de l'évêque d'Osma et de saint Dominique à Montpellier, en
1206. Le père Echard aura inféré de là que ces deux missionnaires
arrivèrent dans la province au mois de février ou de mars de cette
dernière année. Mais le miracle des moissonneurs de Carcassonne arriva à
la Saint-Jean de l'an 1207, et non de l'an 1206, comme il l'a cru. En
effet, Gui, abbé de Vaulx-Cernay, y fut présent; et il fut un des douze
abbés de l'Ordre de Cîteaux qui vinrent prêcher la foi dans la province.
Or nous avons déjà prouvé que les douze abbés n'arrivèrent dans le haut
Languedoc que vers Pâques de l'an 1207.»
«On doit donc rétablir l'ordre des faits de la manière suivante: Diègue,
évêque d'Osma, et saint Dominique, arrivèrent à Montpellier vers le mois
de juillet de l'an 1206, et s'y joignirent à l'abbé de Cîteaux, à frère
Pierre de Castelnau et à frère Raoul, religieux de cet Ordre et légats
du Saint-Siége, pour prêcher la foi aux hérétiques dans le haut
Languedoc. Cet abbé étant parti peu de temps après pour le chapitre
général de son Ordre, les quatre autres allèrent exercer leurs fonctions
à Caraman, dans le Toulousain et aux environs. Ils se rendirent ensuite
à Béziers vers la fin de septembre et y demeurèrent quinze jours. Ils
conseillèrent alors à frère Pierre de Castelnau de se retirer pour
quelque temps, à cause de la haine qu'on avait conçue contre lui. Nous
trouvons en effet que frère Pierre était à Montpellier au mois d'octobre
de l'an 1206. D'un autre côté, l'évêque d'Osma et ses associés
continuèrent leur mission à Carcassonne et aux environs. Pendant leur
séjour dans ce pays, le miracle des moissonneurs y arriva à la
Saint-Jean de l'année suivante. Ils tinrent la conférence de Mont-Réal
vers le même temps, et frère Pierre de Castelnau les rejoignit alors. Ce
dernier se sépara d'eux de nouveau après cette conférence pour aller en
Provence. Arnaud, abbé de Cîteaux, et les douze abbés de son Ordre qu'il
avait amenés dans la province, joignirent aussi l'évêque d'Osma durant
la conférence de Mont-Réal, et ils délibérèrent alors tous ensemble sur
le succès de la mission. La plupart de ces abbés se retirèrent _trois
mois après_, c'est-à-dire vers le mois d'août de l'an 1207, pour
assister à leur chapitre général, et saint Dominique ayant entrepris la
mission du côté de Fanjaux, il y fixa sa demeure et y fonda, vers la fin
de l'an 1207, le monastère de Prouille. Quant à l'évêque d'Osma, il
retourna en Espagne vers la fin de la même année, après avoir assisté à
la conférence de Pamiers.»
«Le père Echard assure que la mort de ce prélat est marquée _au 6
février de l'an_ 1245 _de l'ère espagnole_, dans son épitaphe qu'on
voit, dit-il, dans l'église d'Osma, En ce cas-là Diègue sera décédé le 6
février de l'an 1207 et non en 1206, comme il le prétend, car les années
de l'ère espagnole commencent au premier janvier: mais il est fort
vraisemblable que cette épitaphe n'est pas exacte, et qu'elle a été
dressée long-temps après la mort de ce prélat.»