CHAPITRE XXX.

Mort amère d'un abbé de l'ordre de Cîteaux et d'un frère convers

égorgés près de Carcassonne.

Sur ces entrefaites, le comte de Foix avait, pour ses affaires, envoyé

vers les légats dans la ville de Saint-Gilles un abbé de l'ordre de

Cîteaux, lequel était d'une maison entre Foix et Toulouse, qu'on appelle

Caulnes[72]. Celui-ci, à son retour, vint à Carcassonne, menant avec lui

deux moines et un frère convers; d'où lui et ses compagnons étant

partis, ils avaient à peine fait un mille quand soudain ce

très-monstrueux ennemi du Christ, ce très-féroce persécuteur de

l'Église, à savoir Guillaume de Rochefort, frère de l'évêque de

Carcassonne (de celui qui l'était alors), se jeta sur eux, armé qu'il

était contre hommes désarmés, cruel envers gens pleins de douceur,

barbare à l'égard d'innocens: et pour nulle autre cause fors qu'ils

étaient de l'ordre de Cîteaux, frappant l'abbé en trente-six endroits de

son corps, et le frère convers en vingt-quatre, ce plus féroce des

hommes les tua sur la place. Quant aux deux moines, il laissa l'un plus

qu'à demi-mort, lui ayant fait seize blessures; et l'autre qui était

connu, et quelque peu familier de ceux qui se trouvaient avec le susdit

tyran, ne dut qu'à cela d'échapper la vie sauve. Ô guerre ignoble!

honteuse victoire! Notre comte qui était alors à Carcassonne, venant à

savoir ce qui s'était passé, commanda qu'on enlevât les corps des

malheureuses victimes, et qu'on les ensevelît honorablement dans cette

ville. Ô homme catholique! ô prince fidèle! De plus, il fit soigner

promptement par médecins le moine qui avait été laissé à moitié mort,

et, quand il fut guéri, le renvoya à sa maison. Le comte de Foix, au

contraire, lui qui avait député l'abbé et ses compagnons pour ses

propres affaires, reçut leur meurtrier en grande familiarité et

affection; voire même il retint le bourreau près de sa personne. Pour en

finir sur ce fait, on retrouva peu après en compagnie du comte de Foix

les montures de l'abbé que le traître avait ravies. Ô le plus scélérat

des hommes! (je veux dire le comte de Foix) ô le pire des félons!

[Note 72: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, à trois lieues de Toulouse.]

Il ne faut point taire, d'ailleurs, que l'homicide, atteint par la

céleste vengeance de Dieu, ce juge équitable, porta le prix de sa

cruauté, le sang de ceux qu'il avait tués criant contre lui de la terre

vers le ciel. En effet, lui qui avait frappé de tant de coups ces bons

religieux, recevant bientôt après un nombre infini de blessures, fut tué

à la porte même de Toulouse par les soldats du Christ, ainsi qu'il

l'avait bien mérité. Ô juste jugement! ô équitable mesure des

dispensations divines! car il n'est point de loi plus juste que

celle-ci: «Que les artisans de mort périssent par leur art.»

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 37 / 144 题