Mort amère d'un abbé de l'ordre de Cîteaux et d'un frère convers
égorgés près de Carcassonne.
Sur ces entrefaites, le comte de Foix avait, pour ses affaires, envoyé
vers les légats dans la ville de Saint-Gilles un abbé de l'ordre de
Cîteaux, lequel était d'une maison entre Foix et Toulouse, qu'on appelle
Caulnes[72]. Celui-ci, à son retour, vint à Carcassonne, menant avec lui
deux moines et un frère convers; d'où lui et ses compagnons étant
partis, ils avaient à peine fait un mille quand soudain ce
très-monstrueux ennemi du Christ, ce très-féroce persécuteur de
l'Église, à savoir Guillaume de Rochefort, frère de l'évêque de
Carcassonne (de celui qui l'était alors), se jeta sur eux, armé qu'il
était contre hommes désarmés, cruel envers gens pleins de douceur,
barbare à l'égard d'innocens: et pour nulle autre cause fors qu'ils
étaient de l'ordre de Cîteaux, frappant l'abbé en trente-six endroits de
son corps, et le frère convers en vingt-quatre, ce plus féroce des
hommes les tua sur la place. Quant aux deux moines, il laissa l'un plus
qu'à demi-mort, lui ayant fait seize blessures; et l'autre qui était
connu, et quelque peu familier de ceux qui se trouvaient avec le susdit
tyran, ne dut qu'à cela d'échapper la vie sauve. Ô guerre ignoble!
honteuse victoire! Notre comte qui était alors à Carcassonne, venant à
savoir ce qui s'était passé, commanda qu'on enlevât les corps des
malheureuses victimes, et qu'on les ensevelît honorablement dans cette
ville. Ô homme catholique! ô prince fidèle! De plus, il fit soigner
promptement par médecins le moine qui avait été laissé à moitié mort,
et, quand il fut guéri, le renvoya à sa maison. Le comte de Foix, au
contraire, lui qui avait député l'abbé et ses compagnons pour ses
propres affaires, reçut leur meurtrier en grande familiarité et
affection; voire même il retint le bourreau près de sa personne. Pour en
finir sur ce fait, on retrouva peu après en compagnie du comte de Foix
les montures de l'abbé que le traître avait ravies. Ô le plus scélérat
des hommes! (je veux dire le comte de Foix) ô le pire des félons!
[Note 72: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, à trois lieues de Toulouse.]
Il ne faut point taire, d'ailleurs, que l'homicide, atteint par la
céleste vengeance de Dieu, ce juge équitable, porta le prix de sa
cruauté, le sang de ceux qu'il avait tués criant contre lui de la terre
vers le ciel. En effet, lui qui avait frappé de tant de coups ces bons
religieux, recevant bientôt après un nombre infini de blessures, fut tué
à la porte même de Toulouse par les soldats du Christ, ainsi qu'il
l'avait bien mérité. Ô juste jugement! ô équitable mesure des
dispensations divines! car il n'est point de loi plus juste que
celle-ci: «Que les artisans de mort périssent par leur art.»