PIERRE DE VAULX-CERNAY.

On ne saurait absolument rien de Pierre, moine de Vaulx-Cernay, s'il ne

nous apprenait lui-même, dans le cours de son histoire, qu'il était

neveu de Gui, abbé de Vaulx-Cernay, évêque de Carcassonne après la

conquête des États du comte de Toulouse par Simon de Montfort, qu'il

avait accompagné son oncle dans la croisade des Francs contre l'Empire

grec en 1205, et qu'il le suivit également dans la croisade contre les

Albigeois, dont l'abbé Gui fut l'un des plus ardens promoteurs. Pierre

ne nous a du reste transmis, sur sa personne et sa vie, aucun autre

détail, et aucun de ses contemporains n'a suppléé à son silence. Il

demeura probablement attaché à la fortune de son oncle, et ne se fit

remarquer par aucun acte, aucun mérite considérable, car la violence de

son zèle contre les hérétiques n'était pas alors un trait saillant qui

pût lui valoir une attention particulière.

Son ouvrage n'en est pas moins un des plus instructifs et des plus

curieux qui nous soient parvenus sur l'un des plus grands et des plus

tragiques événemens du treizième siècle. Pierre ne fut pas seulement

témoin de la guerre des Albigeois; il y fut acteur: tantôt il parcourait

la France avec son oncle pour recruter de nouveaux Croisés, tantôt il le

suivait dans les siéges et les batailles, prêchant, confessant,

assistant, comme il le dit lui-même, avec une allégresse ineffable, aux

massacres et aux auto-da-fé. Il vécut dans l'intimité des chefs Croisés,

ecclésiastiques et militaires, partageant toutes leurs passions,

exclusivement préoccupé du succès de leur entreprise, et tellement

dévoué à la personne de Simon de Montfort qu'il lui sacrifie aveuglément

non seulement ses ennemis, mais ses compagnons, et même se permet, bien

qu'avec réserve, de blâmer le pape, quand le pape n'accorde pas au comte

du Montfort une complaisance et une faveur illimitées. Aussi les

infidélités, surtout les réticences, abondent dans son récit; il

dénature ou omet, non seulement les circonstances favorables au comte

Raimond de Toulouse et à tous les siens, mais les discordes intestines

des Croisés, la rivalité de leurs ambitions, les reproches que le pape

leur adressa plusieurs fois, enfin tout ce qui eût pu ternir la gloire

ou abaisser un moment la fortune du comte Simon, seul héros, pour lui,

de cette effroyable épopée. Cette ardeur de parti, la fureur de

conviction religieuse qui s'y joint et qui étouffe à un degré rare, même

dans ces temps-là, même dans le camp des Croisés, tout sentiment de

justice et de pitié, donnent à la narration de l'écrivain une véhémence,

une verve de passion et de colère qui manquent à la plupart des

chroniques, quelque terribles qu'en soient les scènes, et animent

celle-ci d'un intérêt peu commun. Le moine Pierre raconte d'ailleurs

avec détail ce qu'il a vu; il décrit les lieux, rappelle avec soin les

petites circonstances, les incidens, les anecdotes, ce qui fait la vie

et la vérité morale de l'histoire. Il en est peu de plus partiales que

la sienne et qui doivent être lues avec plus de méfiance; mais aucune

peut-être n'est plus intéressante, plus vive, et ne fait mieux connaître

le caractère du temps, des événemens et du parti de l'historien.

L'ouvrage de Pierre de Vaulx-Cernay fut imprimé pour la première fois en

1615, par Nicolas Camusat, chanoine de Troyes; il en existait déjà une

traduction française, incomplète et très-fautive, publiée par

Arnaud-Sorbin, sous ce titre: _Histoire de la ligue sainte sous la

conduite de Simon de Montfort contre les Albigeois tenant le Béarn, le

Languedoc, la Gascogne et le Dauphiné, laquelle donna la paix à la

France sous Philippe-Auguste et Saint-Louis_[1]. Le texte original a été

réimprimé depuis dans _les Historiens de France_ de Duchesne[2] et dans

la _Bibliothèque de l'Ordre de Cîteaux_[3]. C'est sur cette dernière

édition, la plus correcte de toutes, qu'a été faite notre traduction.

Nous y avons joint quelques _Éclaircissemens et pièces historiques_

utiles pour expliquer et compléter l'ouvrage qui, du reste, ne doit être

considéré que comme l'un des monumens de cette grande guerre des

Albigeois, objet de plusieurs autres chroniques qui prendront place dans

notre Collection.

Histoire de l'hérésie des Albigeois, et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218 · 第 4 / 144 题