LES CHAMPS VAUVERTS

⸬ Qu’est-ce que tu as à encore chanter? A chanter: «_J’entends le loup,

le renard et l’alouette..._» Et finiras-tu de tourner comme un derviche?

Dans cette chambre pareille au poste de l’équipage, finiras-tu de bondir

comme la caronade du Vendéen?

--Est-ce que tu as lu _Quatre-vingt-treize_, Jacquine?

Voilà toujours un sujet de conversation.

* * * * *

⸬ Ses mouvements ont semé partout l’odeur de l’eau de Cologne.

Quel est l’imbécile qui joue l’intermède de _Cavalleria_, sur un violon

criard? Et toi, quand il se tait, qui reprends ton refrain!

L’odeur de l’eau de Cologne, que ton odeur finit toujours par surmonter,

comme sur la clef de lady Macbeth reparaissait toujours la couleur du

sang.

* * * * *

⸬ Lady Macbeth. En voilà des gants pour toi, péquenaude! Par exemple,

d’où es-tu? d’où viens-tu? De quelle profonde province, où l’on sait

encore les chansons? Tu n’es pas bretonne, tu n’es pas normande, bien

que tu sois blonde.

_J’entends le loup, le renard et l’alouette,

J’entends le loup, le renard chanter._

Et une blonde peut ressembler à une brune. Tu ressembles à celle de

Rome, qui elle-même avait son portrait aux Antiques du Vatican. Toi

aussi, tu es grassotte.

* * * * *

⸬ L’univers est plein de ressemblances. Les hommes ressemblent aux

hommes. Jusqu’au fond de leurs tripes, bien entendu, mais jusque sur le

visage. Il y a trois ou quatre races de femmes en Europe, auxquelles je

suis certain de plaire à première vue, il a fallu m’en apercevoir, et

réciproquement.

_Mon père veut me marier,

J’entends le loup, le renard chanter,

A un vieillard, il m’a donnée,

Qui n’a ni maille ni denier._

Tu as l’un de ces types, si bien que nous n’étions guère libres. Il

fallait nous plaire. Tu m’agaces, je t’agace. Mais nous nous plûmes, et

nous nous replaisons.

* * * * *

⸬ Tu avais ta robe rouge, étourdissante comme un coquelicot. Tu

arpentais tes domaines. Tu te sentais un délicieux mépris de tous les

hommes, avec le courage de les saigner à blanc. Lorsque tu m’as vu.

_Qui n’a ni maille, ni denier

Hors un bâton de vert pommier..._

Tu chantes la chanson de la Maumariée. Le sais-tu? On ne sait jamais les

titres.

_Qui n’a ni maille ni denier,

J’entends le loup, le renard chanter,

Hors un bâton de vert pommier,

C’est pour m’en battre les côtés._

Complainte en quatrains. La kyrielle d’une fille rageuse et enflammée.

Le premier vers de chaque strophe est le troisième de la précédente. Le

troisième vers de chaque strophe est le quatrième de la précédente. Le

second est le même partout. Le dernier est chaque fois nouveau.

* * * * *

⸬ Tu ôtes ton corset. Très bien. Tu capitules en attaquant. Tu le

roules. Tu es une fille d’ordre.

_... C’est pour m’en battre les côtés.

Ah! s’il me bat, je m’en irai._

Et une fille prudente. Tu garderas ton linge jusqu’au dernier, jusqu’à

l’avant-dernier moment. Ce sont les bas qui sont pour le

dernier--partant, la jarretière--parce que tu sais que tu n’as pas un

pied très joli.

* * * * *

⸬ «Si les cuisses sont marquées de quelque marque, dit un vieux

Français, qui doit être Brantôme (je ne sais plus), ou tannées, ou

rouges, ou livides par la ligature de chausses trop étroites, on

effacera et ôtera ces marques par un lavage fait d’écume de mer...»

_Ah! s’il me bat, je m’en irai,

Je m’en irai au bois jouer._

La mer est pour ainsi dire à deux pas. Tu descendras ton escalier

ruineux, tu suivras le long mur, et tu trouveras la Porte des Champs

Vauverts. Par là, tu pourras t’en aller au diable, lequel t’attend. Les

Champs Vauverts, ce sont les flots, qui n’ont pas de fin connue. Tu ne

perdras pas un temps précieux à admirer le tombeau de Chateaubriand.

Après tout, tu sais comme il est. C’est un rocher bossu. Tu te hâteras

de recueillir beaucoup d’écume dans le petit pot que tu avais emporté,

et tu reviendras, ta main formant couvercle.

* * * * *

⸬ Je ne sais ni ce que je te dis ni ce que je pense. Tu peux me

regarder.

Seul le quatrième est chaque fois nouveau:

_Ah! s’il me bat, je m’en irai,

J’entends le loup, le renard chanter,

Je m’en irai au bois jouer

Avec les gentils écoliers._

Tu ne chantes pas du tout pour me faire croire que tu aies été mariée

bien ou mal. Tu chantes pour chanter. Tu te persuades que c’est par

plaisir. Tu chantes comme un oiseau en cage. Il n’a pas l’air si

triste... C’est par ce quatrième vers que l’on avance de strophe en

strophe. Est-ce que tu sais jusqu’où?

* * * * *

⸬ Lorsque je t’ai demandé si tu fréquentais les deux ordures qui te

saluent dans l’escalier, ta bouche a dit non, tes yeux ont fui. Tu

devrais aller chercher ton dîner. Mais tu l’as, qui tache ce papier. Tu

devrais aller chercher les cornichons que tu as sûrement oubliés.

Cependant, je m’en irai faire à les amies une belle visite cérémonieuse.

Tu en aurais la surprise au retour. Je les ai entendues ce matin, qui se

croyaient seules. Elles n’ont pas besoin d’un bâton pour remuer la boue,

elles y mettent les doigts jusqu’à l’épaule, et s’en délectent. Elles

parlent ainsi entre elles, lorsqu’il n’y a personne. Et toi, non. Même

seule devant ton miroir, tu n’as pas leur vilenie. L’effrayant et

magnifique poème qui te ravit te paraîtrait, en ce cas, une fade

romance. Tu chanterais pour te complaire _Sourire d’avril_ et la _Valse

bleue_.

* * * * *

⸬ Qu’est-ce qu’il joue, à présent, le violoniste? La musique de la Fin

du monde?

* * * * *

⸬ Le plaisir qu’elle sent paraît une révélation sourde, comme une mine

qui explose dans la terre sans jaillir. Elle m’en cache les ravages,

l’intensité. Sa prudence veut que je n’en sache pas tant...

Petite bête à bout de souffle, tout ton poil mouillé, comme si tu avais

couru.

* * * * *

⸬ Lap! Lap! Bois à longs traits. Vide toute la carafe.

* * * * *

⸬ D’un buisson de roses ou d’un buisson d’écrevisses, chacun son heure.

* * * * *

⸬ Lorsqu’il découvrit que les dames n’étaient pas toujours parfaites

dans leur personne, il fut bien étonné. Ce jeune homme avait une

susceptibilité lamartinienne. Il ne pouvait songer à un durillon sans

haut-le-cœur.

Et il respire curieusement, çà et là, cette Jacquine, éloigné du dégoût

par un vertige.

* * * * *

⸬ Les caresses de l’amour humain peuvent avoir des noms affreux. Les

plus fanfarons, qui les prononcent en riant, on doute qu’ils osent les

dire en présence de leur amie. Ils inventent d’autres noms, d’une

délicatesse féminine (croient-ils), qu’ils ne confient pas aux autres

hommes.

Si tu voulais bien te taire...

* * * * *

⸬ Nous ne marchons pas impunément sur l’écorce du globe. Nous sommes

moins glorieux. Elle nous marque. Nous sommes moins innocents et plus

fragiles que les animaux. Ce pied que tu fais aller et venir dans ton

soulier verni, il a l’orteil d’Hélène Fourment. Tu seras vraiment nue

lorsque tu auras dépouillé cette laque et ce fil noir. L’orteil d’Hélène

Fourment, c’est-à-dire tordu.

Tu chantes, tu sautes. Te voilà bien gaie, pour le coup. Tu ris

silencieusement. Tes yeux rient.

_... Avec les gentils écoliers,

Ils m’apprendront le jeu d’aimer._

Les os de cette charpente qui joue sous tes muscles sont les mêmes que

ceux d’un petit chien. Je dis d’un chien et j’en réduis mystérieusement

la taille. En réalité, toi et moi nous sommes des mammifères. Venez ça,

mon cachalot.

On ne va pas songer, en te voyant, que tu aies un squelette. On dit: une

charpente. Mais c’en est un. Dürer en avait une idée anatomique assez

vague, une idée picturale parfaite. J’en ai une idée d’amant,

c’est-à-dire que j’en suis étonné. Il a toutes ses charnières en place,

tous ses tubes rectilignes. Sur cette couche pourtant, que ton odeur est

vivante! Celle d’un arbrisseau dont on vient de couper la branche, et la

sève monte.

* * * * *

⸬ Cette bouche, cet œsophage... C’est la respiration. C’est la

circulation. Je t’imagine couchée sur une table pour une démonstration.

(Encore un mot en _tion_). C’est aussi qu’une chatouilleuse rit et

proteste.

* * * * *

⸬ Tendre, ferme, blanche, quasi rousse... J’en ai connu une autre, à

laquelle près de toi je n’ai pas encore songé, qui te ressemblait en

parlant. Elle avait sa maison au bord d’une route, près d’une rivière,

et tantôt nous nous cachions entre les roseaux, tantôt sous les toits.

J’avais toute une prairie dans les yeux, comme ici la mer.

Cette mer qui pâlit, dans une colère froide. Gare! La pluie va la

cribler d’épingles.

Si tu songeais à regarder la mer, tu croirais qu’elle se contracte comme

une fille qui va être battue. Mais tu ne songes plus qu’à toi-même,

recourbée, dilatée,--ô sultane!

* * * * *

⸬ A la fin, ta chanson, j’en connais le secret. Où crois-tu que

chantaient le loup et le renard? Où penses-tu que l’on croyait les

entendre?

_Avec les gentils écoliers,

J’entends le loup, le renard chanter,

Ils m’apprendront le jeu d’aimer,

Le jeu des cartes et puis des dés._

Tu étais fatiguée d’écouter, d’obéir. Tu voulais briller. Tu croyais

tomber comme une comète au milieu de tout ce qui étincelle, bijoux et

cristaux, entre les tables illuminées. Lorsque, dans un éclat de fête,

les yeux fixes entrevoient des fantômes, les voiles et les parfums d’une

alcôve. Une sorcière a fait un jour miroiter devant toi des ombres de

perles et des promesses de diamants.

* * * * *

⸬ Cet ail. Cet acétylène. Ce vrai soufre. Envole-toi par la fenêtre, le

vent dans tes jupes, envole-toi par le hublot.

* * * * *

⸬ Tu te recoiffes. Tu remets à leur place par rang de taille les

flacons. Le grand, le moyen, le petit. Tu ne chantes plus. Tes souliers.

Ta jupe... Ainsi tu as grandi, ainsi tu manges, ainsi tu dors. Ainsi tu

es née. Les jours ont vingt-quatre heures, l’année quatre saisons. Tout

est fixé, monté, tout va. Et nul n’y comprendra jamais rien... Laisse

donc ces tranches rougeâtres dans leur papier. Ne dénoue pas la ficelle.

Attends un peu. Viens dîner. Nous partons.

Les chambres du plaisir · 第 26 / 46 题