_A B. Marcel._
Je l'ai revu, ce coin charmant de Croix-Daurade, le seul un peu boisé de
la banlieue Toulousaine et qui offre l'ombre de ses ramiers, comme on
dit là-bas, aux promeneurs que les chaudes haleines de l'autan chassent
de la Cité. J'ai contourné le Mont Aventin qui domine, de ce côté, la
Rome Languedocienne, et où se dresse l'héroïque colonne qu'enveloppe,
la nuit, un si grand silence bercé par l'ondoiement léger des cyprès du
cimetière, et par la rue faubourienne que bordent des maisons basses
vêtues de brique rose, je suis parvenu jusqu'aux haies touffues
enfermant les petites propriétés, d'où émerge l'inégale frondaison des
acacias. Et plus loin, c'est un enchevêtrement de ronces autour de
jardins à peine cultivés, ayant pour seuils des carrés de vignes très
ravagés des polissons, et toujours vendangés bien avant le temps des
vendanges. Et, comme j'accomplissais ce pèlerinage au pays de mes plus
vieux souvenirs, le soleil couchant rayait de pourpre les horizons et
allumait comme un incendie aux dômes de pierre ondulant dans la lumière
poudreuse dont la ville était enveloppée déjà.
Et, sur mon chemin, montueux par endroits, pierreux partout, de belles
filles passaient, toutes ayant un air de famille, très brunes, avec des
retroussis de cheveux noirs sur leurs nuques ambrées, riantes à pleines
dents blanches, portant sur leur front étroit tout l'orgueil du sang
latin, le cou et les hanches un peu épais comme ceux des vierges des
Panathénées, fières et moqueuses, toutes une fleur au corsage et une
raillerie aux lèvres, et je pensai que Marinette était ainsi. Qui donc,
Marinette? Ah! ne me demandez pas son vrai nom. Je n'ai jamais connu que
celui-là. La fillette, très brune et très moqueuse, dont je me croyais
absolument épris, quand je venais passer, dans ce paysage, mes vacances
de collégien. Épris comme peut l'être un garçonnet très timide auprès
d'une créature dévotement élevée par d'honnêtes parents et qui était
sage encore, par pure terreur de l'enfer, au sujet de quoi je n'étais
pas, d'ailleurs, moi-même, absolument rassuré. Car, en ce temps-là, ma
vieille tante ne m'eût pas laissé manquer la messe, et, pour être franc
jusqu'au bout dans ce lambeau de confession, c'est à l'église, le
dimanche, en la regardant penchée sur son livre, qu'elle faisait
semblant de lire avec une délicieuse hypocrisie, que j'étais devenu
amoureux de Marinette, au bruit de l'orgue et dans la fumée bleue des
encens qui lui mettaient comme une auréole.
Bien entendu que nous croyions faire un gros péché on nous voyant en
secret, pendant la semaine. Sans cela, y aurions-nous trouvé tant de
charme? Moi peut-être qui, très sincèrement, trouvais une joie infinie,
toute païenne, chastement voluptueuse à respirer ce parfum de jeunesse
en fleur et d'une fleur déjà presque en épanouissement de beauté. Car,
dans les pays du soleil, les jeunes filles sont plus tôt femmes,
et maintenant que je me remémore Marinette, il me semble que mon
platonisme, si doux d'ailleurs, frisait le ridicule et pouvait compter
pour une débauche de respect. Elle ne chercha plus à me revoir ensuite,
ce qui me fait vaguement craindre qu'elle ne m'ait pris pour un
incorrigible serin. En quoi elle s'est trompée. Car je me suis
parfaitement enhardi, dans la suite du temps, et n'ai pas envie de m'en
repentir.
Donc, nous nous cachions, croyant mal faire, et n'y trouvant, elle du
moins, que plus de plaisir. Comme ses parents, peu aisés, lui donnaient
souvent des courses à faire, le soir, et qu'on ne me chicanait pas,
moi-même, sur l'heure de mes promenades, c'est le soleil couché que nous
nous rencontrions le plus souvent, et jamais par hasard, moi très ému en
me retrouvant auprès d'elle, elle gaie comme un pinson et trouvant à
me taquiner des délices infinies. Je lui contais très sérieusement ma
tendresse; je lui donnais les fleurs cueillies, le jour même, et, le
diable m'emporte, je lui lisais mes premiers vers inspirés par elle. Du
tout elle s'amusait, en bonne fille, avec une troublante appréhension
d'au-delà dans son regard sombre et perçant tout ensemble, tel une
flèche empennée de velours. Et je buvais son haleine quand elle laissait
ma tête se rapprocher de la sienne, le pollen tiède de sa joue--tel
celui de l'aile d'un papillon ou le duvet d'une pêche--me mettant un
frémissement à la joue.
Or, il avait fait ce jour-là, une chaleur comme celles que nous
traversons en ces premiers jours de septembre, et la nuit était venue,
admirablement translucide et caressée de souffles tièdes encore; le
ciel, admirablement pur, d'un bleu très sombre, semblait un immense
lapis-lazuli aux cassures d'argent, égratigné parfois subitement par la
course de quelque étoile filante. Et jamais une telle sérénité de beau
temps n'avait engagé aux promenades lointaines sous cette haleine
caressante où mouraient, en même temps que les derniers parfums des
roses sauvages, les dernières rumeurs du jour. Et nous étions allés,
Marinette et moi, plus loin que de coutume, dans un enchevêtrement plus
mystérieux de feuillages, et sous de plus lointains enlacements de
vignes, jusqu'aux bords mystérieux d'une fontaine presque tarie et qui
ne coulait plus que goutte à goutte, comme un bruit de larmes à demi
consolées. Et jamais je ne m'étais senti plus troublé près d'elle, et
jamais elle ne m'avait paru écouter avec un recueillement aussi attendri
mes paroles d'amour. Nous nous étions vraiment perdus dans un dédale de
frondaisons qui nous enveloppait délicieusement du frémissement de ses
ténèbres.
Qu'avais-je dit à Marinette et pourquoi étions-nous silencieux depuis un
instant, quand cette ombre fut rayée d'une vive lueur?--Un éclair, fit
ma petite amie. Et comme j'allais, à mon tour, la railler, toute idée
d'orage me semblant ridicule sous la sérénité d'horizon que nous venions
de quitter, un roulement étrange se fit entendre, et quand Marinette
répéta d'une voix déjà tremblante:--Le tonnerre! je n'eus plus aucune
envie de me moquer d'elle. D'autant qu'une seconde clarté subite passa
dans les branches que suivit un grondement plus caractéristique encore
que le premier. Comme nous restions atterrés tous les deux, une
troisième lampée de feu dévora l'ombre et un troisième mugissement
d'éléments déchaînés épouvanta le silence qui nous était si doux.
--L'orage! l'orage! fit Marinette d'une voix affolée. Et je suis tête
nue, et je n'ai rien à jeter sur mes épaules!
Et, s'arrachant de mes bras, tout éperdue, elle traversa les ronces en y
déchirant peut-être ses jolis bras, malgré mes efforts pour la retenir,
malgré mes supplications. Moins adroit qu'elle, pendant d'ailleurs
que les flammes intermittentes continuaient se rapprochant de notre
retraite, et aussi ces bruits de foudre devenus étourdissants, je ne pus
me dégager aussi rapidement de ce dédale de feuillages et, quand je me
retrouvai sur le chemin, le visage cinglé par les églantiers défleuris,
elle avait disparu; en vain mes regards fouillèrent l'espace pour
retrouver sa trace, bien que, par une nouvelle surprise, par un second
enchantement aussi inexplicable que le premier, le temps fût d'une
limpidité admirable, l'atmosphère merveilleusement lumineuse et le
paysage, éclairé presque comme en plein jour, par le scintillement des
étoiles et le rayonnement majestueux de la lune. Alors, ce faux orage
que j'entendais encore cependant gronder sous les feuillées désertées?
Je ne fus pas éloigné de croire, avec un peu de présomption sans doute,
que le ciel était venu, ce soir-là, au secours de la vertu de Marinette.
Et franchement, je lui en voulais un peu.
Je passai une nuit déplorable, après avoir vainement tenté de la
rejoindre, très las de cette course folle, hanté de mille visions bêtes,
tourmenté de désirs vagues et aussi de quelques remords inquiétants pour
mon salut. Je dus dire un _Pater_ et un _Ave_ pour désarmer le
courroux évident du ciel contre mes concupiscences innocentes pourtant
d'adolescent.
[Illustration: fig41.png]
Le lendemain, à déjeuner, ma vieille tante, qui était fort gourmande,
avait un air singulièrement réjoui, comme lorsqu'un plat très à son goût
figurait sur le menu familial. Et, de fait, elle ne put retenir son
admiration expansive, quand la cuisinière, en personne, apporta, sur
la table, un véritable Hymalaya d'escargots dont je me détournai
personnellement avec horreur, n'ayant jamais pu vaincre mon dégoût
irraisonné pour ce comestible bon enfant dont on fait grand cas dans les
environs de Toulouse.
--Des escargots! Et comme ceux-là, en pleine sécheresse! s'écriait
l'excellente vieille en pourléchant ses babines légèrement moustachues
par le fait des ans.
Et, comme je demeurais visiblement insensible à cette joie, elle voulut,
du moins, m'intéresser au côté miraculeux de cet événement.
--Ce Rodamour est tout simplement un homme de génie! poursuivit-elle
avec enthousiasme.
Or, Rodamour était le jardinier qu'elle trouvait ordinairement bête
comme une oie.
Donc, voici, comme elle me le conta un instant après, ce que ce Rodamour
avait imaginé. Ayant remarqué que les escargots, dont les retraites sont
invisibles absolument pendant le beau temps, en sortaient au moindre
bruit d'orage, assoiffés de l'ondée qui allait suivre le tonnerre et
les éclairs, il avait inventé les préludes d'un orage artificiel, en
balançant rapidement, sous les feuillées, une lanterne qu'il cachait
ensuite rapidement sous son manteau, de façon à ne donner à cette
lumineuse apparition que la durée d'un éclair, tandis que des gamins
qui lui faisaient escorte exécutaient ensuite des roulements imitant la
foudre sur des tambours de vingt-cinq sous. L'effet était immédiat. De
derrière chaque branche, sortaient des paires de cornes inquiètes qui
dénonçaient au chasseur la présence de son gibier.
Et voilà la musique de foire dont j'avais été dupe! Et, pour prix de
mon amour mystifié, on m'offrait un plat qui me faisait dresser, sur
ma tête, les cheveux d'horreur! Et ce plat-là me coûtait peut-être la
tendresse éternelle de Marinette!
Ainsi pensai-je encore, avec un regain de rancune contre le destin,
en quittant ce joli chemin de Croix-Daurade, mon premier calvaire
passionnel en ce temps-là!