Pour Aspasie, vraisemblablement, et croyez bien que ce n'était pas son
vrai nom. J'ai su, depuis, qu'elle s'appelait Sidonie Lascoumette. Elle
portait un front perdu dans le bouillonnement fauve de ses cheveux;
des coulées d'or traversaient ses yeux bruns; le nez droit et toujours
frémissant aux narines, n'avait aucune des irrégularités charmantes qui
impliquent la bonté; un peu charnues, les lèvres s'ouvraient sur de
petites dents blanches et coupantes; une fossette trouait le menton
césarien que soutenait un cou un peu large s'épanouissant, sans
brisures, aux épaules. Par prudence, arrêterai-je là son signalement.
Au moral, elle était tout à fait dépourvue d'esprit. Qu'en avait-elle,
d'ailleurs, besoin? Avec un peu de génie seulement, une telle femme eût
bouleversé le monde. Mais elle n'avait pas plus de génie que d'esprit.
Bête comme une oie, alors? Vous exagérez sensiblement. On ne s'ennuyait
pas avec elle. C'est l'essentiel, n'est-ce pas? Il est vrai qu'on
ne s'ennuie pas non plus avec une oie quand elle est tendre et
ingénieusement farcie par un cuisinier consciencieux. J'en étais, pour
ma part, très amoureux, et n'éprouvais à cela qu'un petit ennui, celui
de contrarier beaucoup mon camarade Peyrolade, qui n'en était pas moins
amoureux que moi, et qu'à regret je voyais berner par cette jolie
drôlesse qui me gardait toutes ses faveurs. J'en étais, à la fois,
flatté et humilié, car il lui avait fait la cour bien avant moi. J'avais
précisément dans ma poche un billet d'elle, un rendez-vous pour dix
heures. Charmant, ce billet, et plein de promesses, mais empoisonné par
mon amitié. Elle y blaguait encore ce malheureux Peyrolade. Ah! que les
femmes sont peu généreuses quand elles n'aiment pas!
Il n'est pas d'heure plus lente à venir que celle dite du Berger. Je me
l'imagine traînant, après soi, un troupeau d'impatiences et de doutes
sur un chemin très montant, vers une étoile qui va toujours s'enfonçant
plus profondément dans l'azur. Ce que le temps me devait paraître long
jusqu'à dix heures! Une circonstance insignifiante en apparence en
compliquait encore l'emploi. Je n'osai aller, comme tous les jours, le
tuer au café où j'avais mes habitudes. C'était aussi celui de Peyrolade
et j'avais quelque honte à le rencontrer au moment de lui faire une
crasse. Et puis, j'aurais eu à lui inventer quelque mensonge expliquant
mon départ avant l'heure accoutumée. L'innocent, il était déjà, sans
doute, à m'attendre assis derrière le joli quadrilatère de drap vert
et les cartes apprêtées pour la manille coutumière. Demain, j'aurais
certainement à lui donner des explications. Mais mon imposture était
retardée de quelques heures.
Je me mis donc à arpenter les allées Lafayette--car nous sommes à
Toulouse--le gaz commençant à clignoter dans les rues transversales, des
nappes circulaires de lumière blanche tombant, par places, sur le sable
estompé de bleu aux contours. Les mélancolies du soir descendaient des
feuillages déjà frissonnants sous un souffle automnal et, tout au
bout, un carrousel de chevaux de bois tournait aux sons énervants d'un
orchestre barbaresque. La monotonie de ces allées et venues trompant mal
mon impatience, je pris le parti d'entrer dans un simple estaminet qui
avait l'avantage d'être très voisin de la demeure de Pasie. J'y
lisais les journaux parmi des inconnus. Par une fatalité touchant à
l'invraisemblance, c'est Peyrolade que j'y aperçus, le premier, tournant
le dos fort heureusement à la porte... plus un ami commun qui me le
montra, pendant que je lui faisais: chut!--Êtes-vous donc brouillé avec
lui? me demanda-t-il.--Non! fus-je obligé de lui répondre, mais je ne
veux pas qu'il me voie ici. Puis, n'osant sortir, de crainte de le faire
retourner, je me renfrognai dans un coin. Quand il se lèverait pour
partir, je plongerais mon visage entre mes mains, comme un homme qui
fait semblant de penser.
Mais je t'en fiche! Mon gaillard était bien là pour un bon moment. Je
vis son pardessus à une patère, son pardessus qu'il avait remis au
garçon pour se mieux installer. Le diable soit des piliers d'estaminet!
Jamais je ne fis de plus salutaires réflexions sur la dignité de la vie
chez soi, au coin d'un bon feu, entre le ronronnement d'un chat familier
et le tic-tac de l'horloge qui vient des grands-parents, dans son
armoire de noyer pareille à un cercueil. Les brumes du soir sont
mauvaises à tout le monde, et Peyrolade n'avait déjà pas une si bonne
santé.
Je m'étais assis, lui tournant aussi le dos; je m'étais fait servir une
consommation chimérique et un journal que je ne lisais pas, mais qui
me servirait de paravent, et le supplice commença pour moi, le voyant
rester, de ne plus oser sortir. Je le voyais déjà brusquement changé de
sens et me criant de sa bonne voix joyeuse: «Eh! où vas-tu?» Ce n'est
vraiment pas la peine d'être un honnête homme pour souffrir toutes les
angoisses d'un malfaiteur qui se sent filé.
Et il était dix heures moins cinq; et je l'entendais toujours pérorer
derrière moi; et il fallait bien pourtant se décider à se lever. Je ne
pouvais pas cependant renoncer au seul bonheur qui soit au monde, parce
qu'il avait plu à cet animal de venir s'asphyxier, dans l'ignoble fumée
des bières et des cigarettes, ailleurs qu'à l'endroit accoutumé?
Sortir de trois quarts, en détournant la tête, en profitant même du
revêtissement obligatoire--car, moi aussi, ne voulant pas mourir étouffé
dans ce taudis, j'avais déposé mon paletot--pour engloutir son profil
perdu dans un collet. Ce fut mon plan.--Mon paletot! fis-je au garçon,
en donnant à ma voix un léger accent marseillais qui dut aggraver
encore, d'un vague relent d'ail, les parfums déjà très composés de la
pièce. L'esclave aux escarpins traînant dans la sciure de bois obéit.
Toujours sans regarder, je me dressai; je plantai un bras dans l'une
des manches du paletot et je fis une demi-pirouette dans le sens de la
sortie, tandis que le vêtement, lui-même, accomplissait une révolution
autour de moi pour me tendre son autre manche. Le succès fut complet!
J'avais disparu momentanément dans un tourbillon de draps, comme
un oiseau disparaît dans l'élargissement de ses ailes au moment de
l'envolée. Il me semblait que je sortais d'un cachot et que c'était
l'âme de Latude qu'on délivrait en moi. Le brouillard léger qui avait
prêté ses ailes de gaz au crépuscule s'était dissipé. Une belle nuit
d'automne, comme elles sont là-bas, pleines de petits astres semblant
des grains de givre semés, par une invisible main, dans une coupe de
lapis. J'étais, je l'ai dit, tout près de Pasie. La route me parut
délicieuse et faite de fraîcheur apéritive. Que ce serait doux et
charmant, dans quelques instants! Il semblait que l'arome des dernières
roses mourantes dans la chambre tiède, parvint jusqu'à moi et m'indiquât
le chemin que je savais pourtant si bien!
Dix heures sonnaient aux couvents perchés sur les collines, aux fenêtres
éteintes déjà. Au dernier réverbère, avant de toucher au seuil de la
bien-aimée, je pris machinalement, dans la poche de mon pardessus, le
billet qu'elle m'avait écrit, pour me bien assurer de mon bonheur et en
relire les derniers mots, tant j'avais peur de vivre dans un rêve.
Hein! je n'en croyais plus mes yeux! Comment m'étais-je trompé à ce
point? Mon impatience m'avait donné la berlue. Je n'étais attendu qu'à
onze heures!
L'heure du Berger avait emmené plus loin encore son troupeau.
Oh! ce que cette heure me parut composée de soixante siècles, tous
glorieusement chargés d'historiques événements! Il me parut que Salomon,
Charlemagne et Louis XIV auraient pu y trouver la place de leurs longs
et mémorables règnes! Les secondes s'allongeaient interminables. Je les
traînai jusqu'au bord de la Garonne qui courait, sous son pont à dos
d'âne, dans un scintillement d'or, entre les quais d'où montaient des
chansons attardées, vers les dômes jumeaux de la Daurade et de la
Dalbade, païennement assises au bord du fleuve. A onze heures moins dix
seulement, je quittai cette contemplation véhémente des écumes venant
émousser d'argent les plus basses pierres des piles. Onze heures,
enfin! Je touchais la porte de Pasie, quand un animal se jeta à travers
moi.--Idiot!--Crétin! Nous nous étions déjà reconnus, au seul timbre de
nos voix, je l'espère. Cet animal, c'était Peyrolade.
[Illustration: fig39.png]
--Alors, tu me mouchardes?
--Alors, tu entends m'empêcher d'aller à mes affaires?
--Tant pis pour toi. Eh bien! je vais chez Pasie qui m'attend. Ouf!
--Moi aussi, fit Peyrolade, lis, plutôt....
Et il me tendit un chiffon de papier dont je reconnus immédiatement
l'écriture. C'était aussi un rendez-vous de Pasie, mais pour dix heures,
celui-là.
--Et je suis en retard d'une heure, continua Peyrolade, parce qu'un
bougre m'a triché à la manille. Donc, bonsoir!
J'étais abasourdi.
Une fenêtre de Pasie s'étant subitement éclairée, il se fit, dans la
rue, plus de lumière, et je remarquai, avec stupeur, que Peyrolade avait
mon paletot. Par un juste retour sur moi-même, je dus constater que
j'avais le sien. Le garçon s'était trompé en nous les rendant. C'est le
rendez-vous de Peyrolade que je traînais depuis une heure dans ma poche.
Notre commune amie m'avait attendu à dix heures et l'attendait à onze.
Silencieusement nous nous serrâmes les mains.
Oh! que M. Bérenger aura donc de peine à décider les dames à n'avoir
qu'un amoureux!