L'IZARD

_A mon ami Dat._

Une aube radieuse dans la montagne toute bleue, toute bleue avec des

vapeurs roses là où parvenaient, obliques, les flèches de l'Orient, de

petites nuées coupant le caprice des cimes; le spectacle grandiose des

pics s'escaladant comme en un impatient reflux aux immobiles vagues, et,

encore, dans une découpure du ciel d'un bleu très tendre, un fantôme de

lune s'effaçant, comme le sourire d'adieu d'une amoureuse très blanche,

avec quelques scintillements encore de diamants dans les cheveux.

J'avais redescendu la montée de Saint-Sauveur déjà pareil, à cette heure

matinale, à un espalier de lumière, dominant le gave bruyant sur lequel

se tend, comme un arc de pierre, le pont de l'Empereur, et j'avais

obliqué à droite, sur Lutz aux hôtelleries découpées en chalets et

dont les terrasses surplombent aussi des torrents. A peine avais-je

rencontré, sur la route, quelques paysans en béret au dos d'un âne aux

oreilles scintillantes de rosée. Tout à coup, une forme se dressa devant

moi, une figure d'homme dont la barbe longue et fine était tressée

et nouée derrière les oreilles, vêtu d'un vareuse d'un gris roux, se

serrant à la ceinture, tout en laissant aux mouvements toute leur

liberté, et d'un pantalon de treillis à peine plus clair, à la hussarde,

bien chaussé pour la marche et coiffé d'un béret clair n'ayant guère

plus de développement qu'une casquette sans visière. Ce n'est pas,

d'ailleurs, à son costume assez particulier que je le reconnus, mais

aussi à l'élégance vigoureuse de ses formes, à la résolution singulière

de sa marche, au caractère viril de son visage un peu bistré, au dessin

violemment aquilin de son nez, au rayonnement surtout très doux de ses

yeux clairs et d'expression limpide, comme ceux des enfants. Il avait,

d'ailleurs, sur l'épaule une petite carabine de précision ne ressemblant

en rien aux fusils ordinaires de chasse et qu'il m'avait montrée la

veille, à Barèges, dans sa petite cabine à la Robinson où sont réunies,

dans un cube ayant trois mètres de côté, tout ce qu'il faudrait à une

petite armée pour supporter un siège moins long néanmoins que celui de

Troie.

J'étais en face de mon ami Rodolphe, le grand chasseur d'izards devant

l'Éternel, et je dis: ami, bien que notre connaissance fût de récente

date. Mais celui-là est de ceux qu'on aime tout de suite; et puis, toute

une légende, quelque chose comme un évangile, avait précédé sa venue

dans mes relations affectueuses. On m'avait chanté sa gloire à

Saint-Sauveur, chez mon ami Pintat, le savoureux hôtelier; à Barèges,

chez Lacoste; à Lourdes surtout, chez Romain Maumus, dont les bons vins

font vraiment, comme dans l'antiquité, le Dieu de la gaieté et du rire;

chez Soubiran, enfin, à Argelès, où se mangent les truites les plus

exquises, et les premières cailles du pays. Il n'est question, tout

autour du coeur de la Bigorre, que des cynégétiques exploits de mon ami

Rodolphe, et sa renommée s'étend jusqu'en Espagne, à Torna, dont les

baladins, d'authentiques gentilshommes qui dansent en des costumes

merveilleux, passent la frontière tout exprès pour venir lui demander où

en est la fashion des modes françaises, et ce que portent, cette année,

les pschutteux au Bois de Boulogne. Mais mon ami Rodolphe se garde bien

de leur révéler de pareils secrets et, tout au contraire, en sage et en

artiste, les convainc-t-il de demeurer fidèles à leurs belles moeurs

patriarcales et à leur si pittoresque costume étincelant au soleil,

d'antiques soieries colorées comme des ailes d'oiseaux des îles.

--Vous partez pour la chasse? lui demandai-je en lui serrant les mains.

--Oui et non. J'ai aperçu, l'autre jour, là-haut, un izard dont j'ai pu

observer quelque temps les habitudes et dont je connais les relais. Je

vais voir s'il lui convient de se laisser approcher aujourd'hui.

--Eh bien! lui dis-je, et c'était la vérité, deux hommes, qui dînaient,

hier, à Saint-Sauveur, ont conté devant moi qu'ils en avaient rencontré

un le matin même, de cet autre côté, à droite de Gavarnie, entre les

branches de cette fourche de neige que vous voyez, là, et attachée à une

échancrure du roc, comme à un monstrueux râtelier.

--Oui, je sais, me répondit le chasseur avec une mélancolie soudaine

dans ses yeux clairs et changeants. Mais jamais je ne vais par-là.

Adieu.

Et, m'ayant serré la main, avec un petit tremblement affectueusement ému

dedans, il remit sa carabine, quittée un instant, le temps de faire une

cigarette, sur son épaule, et s'en alla, en sifflotant un petit air du

bout des lèvres, comme quelqu'un qui se veut absolument distraire d'un

souvenir. «Bon! pensai-je.

Encore un qui a aimé et qui en souffre encore!» Et je pensai qu'il y a

de bien jolies filles, dans ce pays de Saint-Sauveur, brune celle-ci

avec des yeux en lumière d'émeraude, et celle-là toute vêtue de grâce

pure, comme les vierges des Panathénées.

Comme le lendemain soir, à Lourdes, je contais ma rencontre à mon ami

Romain Maumus, en buvant consciencieusement un des meilleurs vins de

sa cave, et l'impression que j'avais ressentie en quittant le Nemrod

bigourdan, Romain se mit à rire, de son bon rire clair que n'ont jamais

mouillé les eaux miraculeuses de la grotte, et me dit:--Vous n'y êtes

pas! Je sais pourquoi, moi, il ne chasse jamais du côté que vous lui

aviez montré et où nous avons fait autrefois de si belles parties

ensemble, et ce n'est pas, comme vous le croyez, pour une histoire

d'amour.

Et se rapprochant de moi, de façon à ce que nul autre ne pût l'entendre,

Romain me narra ce qui suit et ce que je reproduis le plus fidèlement

que le permette mon souvenir, un peu troublé par l'admirable vin que je

continuais à déguster, tout en écoutant.

Rien au monde n'est plus difficile, paraît-il, que la chasse à l'izard,

à cause de la méfiance toute naturelle, à l'endroit de l'homme, de ce

petit chevreuil pyrénéen, ne quittant jamais les montagnes les plus

hautes, et certainement le plus sauvage de tous les gibiers. Outre

d'admirables jambes, déliées comme des fils et nerveuses comme des arcs,

et qui franchissent les précipices comme en un vol d'oiseau, l'izard

possède, sous son petit front étroit et bas coupé de deux petites cornes

luisantes, des yeux d'une puissance défiant les instruments eux-mêmes de

l'Observatoire. Sur le fond, la montagne qui fait, avec des morceaux de

ciel, tout son horizon, il distingue de très loin le moindre point qui

bouge, et le premier soin du chasseur qui le poursuit doit être de se

confondre avec les accidents de la nature, pour ne pas attirer son

attention.

De cela donc, notre ami Rodolphe s'était avant tout préoccupé, et

le souci qu'il apportait à la couleur neutre de son vêtement, où se

retrouvaient les tons de granit roux et les caprices presque blancs de

la pierre, n'avait jamais eu d'autre but. Une expérience souvent répétée

le convainquit que cette lutte avec les fantaisies picturales de la

montagne ne pouvait aboutir qu'à une défaite. Se perdre dans la tonalité

générale de la montagne! Mais elle était tout à l'heure violette comme

une immense améthyste, et la voici teintée de jaune clair comme un

champ qu'on moissonnera demain. Cette cime qui n'était, il n'y a qu'un

instant, qu'une flèche de saphyr, est maintenant pareille à un bouton

de rose! C'est la palette tout entière du soleil qui s'exerce sur la

montagne, et voilà pourquoi elle est, au fond, cent fois plus diverse

que la mer, et plus ressemblante à madame Protée. De quelque façon qu'il

s'y prenne, l'homme qui s'était assorti à sa couleur fait maintenant

tache sur elle.

[Illustration: fig35.png]

Sentant donc le problème insoluble, notre ami Rodolphe fit une nouvelle

fouille dans son naturel génie et trouva infiniment mieux. Ce n'était

pas à la montagne qu'il fallait ressembler, mais à un autre izard,

ces animaux pacifiques ne se défiant pas les uns des autres. Et,

laborieusement, il se mit à rechercher pour le ton des étoffes qu'il

adopterait pour son costume de chasse, le ton exact de la robe de son

gibier et du poil de sa victime. Il essaya toutes les laines des moutons

de divers pelages, sans arriver à l'identité qu'il rêvait. Il y avait

toujours, dans la fourrure de l'izard, une pointe de rouge qu'il

n'arrivait pas à donner à son propre habit. Un instant, il crut avoir

trouvé; mais la découverte faillit lui être funeste. Il avait eu l'idée

de mêler un peu de poil de renard très roux, comme vous le savez, au

tissu de son molleton. C'était parfait comme couleur. Mais il n'avait

pas pensé que l'odeur persistante du renard, dont le fumet est le plus

terrible du monde, a un effet immédiatement diurétique sur les chiens.

Le premier jour où il fit son essai, tous les chiens de la région

accoururent à ses talons et se mirent à «compisser fort aigrement»,

comme dit Rabelais au chapitre III de _Pantagruel_, son pantalon.

Impossible de se défendre de ce bain de pieds chaud et parfumé! Une

première meute se forma à Lutz, dont il partait, laquelle s'enrichit,

en chemin, de celle de Saint-Sauveur, de Saligos, de Pierrefitte,

d'Argelès, si bien qu'il traînait un régiment de gentilshommes uriniers

à ses trousses et qu'il n'était si petit roquet, dans toute la région,

qui ne tint à honneur de grossir le cortège et de venir apporter sa

goutte au déluge dont ruisselaient ses souliers. Il fallut que notre ami

Chaigne, en ce moment-là encore procureur de la République à Lourdes,

envoyât un peloton de gendarmerie départementale à son secours. Le

changement d'arôme dépista assez les chiens pour que la maréchaussée

n'eût pas à sabrer les délinquants qui firent une retraite en bon ordre

et rentrèrent tranquillement chez eux, la queue en trompette, sans en

sonner, toutefois, pour simuler un rendez-vous de chasse.

Notre ami Rodolphe, qui en fut quitte pour un fort rhume de cerveau, ne

se découragea pas.

--Au fait, se dit-il, qu'est-ce qui peut ressembler plus à la peau de

l'izard qu'une étoffe tissée de son poil même?

Oui, mais voyez la difficulté de tisser des poils aussi courts et menus!

Notre ami trouva cependant un tisserand assez habile pour mêler un

nombre considérable de ces fils précieux et vivants à la trame du

nouveau vêtement que se fit faire le chasseur pour se rendre invisible à

son ennemi. Et c'est ici que l'attendrissement du drame vient se mêler

aux gaietés de la comédie. Le jour même où il inaugura ce nouveau et

perfide uniforme, Rodolphe alla chasser du côté où vous l'engagiez,

hier, à aller poursuivre son gibier favori. Après une journée tout

entière d'embuscades inutiles et de vaines embûches, s'étant réconforté

d'un verre de délicieux genièvre qu'il fabrique lui-même dans son

laboratoire municipal de Barèges, il s'endormit dans un coin charmant de

montagne, sous une caresse bleue du ciel où filtraient quelques larmes

d'étoiles, au bord d'un tout petit torrent qui lui chantait une berceuse

argentine, au milieu de grands iris sauvages, d'un bleu éclatant, et

qui se balançaient autour de son visage au moindre souffle, comme des

éventails embaumés. O la délicieuse nuit de pasteur chaldéen, sous le

regard ému de la lune! Une fraîcheur étrange, pénétrante, comme d'un

baiser discret, avec un arôme de fleurs des montagnes, attiédi par une

haleine, le réveilla très doucement, à la première lumière rose du

matin. Et de ses yeux, de ses yeux bons enfants, il vit un izard, un

véritable izard, qui, trompé par l'illusion si complète de son costume,

passant sur l'absence de cornes indiquant les moeurs célibataires de

notre ami, le prenait pour un collègue et le flairait affectueusement

pour l'inviter, sans doute, à déjeuner avec lui en broutant le thym du

voisinage. Ah! Rodolphe eut un premier sursaut de chasseur qui lui fit

poser tout doucement la main sur sa carabine. Mais il eut honte bien

vite de ce mauvais et lâche mouvement a l'endroit d'un camarade si

confiant. Pour s'excuser, il essaya même de bêler un peu à la mode

izardine, mais ses longues moustaches altérèrent la pureté du son,

et l'izard s'éloigna prestement, en reconnaissant, avec une loyauté

parfaite, qu'il s'était trompé.

Mais maintenant, pour rien au monde, vous ne décideriez notre ami

Rodolphe à aller tirer l'izard dans cette région pyrénéenne. Il a trop

peur de tuer son ami!

Contes irrévérencieux · 第 47 / 58 题