Depuis l'effroyable temps qui sévit et fait croire les superstitieux à
un nouveau déluge, la curiosité publique s'est naturellement enquise des
causes d'un tel bouleversement climatérique. On a consulté des membres
du Bureau des longitudes qui se sont contentés de répondre que cela ne
les étonnait pas. On a interviewé des savants étrangers qui n'ont pas
été moins mystérieux dans leur sérénité professionnelle. De superficiels
savants ont attribué le dégât général à l'existence de taches sur le
soleil. Je croirais plus volontiers, en ce siècle financier, à des trous
dans la lune. La vérité est que nul ne sait le pourquoi de ces rigueurs
torrentielles qui nous vaudront d'exécrable vin... nul que moi. Et c'est
bien simple. Rien n'arrive au monde que je n'en signale immédiatement la
cause première. Et quand on me l'a demandée, jamais je ne me suis trompé
en répondant: c'est l'Amour!
Cette fois encore, il résulte de renseignements confidentiels, dont
quelques-uns me sont venus en rêve, les autres étant le produit de ma
sagace observation, que c'est l'Amour «qui a fait le coup», comme disent
les gens de police, surtout quand ils ont empoigné un innocent. Et c'est
d'un des coins de Paris les plus centraux, il est vrai, mais aussi, en
apparence, les plus débonnaires et les plus tranquilles, qu'est partie
l'hydraulique fusée qui nous vaut ce feu d'artifice aquatique dont nous
redoutons justement le bouquet.
Sachez d'abord, pour être moins surpris de ma découverte, que je suis
un des derniers familiers du jardin du Palais-Royal. C'est un de mes
enchantements à Paris, et je ne lui préfère vraiment que la place
Royale, plus calme encore avec ses quatre faces de maisons en brique à
hautes fenêtres, dont l'une fut longtemps celle de Victor Hugo. Dans
le bouleversement de Paris par les ingénieurs, ces deux grands jardins
encadrés de bâtisses anciennes sont comme deux oasis où semble réfugiée
la vie paisible et bourgeoise d'antan. Leurs habitués eux-mêmes--j'en
prends mon parti pour moi-même--prennent je ne sais quoi de vaguement
provincial et de respectablement séculaire. Tout m'enchante dans ces
parterres citadins et jamais l'âme de Camille n'a ressuscité en moi pour
y couper une branche aux arbres. L'eau qui pleure dans le grand bassin
me rappelle d'admirables vers de Baudelaire. On foule, dans les allées,
un sable musical, comme le chemin des songes; on y marche précédé de
moineaux francs qui vous font poliment escorte, accrochés çà et là par
un vol de cordes à sauter qu'accompagne le rythme de quelque ronde
ancienne, poursuivi par la course oscillante des cerceaux, dans le
tumulte enfantin et babillard de mille jeux. Que c'est amusant, la voix
des toutes petites filles! Elles ment déjà! on dirait un cristal qu'on
égratigne. Mais ce qui est admirable surtout, c'est la bonne humeur des
commerçants du Palais-Royal, même depuis que leurs boutiques ne sont
plus que rarement visitées par quelques étrangers. N'est-ce pas là
l'indice d'un bon caractère, certainement entretenu par la pureté de
l'air et le spectacle d'un paysage urbain délicieux? Mais l'âme du
Palais-Royal, son âme vibrante et vaguement guerrière où passent des
souvenirs de liberté, c'est son canon, ce petit canon dont le soleil,
ramassé dans une lentille, vient piquer la lumière à midi, et qui part
avec un bruit de coup de fouet dont les oreilles sont cinglées.
Or, l'importance de ce petit canon, dans le monde astronomique, est
capitale, tout simplement.
[Illustration: fig33.png]
Ici se place une révélation qui m'est douloureuse, étant donné mes
anciennes relations de camaraderie connues avec le personnel des savants
de ma génération. Vous croyez peut-être que ceux de ces messieurs qui, à
quelque pas de Bullier, sont censés bombarder le ciel de regards
indiscrets, avec leurs puissantes lorgnettes pareilles à des pièces
d'artillerie, se donnent ensuite un mal infini pour nous procurer, à
l'aide de calculs infinitésimaux, ce qu'on est convenu d'appeler l'heure
de l'Observatoire? C'est une illusion qu'il faut que je vous enlève
après tant d'autres. Mais la vie est comme un grand arbre dont les
feuilles doivent tomber, une à une, sous les souffles impitoyables de la
Sagesse et du Destin. C'est aussi comme un chapelet qui s'égrène, comme
un vase qui se vide, comme une fleur qui s'évapore. Maintenant que j'ai
dissimulé l'horreur du coup sous quelques images nouvelles, apprenez
qu'un de ces princes de la science vient tout simplement déjeuner au
café Corazza ou chez Véfour (de deux jours l'un, pour ne pas faire
de jaloux). Quand le petit canon part, il met son chronomètre sur la
douzième heure, entre une douzaine d'huîtres et son premier verre de
chablis-moutonne. Ça évite à tout le monde un grand maniement de tables
de logarithmes, sans compter l'usure des lunettes. Et c'est comme ça
depuis dix ans. Et M. Dujardin-Beaumetz, lui-même, a respecté le
budget de l'Observatoire! Eh bien, quoi? Les huîtres fraîches et le
chablis-moutonne ont bien leur prix et ne se donnent pas pour rien dans
les restaurants.
Que je change de nom avec l'éditeur Schott--ce qui me vexerait
beaucoup--si je mens d'un mot dans ce récit!
Il me faut cependant mentir un peu en appelant Mme Antoine la nouvelle
Ève, cause de tous les maux de l'humanité citadine, campagnarde et
balnéaire durant cet été de malheur. Je m'exposerais à un bon procès
en diffamation en vous révélant le nom véritable de cette jolie
boutiquière--une bijoutière, s'il vous plaît,--que la vie sédentaire et
volontiers assise a dotée d'un adorable embonpoint et merveilleusement
placé. Sachez seulement qu'en aucune, le charme bourgeois des dames de
commerce ne s'allie avec une distinction naturelle plus parfaite. C'est
un sourire vivant, et aux dents très blanches, monté, comme une pierre
précieuse, sur un vrai trésor de grâces opulentes et charnelles, tout
cela enveloppé d'une grande bonne tenue et d'un petit air effarouché
au besoin, quand le client s'enhardit plus qu'il ne conviendrait.
Étonnez-vous, après cela, si vous voulez, que le commandant
Brusquembille, dont j'altère aussi volontairement le nom, soit amoureux
fou de cette séduisante créature et passe le meilleur de son temps en
allées et venues devant la boutique dont Mme Antoine est certainement
le plus beau bijou. L'amour rend volontiers observateur. Aussi le
commandant Brusquembille avait-il vite remarqué que M. Antoine, le mari
de celle qu'il aimait, attendait, tous les matins, le coup de canon du
Palais-Royal pour commencer une petite promenade hygiénique d'une heure
qu'il faisait après son déjeuner. Car tous les événements des hôtes de
la vie de ce beau jardin sont réglés plus ou moins par cette
petite détonation quotidienne. D'aucuns, en attendent le rappel à
l'accomplissement de certains devoirs, ce qui fait que les dames du
Palais-Royal ont autrefois pétitionné pour qu'il y eût aussi un canon de
nuit. Les sénateurs qui sont généralement de vieux birbes, tenant à leur
sommeil, les ont joliment envoyées promener.
Mais l'Amour rend aussi ingénieux. Le commandant Brusquembille conçut
immédiatement le plan de faire parler le canon un quart d'heure
avant que le soleil lui prêtât sa mèche accoutumée. En donnant des
distractions et en bourrant de consommations le vieux brave qui charge,
tous les jours, la minuscule couleuvrine, il parvint à glisser, dans la
lumière, une autre mèche dont il avait mesuré la durée avec la prudence
et la science d'un mineur. Et pan! le canon tonna quinze minutes à
l'avance. M. Antoine sortit, pour sa promenade hygiénique, un quart
d'heure plus tôt, et l'entreprenant commandant alla tomber aux pieds de
Mme Antoine, encore en train de grignoter son dessert et plus délicieuse
à voir que jamais, décortiquant des noix fraîches, du bout de ses petits
doigts grassouillets et rosés.
Ce qu'il en fut, après, de l'honneur de ce bijoutier, je m'en moque. Ce
sont choses où je ne fourre pas mon nez.
Mais les conséquences de cette fantaisie amoureuse d'un militaire furent
incommensurables. D'abord, le savant de l'Observatoire, qui achevait à
peine ses oeufs brouillés aux truffes, et qui mit son chronomètre de
précision à midi moins un quart, sur l'heure de midi, pendant qu'on
lui apportait sa côtelette aux pommes soufflées. Puis, tous les
Observatoires d'Europe modifiant leur heure d'après la nôtre. Un
millionnaire américain, qui attendait une dépêche à midi juste et qui
se suicida, ne la voyant pas venir. Un assassin guillotiné le lendemain
quinze minutes avant l'heure, ce qui est une vraie crasse au point où
ils en sont. Tous les cochers flibustant ce quart d'heure-là à leurs
clients. Un infortuné promeneur qui, confiant dans l'heure véritable,
et négligemment appuyé contre le banc qui protège le canon, recevant la
bourre en plein dos et ne pouvant plus s'asseoir depuis ce temps. Une
vieille dame sourde qui, n'ayant entendu que vaguement la détonation,
appela son mari: malpropre! Le soleil, lui-même, un vieux qui a ses
habitudes aussi, et qui, ne sachant pas à quoi s'en tenir, perdit
complètement la norme de sa course.
Et au ciel, donc! au ciel! Et c'est maintenant que je vais emprunter mes
documents au souvenir d'une vision que j'eus durant mon sommeil. Sachez
que les astronomes du ciel ne sont pas plus laborieux que les nôtres.
Sournoisement, le directeur de l'Observatoire paradisiaque envoie un
ange, tous les jours, et le même toujours, prendre l'heure lui-même au
canon du Palais-Royal, pour le règlement des jours et des saisons. Or,
cet ange, lui-même, n'est-il pas devenu amoureux de la belle Mme Antoine
et, sous l'invisible rideau de ses ailes, ne passe t-il pas à flâner, à
la vitrine de la bijoutière, le temps qu'il vole aux intérêts sacrés de
la climatérie! Tout comme notre savant, il mit son chronomètre à une
heure fictive, en entendant résonner la quotidienne pétarade. Ce n'eût
été rien. Mais Mme Antoine, très émue encore de la visite du fougueux
militaire, lui ayant fait, sans s'en douter peut-être, une grimace
de mépris qu'elle destinait à quelque vulgaire passant, cet ange
impressionnable remonta au ciel dans un tel état de fureur et de
désespoir qu'il en démolit sa montre en en faisant tourner les aiguilles
comme un fou, jusqu'à ce qu'elle avançât de plusieurs mois. Et voilà
maintenant comment les saisons n'ont plus de règle, pourquoi les pluies
d'octobre tombent en août, pourquoi nos jolies petites Parisiennes sont
toutes mouillées en leurs balnéaires stations. _O crudelis amor!_ comme
dit Virgile. O cruelle Mme Antoine, si tranquillement assise, comme un
chanoine aux vêpres, dans son fauteuil large et bien rempli.