MADAME ANTOINE

Depuis l'effroyable temps qui sévit et fait croire les superstitieux à

un nouveau déluge, la curiosité publique s'est naturellement enquise des

causes d'un tel bouleversement climatérique. On a consulté des membres

du Bureau des longitudes qui se sont contentés de répondre que cela ne

les étonnait pas. On a interviewé des savants étrangers qui n'ont pas

été moins mystérieux dans leur sérénité professionnelle. De superficiels

savants ont attribué le dégât général à l'existence de taches sur le

soleil. Je croirais plus volontiers, en ce siècle financier, à des trous

dans la lune. La vérité est que nul ne sait le pourquoi de ces rigueurs

torrentielles qui nous vaudront d'exécrable vin... nul que moi. Et c'est

bien simple. Rien n'arrive au monde que je n'en signale immédiatement la

cause première. Et quand on me l'a demandée, jamais je ne me suis trompé

en répondant: c'est l'Amour!

Cette fois encore, il résulte de renseignements confidentiels, dont

quelques-uns me sont venus en rêve, les autres étant le produit de ma

sagace observation, que c'est l'Amour «qui a fait le coup», comme disent

les gens de police, surtout quand ils ont empoigné un innocent. Et c'est

d'un des coins de Paris les plus centraux, il est vrai, mais aussi, en

apparence, les plus débonnaires et les plus tranquilles, qu'est partie

l'hydraulique fusée qui nous vaut ce feu d'artifice aquatique dont nous

redoutons justement le bouquet.

Sachez d'abord, pour être moins surpris de ma découverte, que je suis

un des derniers familiers du jardin du Palais-Royal. C'est un de mes

enchantements à Paris, et je ne lui préfère vraiment que la place

Royale, plus calme encore avec ses quatre faces de maisons en brique à

hautes fenêtres, dont l'une fut longtemps celle de Victor Hugo. Dans

le bouleversement de Paris par les ingénieurs, ces deux grands jardins

encadrés de bâtisses anciennes sont comme deux oasis où semble réfugiée

la vie paisible et bourgeoise d'antan. Leurs habitués eux-mêmes--j'en

prends mon parti pour moi-même--prennent je ne sais quoi de vaguement

provincial et de respectablement séculaire. Tout m'enchante dans ces

parterres citadins et jamais l'âme de Camille n'a ressuscité en moi pour

y couper une branche aux arbres. L'eau qui pleure dans le grand bassin

me rappelle d'admirables vers de Baudelaire. On foule, dans les allées,

un sable musical, comme le chemin des songes; on y marche précédé de

moineaux francs qui vous font poliment escorte, accrochés çà et là par

un vol de cordes à sauter qu'accompagne le rythme de quelque ronde

ancienne, poursuivi par la course oscillante des cerceaux, dans le

tumulte enfantin et babillard de mille jeux. Que c'est amusant, la voix

des toutes petites filles! Elles ment déjà! on dirait un cristal qu'on

égratigne. Mais ce qui est admirable surtout, c'est la bonne humeur des

commerçants du Palais-Royal, même depuis que leurs boutiques ne sont

plus que rarement visitées par quelques étrangers. N'est-ce pas là

l'indice d'un bon caractère, certainement entretenu par la pureté de

l'air et le spectacle d'un paysage urbain délicieux? Mais l'âme du

Palais-Royal, son âme vibrante et vaguement guerrière où passent des

souvenirs de liberté, c'est son canon, ce petit canon dont le soleil,

ramassé dans une lentille, vient piquer la lumière à midi, et qui part

avec un bruit de coup de fouet dont les oreilles sont cinglées.

Or, l'importance de ce petit canon, dans le monde astronomique, est

capitale, tout simplement.

[Illustration: fig33.png]

Ici se place une révélation qui m'est douloureuse, étant donné mes

anciennes relations de camaraderie connues avec le personnel des savants

de ma génération. Vous croyez peut-être que ceux de ces messieurs qui, à

quelque pas de Bullier, sont censés bombarder le ciel de regards

indiscrets, avec leurs puissantes lorgnettes pareilles à des pièces

d'artillerie, se donnent ensuite un mal infini pour nous procurer, à

l'aide de calculs infinitésimaux, ce qu'on est convenu d'appeler l'heure

de l'Observatoire? C'est une illusion qu'il faut que je vous enlève

après tant d'autres. Mais la vie est comme un grand arbre dont les

feuilles doivent tomber, une à une, sous les souffles impitoyables de la

Sagesse et du Destin. C'est aussi comme un chapelet qui s'égrène, comme

un vase qui se vide, comme une fleur qui s'évapore. Maintenant que j'ai

dissimulé l'horreur du coup sous quelques images nouvelles, apprenez

qu'un de ces princes de la science vient tout simplement déjeuner au

café Corazza ou chez Véfour (de deux jours l'un, pour ne pas faire

de jaloux). Quand le petit canon part, il met son chronomètre sur la

douzième heure, entre une douzaine d'huîtres et son premier verre de

chablis-moutonne. Ça évite à tout le monde un grand maniement de tables

de logarithmes, sans compter l'usure des lunettes. Et c'est comme ça

depuis dix ans. Et M. Dujardin-Beaumetz, lui-même, a respecté le

budget de l'Observatoire! Eh bien, quoi? Les huîtres fraîches et le

chablis-moutonne ont bien leur prix et ne se donnent pas pour rien dans

les restaurants.

Que je change de nom avec l'éditeur Schott--ce qui me vexerait

beaucoup--si je mens d'un mot dans ce récit!

Il me faut cependant mentir un peu en appelant Mme Antoine la nouvelle

Ève, cause de tous les maux de l'humanité citadine, campagnarde et

balnéaire durant cet été de malheur. Je m'exposerais à un bon procès

en diffamation en vous révélant le nom véritable de cette jolie

boutiquière--une bijoutière, s'il vous plaît,--que la vie sédentaire et

volontiers assise a dotée d'un adorable embonpoint et merveilleusement

placé. Sachez seulement qu'en aucune, le charme bourgeois des dames de

commerce ne s'allie avec une distinction naturelle plus parfaite. C'est

un sourire vivant, et aux dents très blanches, monté, comme une pierre

précieuse, sur un vrai trésor de grâces opulentes et charnelles, tout

cela enveloppé d'une grande bonne tenue et d'un petit air effarouché

au besoin, quand le client s'enhardit plus qu'il ne conviendrait.

Étonnez-vous, après cela, si vous voulez, que le commandant

Brusquembille, dont j'altère aussi volontairement le nom, soit amoureux

fou de cette séduisante créature et passe le meilleur de son temps en

allées et venues devant la boutique dont Mme Antoine est certainement

le plus beau bijou. L'amour rend volontiers observateur. Aussi le

commandant Brusquembille avait-il vite remarqué que M. Antoine, le mari

de celle qu'il aimait, attendait, tous les matins, le coup de canon du

Palais-Royal pour commencer une petite promenade hygiénique d'une heure

qu'il faisait après son déjeuner. Car tous les événements des hôtes de

la vie de ce beau jardin sont réglés plus ou moins par cette

petite détonation quotidienne. D'aucuns, en attendent le rappel à

l'accomplissement de certains devoirs, ce qui fait que les dames du

Palais-Royal ont autrefois pétitionné pour qu'il y eût aussi un canon de

nuit. Les sénateurs qui sont généralement de vieux birbes, tenant à leur

sommeil, les ont joliment envoyées promener.

Mais l'Amour rend aussi ingénieux. Le commandant Brusquembille conçut

immédiatement le plan de faire parler le canon un quart d'heure

avant que le soleil lui prêtât sa mèche accoutumée. En donnant des

distractions et en bourrant de consommations le vieux brave qui charge,

tous les jours, la minuscule couleuvrine, il parvint à glisser, dans la

lumière, une autre mèche dont il avait mesuré la durée avec la prudence

et la science d'un mineur. Et pan! le canon tonna quinze minutes à

l'avance. M. Antoine sortit, pour sa promenade hygiénique, un quart

d'heure plus tôt, et l'entreprenant commandant alla tomber aux pieds de

Mme Antoine, encore en train de grignoter son dessert et plus délicieuse

à voir que jamais, décortiquant des noix fraîches, du bout de ses petits

doigts grassouillets et rosés.

Ce qu'il en fut, après, de l'honneur de ce bijoutier, je m'en moque. Ce

sont choses où je ne fourre pas mon nez.

Mais les conséquences de cette fantaisie amoureuse d'un militaire furent

incommensurables. D'abord, le savant de l'Observatoire, qui achevait à

peine ses oeufs brouillés aux truffes, et qui mit son chronomètre de

précision à midi moins un quart, sur l'heure de midi, pendant qu'on

lui apportait sa côtelette aux pommes soufflées. Puis, tous les

Observatoires d'Europe modifiant leur heure d'après la nôtre. Un

millionnaire américain, qui attendait une dépêche à midi juste et qui

se suicida, ne la voyant pas venir. Un assassin guillotiné le lendemain

quinze minutes avant l'heure, ce qui est une vraie crasse au point où

ils en sont. Tous les cochers flibustant ce quart d'heure-là à leurs

clients. Un infortuné promeneur qui, confiant dans l'heure véritable,

et négligemment appuyé contre le banc qui protège le canon, recevant la

bourre en plein dos et ne pouvant plus s'asseoir depuis ce temps. Une

vieille dame sourde qui, n'ayant entendu que vaguement la détonation,

appela son mari: malpropre! Le soleil, lui-même, un vieux qui a ses

habitudes aussi, et qui, ne sachant pas à quoi s'en tenir, perdit

complètement la norme de sa course.

Et au ciel, donc! au ciel! Et c'est maintenant que je vais emprunter mes

documents au souvenir d'une vision que j'eus durant mon sommeil. Sachez

que les astronomes du ciel ne sont pas plus laborieux que les nôtres.

Sournoisement, le directeur de l'Observatoire paradisiaque envoie un

ange, tous les jours, et le même toujours, prendre l'heure lui-même au

canon du Palais-Royal, pour le règlement des jours et des saisons. Or,

cet ange, lui-même, n'est-il pas devenu amoureux de la belle Mme Antoine

et, sous l'invisible rideau de ses ailes, ne passe t-il pas à flâner, à

la vitrine de la bijoutière, le temps qu'il vole aux intérêts sacrés de

la climatérie! Tout comme notre savant, il mit son chronomètre à une

heure fictive, en entendant résonner la quotidienne pétarade. Ce n'eût

été rien. Mais Mme Antoine, très émue encore de la visite du fougueux

militaire, lui ayant fait, sans s'en douter peut-être, une grimace

de mépris qu'elle destinait à quelque vulgaire passant, cet ange

impressionnable remonta au ciel dans un tel état de fureur et de

désespoir qu'il en démolit sa montre en en faisant tourner les aiguilles

comme un fou, jusqu'à ce qu'elle avançât de plusieurs mois. Et voilà

maintenant comment les saisons n'ont plus de règle, pourquoi les pluies

d'octobre tombent en août, pourquoi nos jolies petites Parisiennes sont

toutes mouillées en leurs balnéaires stations. _O crudelis amor!_ comme

dit Virgile. O cruelle Mme Antoine, si tranquillement assise, comme un

chanoine aux vêpres, dans son fauteuil large et bien rempli.

Contes irrévérencieux · 第 45 / 58 题