C'était musique militaire sur les allées Lafayette, à Toulouse, où me
voici revenu, une fois encore, pour ouïr de jolis contes gascons, comme
la Garonne en roule, dans son flot d'argent, avec le murmure de ses
cailloux. Sous les arbres déjà poudreux de la longue promenade qui vient
mourir sur les rives du Canal, la bonne paresse méridionale s'ébattait,
bercée par un de ces...
...concerts riches de cuivre
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, par les soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
comme a dit excellemment Baudelaire. Et c'était merveille de voir
passer, dans le brouhaha des piétons, les belles filles de sang latin,
aux chevelures noires, fières de toute la blancheur de leur front
et souriantes de toute la blancheur de leurs dents, beaux fruits
ensoleillés, tentateurs surtout aux rêves de volupté. Car, en
l'artistique cité où une admirable composition peinte de Falguière fera
rayonner bientôt le triomphe de Clémence Isaure, est demeuré ce qu'il y
avait de meilleur dans l'âme antique: un désir tout païen, violemment
charnel de la Beauté. Aussi reste-t-elle, en ce temps plus épris
d'argent que d'idéal, l'immortelle patrie des statuaires qui vivent
surtout de gloire et en meurent quelquefois.
Comme il convient, les soldats en permission abondaient en cette cohue
au mouvement lent de flux et de reflux sur le sable, mer vivante se
gonflant et s'aplanissant suivant les caprices de l'harmonie. Tels le
fusilier Pétoine et le fusilier Tancrède qui marchaient, côte à côte,
en reluquant les jeunesses, et en tortillant, entre leurs doigts, des
badines qu'ils avaient coupées dans un ramier du Bazacle. Car c'est une
innocente manie des militaires de se tailler des cannes partout où
ils rencontrent un coin de bois; et le Conseil municipal qui siège au
Capitole ne les traite pas pour cela comme notre bien-aimé prince de
Sagan.
Et, comme toujours, Pétoine et Tancrède causaient des embêtements de
la vie du soldat. Tous les deux, fils du peuple, ils se plaignaient
amèrement de l'invasion de l'ancienne noblesse dans les rangs de
l'armée, par suite des beautés démocratiques du volontariat. Les
régiments étaient maintenant pleins de godelureaux titrés qui faisaient
leur tête au nez de l'humble fantassin. Ces messieurs avaient toujours
de l'argent dans leur poche pour s'offrir mille douceurs en dehors
du service, que c'en était tout à fait scandaleux. Ils n'osaient pas
absolument être impertinents avec leurs camarades; mais ils leur
faisaient sentir, à tout propos, les abîmes sociaux demeurés dans leur
seule imagination. Car, enfin, tous les hommes sont égaux devant la Loi,
sinon à quoi bon la Révolution! Il y avait surtout, dans la compagnie,
un certain comte (comme s'il y avait encore des comtes!) de La
Lézardière qui était la bête noire de Pétoine absolument. Ce résidu de
l'ancienne noblesse gasconne avait l'humeur volontiers hâbleuse des gens
de son pays et passait sa vie à le tourner en ridicule, lui, Pétoine,
qui, précisément, avait horreur qu'on se fichât de lui. Tancrède
prenait fait et cause pour son camarade, et tous les deux secouaient
furieusement leurs badines en l'air, dans un cinglement de colère et de
menace contre ce qui reste des vieilles souches d'autrefois.
--Vois-tu, disait Pétoine, tant que je n'aurai pas fait baiser la
doublure de mes chausses à ce citoyen-là, je ne serai pas content.
Et il indiquait, du geste, que sa culotte rouge n'était doublée que de
sa propre peau.
--Ça, ça ne sera pas facile, répondait Tancrède, en se pourléchant
toutefois ses babines plébéiennes à cette idée d'humilier la noblesse à
un tel point.
--Patience! reprit Pétoine, on verra bien.
Et, comme la musique avait jeté au vent ses dernières volées, que le
public se dispersait lentement par les rues avoisinantes et que les
belles filles aux chevelures noires n'étaient plus que comme un vol rare
d'hirondelles dans le petit nuage gris de poussière qui flottait encore
sur la chaussée, Pétoine et Tancrède rentrèrent à la caserne pour
y manger très médiocrement, cependant que notre précieux comte de
Lézardière s'allait gonfler de mets savoureux chez Tivolier, en
compagnie d'une drôlesse de marque qui lui donnait sa main blanche
à baiser, entre chaque plat. Ah! si Pétoine avait vu ça, quelle
exaspération furieuse de son rêve.
Le lendemain matin, c'était leçon d'escrime, une leçon que Pétoine et
Tancrède recevaient avec une particulière mauvaise volonté. C'était,
cependant, un bon vieux maître d'armes, plusieurs fois réengagé, qui la
donnait, et de la vieille école, aujourd'hui presque disparue. Car
le maître d'armes de régiment est volontiers devenu, aujourd'hui, un
élégant gentleman. Le père Trousse-Faquin était sensiblement d'une autre
génération. Très expert dans son art, il n'avait d'ennemi, au monde, que
la langue française. Mais ce qu'il lui en faisait voir! Vous lui auriez
promis la couronne de Danemark, avec le titre d'Hamlet XXVII, que vous
ne l'auriez pas empêché de dire un «contre de carpe» et le «poumon» de
l'épée, sans préjudice du verbe «feinter», qu'il employait jusque dans
ses temps les plus invraisemblables. Mais, à ces querelles près avec
l'orthographe et la syntaxe, quel homme sublime, que ce vieux troupier!
Mais c'était dans les affaires d'honneur entre autres troupiers qu'il
était surtout incomparable, dans ces duels qui ont lieu, nus jusqu'à la
ceinture, devant une légion de camarades admis à ce spectacle comme à
une leçon de courage.
Humain, prudent, paternel au fond, notre Trousse-Faquin ne faisait grâce
à ses clients d'aucune de ces subtilités que la tradition militaire
introduisit dans ce genre de combats singuliers. Il en avait, lui-même,
commenté le formulaire en une rédaction de son cru et de son style. A
signaler ce dernier chapitre qu'il gardait, comme on dit, pour la bonne
bouche, quand il guidait des soldats sur le terrain: «Aussitôt qu'un des
adversaires (il prononçait: «anniversaire») est touché, l'autre
doit généreusement, et oubliant toute rancune indigne d'un soldat,
s'approcher de lui et sucer légèrement le sang de sa blessure afin
d'éviter une extravasion du liquide vital ou quelque autre accident
préjudiciable à la santé.»
Or, le maître d'armes, entre deux séances de plastron, était en train de
lire ce petit document à ses élèves, quand Pétoine et Tancrède entrèrent
dans la salle, celui-ci, une main sur la joue artificiellement gonflée,
celui-là, boitillant faussement, dans le but évident de se soustraire
aux délices de la planche.
Quand Pétoine eut entendu, il poussa du coude Tancrède, qui porta
son doigt à son nez, en signe de méditation véhémente. Puis, par
extraordinaire, Pétoine, cessant sa boiterie mensongère, alla au-devant
de la leçon. Ce que le La Lézardière se moqua de lui, en le voyant
sous les armes! Lui, était de première force, et redouté de tout le
bataillon.
Et ça n'empêcha pas que Pétoine, après avoir retiré sa veste, lui
flanqua une gifle monumentale pour lui apprendre à se divertir à ses
dépens.
Un tel outrage demandait du sang, et le vieux maître d'armes convoqua
nos deux gaillards à une rencontre, le lendemain matin, après avoir
adressé au colonel un rapport dont la réponse était prévue.
Une délicieuse matinée, ma foi, que celle du lendemain. Cependant que
la ville s'éveillait sous l'éternel tintinnabulement de ses cloches,
Saint-Sernin donnant la réplique à Saint-Étienne et le Taur à la
Dalbade, au bord du fleuve, plus loin que le pont de Saint-Cyprien, un
joli frisson d'argent courait sous les saulaies et les bergeronnettes,
secouant des perles à leurs longues ailes, égratignaient l'eau avec de
petits cris joyeux. Les toits rouges semblaient courir les uns après les
autres au cours de la Garonne, comme s'ils fuyaient l'incendie allumé à
l'Orient, l'incendie aux hautes flammes qui flambait au bord du ciel.
Le comte et son adversaire, un peu grelottants, toutefois, leur chemise
enlevée, dans cette buée de rosée aurorale étincelante aux brins
d'herbes, étaient déjà en face l'un de l'autre, le fer au poing,
n'attendant que le «Allez, messieurs!» qui les devait lancer l'un
au-devant de l'autre. Car l'excellent Trousse-Faquin les avait fait
tomber en garde, en arrière, après avoir mis leurs épées bout à bout.
Les distances se rapprochent au signal et les fers se tâtent en de
petits battements préliminaires. La Lézardière affectionne une attaque
dans la ligue basse et Pétoine pare seconde avec acharnement jusqu'à
ce que, un coup lui semblant porté à la hauteur voulue, il se retourne
brusquement et le reçoit au derrière.
--Arrêtez! s'écrie le maître d'armes, stupéfait.
Et, au milieu de l'étonnement général--car toute la compagnie était
confidente de ce combat--il ajouta, en s'avançant vers Pétoine:
--Vous êtes blessé; ôtez votre pantalon.
Pétoine obéit. Le coup était léger, l'adversaire ayant, malgré lui,
retenu la main devant cette parade imprévue. Mais, enfin, la peau était
entamée.
--Fusilier La Lézardière, vous savez ce qui vous reste à faire.
Et le malheureux comte fut obligé de se mettre à genoux, pour faire, à
Pétoine triomphant, un semblant de ponction là où celui-ci s'était juré
de lui faire mettre la bouche.
On en rit encore dans le régiment.