Sous le ciel, rose et clair comme une aile d'ibis,
Sur Marseille où descend déjà la Nuit future,
La Méditerranée a fermé sa ceinture
Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis.
A ses pieds, sur le sol laissant choir ses habits,
Celle qui fait ma joie et qui fait ma torture
En rêve, de ses bras, à mon cou qu'il capture,
Affermit le joug doux et fort que je subis.
Sur la terre où l'exil poussa la Phénicie,
A la gloire de Tyr, sous mon front s'associe
L'éclat jeune et vivant de sa fière beauté.
C'est qu'à travers les temps et pour leur lent hommage
De la Femme est restée une immortelle image
Où des flambeaux éteints demeure la clarté.
Ainsi pensais-je à l'absente, avec quelque mélancolie, il y a un an, à
peu près, par un de ces soirs admirables de juillet qui criblent la nue
de flèches d'or, devant la Méditerranée devenue comme un immense et
sombre lapis-lazuli aux cassures lumineuses, dans le brouhaha de
la Cannebière où de belles filles passaient sous l'orgueil de leur
chevelure noire et de leur sang latin. Devant moi, la forêt des mâtures
immobiles semblait une embuscade d'ombre, une embuscade de soldats armés
de hautes lances; et la mer semblait faire flotter, sur la blancheur
des collines crayeuses, comme une image lointaine de la voie lactée.
Au-dessus des bavardages humains, des bourdonnements de phalènes
mettaient comme un bruissement de velours, et des souffles chauds
un frisson dans les platanes poudreux. Les voiles triangulaires
dessinaient, sur le vague des horizons, les images de coeurs très
sombres pendus à un invisible étal pour quelque mystérieux supplice.
Toute cette joie du dehors qui riait et chantait aux lèvres des amoureux
m'enveloppait d'une indicible et intérieure tristesse. En de jalouses
angoisses et en des regrets superflus, je laissais s'en aller mon âme
aux pieds de celle que j'avais quittée la veille et qui, sans doute, ne
pensait guère à moi.
En ces dispositions moroses, je m'assis à la terrasse d'un de ces cafés
magnifiques avec le souvenir desquels Paul Arène ne manque jamais
d'humilier nos estaminets parisiens. Le fait est qu'on s'y croirait aux
pieds d'une Babel tant s'y croise la variété des langages, tant s'y
coudoie la variété des costumes, tant l'illusion d'un Orient tout proche
y défie les ridicules préjugés de la géographie. Tout en continuant de
rêver, j'écoutais, malgré moi, ce murmure de ruche et, de ce chaos de
paroles, les plus voisines frappaient mon oreille. A la table la plus
voisine, deux Turcs causaient, cachetés de rouge par leur fez comme des
bouteilles de Bourgogne, avec des pelisses droites s'élargissant par le
bas, aussi comme des bouteilles. Et quand j'entendis l'un d'eux proposer
à l'autre de lui raconter comment un de ses ancêtres avait commencé la
fortune de la famille je me résolus d'écouter tout à fait ce conte, la
recette pouvant être bonne pour les petits enfants que je n'ai pas.
Et maintenant, c'est, non plus moi, mais un des bons Turcs cachetés de
rouge qui parle.
--Le plus curieux, dit-il, c'est que cet ancêtre fut un poète. Il
s'appelait Khodja, et les lettrés de Constantinople ont, tous encore ses
poésies dans leur bibliothèque. Les connaisseurs affirment qu'il n'avait
pas son pareil pour comparer sa bien-aimée à la lune reflétée dans le
miroir d'argent d'un lac. Mais malgré que le krach des livres n'eût pas
encore commencé, il n'en était pas moins un des plus pauvres hommes
de Scutari qu'habitaient mes aïeux, et sa femme Amany, mon aïeule
vénérable, passait son temps à envoyer à tous les diables cet harmonieux
fainéant qui ne la nourrissait que de belles métaphores. Cette
matérielle créature--c'est Mme Khodja, mon aïeule, que je veux
dire--reprochait, sans cesse, au pauvre chanteur de ne pas savoir vendre
des denrées à faux poids, comme le faisaient régulièrement tous les
autres. Car nul n'ignore, en effet, que tandis que tous les négociants
du reste du globe, ceux de Paris surtout, sont d'une indiscutable
probité, les commerçants Turcs aiment fort à duper leur clientèle, sur
la qualité d'abord, et ensuite sur la quantité de ce qu'ils débitent.
En quoi ils se montrent prodigieusement logiques et philanthropes. Car,
plus un produit est avarié, moins on vous en donne pour le même prix,
moins on vous trompe à la fois. Mais, de tous les amis qui excellaient
dans cette hygiénique occupation, celui que mon aïeule Amany citait
toujours à son mari, avec le plus d'admiration, c'était leur voisin
Togrul, Persan d'origine, mais naturalisé Turc pour les besoins de
son commerce, et qui, en moins de cinq ans, avait acquis un pécule
monstrueux dont il était tout prêt, d'ailleurs, à faire le plus mauvais
usage. Car il faisait à Mme Khodja une cour assidue, durant que son
innocent époux modulait des sons et les renfermait dans l'argile sonore
du rythme, lui répétant sans cesse, en son langage non moins imagé:
«Étoile du firmament, lune de mes nuits, tulipe de mes rêves, conseillez
donc à cet imbécile d'aller faire au loin quelque négoce. Je lui
prêterai le peu qu'il faudra pour partir, et il le perdra certainement
en route. Mais pendant ce temps-là, nous prendrons du bon temps. Je
viens justement d'expédier une caravane pour un marché lointain, et je
n'ai rien absolument à faire qu'à vous aider à le tromper indignement,
comme il le mérite.»
Et mon aïeule Amany écoutait cette canaille de Togrul et trouvait son
projet plein de bon sens.
Un jour donc, mon malheureux ancêtre Khodja trouva, à sa grande
surprise, en revenant de prendre à la pipée quelques strophes matinales,
un petit âne tout harnaché à la porte de sa maison, et, sur le petit
bourriquet, qui dodelinait des oreilles, un sac en travers, tout
gonflé de riz: «--Mon gaillard, lui dit amicalement sa femme, laquelle
l'attendait sur seuil fleuri de clématites, vous allez me faire le
plaisir d'aller vendre cela où vous voudrez, et puissiez-vous crever en
route, pour que je me puisse remarier avec un moins nigaud que vous!»
Sans en demander davantage, l'excellent Khodja prit l'âne par le licou
et et mit en chemin tout en causant doucement avec l'animal. Car les
poètes et les bêtes s'entendent bien volontiers, et ce bienfaisant
baudet ne manquait pas de braire aux bons endroits, comme si la musique
des vers de son maître l'emplissait d'une intérieure admiration.
Ainsi arrivèrent-ils, à la tombée de la nuit, jusque vers une petite
montagne qu'ils gravirent ensemble, parce que les chanteurs, aussi bien
que les ânes, aiment le voisinage des cieux, ceux-ci pour parler de plus
près aux astres, et ceux-là parce que les chardons croissent à merveille
sur les sommets qu'ils argentent de leurs étoiles bleues. Le bon Khodja
s'assit, en remerciant Allah, dans une excavation rembourrée de verdure
qui lui présentait un fauteuil naturel, et son compagnon commença de
brouter les chardons aigus, en s'interrompant, pour le regarder, de
temps en temps, avec de bons yeux luisants et doux, ronds et lumineux
comme des têtes d'énormes clous.
Or, sous la montagne était une caverne, où nous retrouvons, précisément
à la même heure la caravane expédiée par Togrul, laquelle s'y venait
reposer jusqu'au lendemain matin, ayant déchargé ses bêtes de leurs
fardeaux pour les soulager pareillement. Seulement, le pays étant
infesté de voleurs de grands chemins, le chef avait eu une idée géniale
pour être averti à temps de leur approche. Il avait planté, de bas en
haut, l'embouchure d'une immense trompette dans un trou placé au plafond
de la grotte et par où le ciel apparaissait comme une larme d'azur
suspendue à la pierre, le pavillon de cuivre de l'instrument étant
dirigé à l'intérieur de façon que le son emplît l'excavation qui leur
servait de retraite. Après quoi, il avait détaché le plus résolu de
ses hommes avec mission de grimper sur le roc au dehors, de fouiller
l'horizon du regard sans cesse et de souffler dans la trompette à la
moindre apparition de bandit. Mais le plus résolu de ses hommes, pris
d'une indicible frousse, n'eut de premier soin que d'abandonner son
poste.
A un moment donné, cependant, une formidable fanfare retentit dans la
caverne, si formidable que la caravane tout entière, laquelle était
décidément composée de héros, s'enfuit en abandonnant ses marchandises,
ses animaux et ses objets de campement. Or ça qui avait soufflé dans
la trompette? Le bon Khodja lui-même, et sans s'en douter, vraiment.
N'était-il pas précisément assis au-dessus du trou où venait aboutir
l'embouchure de la trompette? Or, l'abondance des images gracieuses qui
se pressaient dans son cerveau, par cette belle nuit étoilée, ne se
pouvant exprimer tout entière dans les vers qui chantaient sur ses
lèvres une partie avait cherché son issue dans quelque autre musique
dont l'âne, lui-même--ces animaux ont la gaieté facile--avait ri à se
rouler dans les herbes rares et sèches qui adornaient la calvitie du
mont.
[Illustration: fig24.png]
Épouvanté lui-même de la symphonie qui avait éclaté dans son fauteuil
naturel, mon aïeul Khodja avait bondi comme s'il eût été l'obus de sa
propre pièce. Mais fort curieux de sa nature, et pas du tout rassuré, il
s'avisa d'aller visiter l'intérieur de cette montagne mystérieuse, pour
s'assurer qu'il ne reposait pas sur un volcan et que ce coup de grisou
n'aurait pas une seconde édition. O merveille! Tous les trésors
abandonnés par les lâches envoyés de Togrul tombèrent entre ses mains et
il rentra chez lui, colossalement riche, tandis que cette canaille de
Togrul était complètement ruinée. Et cela arriva juste à temps pour
que mon aïeule Amany--décidément la plus désintéressée des femmes--se
convainquit que son mari valait infiniment mieux que l'amoureux qu'elle
s'allait donner. Outre qu'il devint riche, mon aïeul Khodja évita ainsi
tout malheur conjugal, ce qui prouve que ce n'est pas ça qui porte
bonheur, comme on l'entend dire quelquefois.
Et l'homme cacheté de rouge se tut. La nuit couvrait maintenant
Marseille de toutes les ombres de son aile éployée. Un vent frais
faisait palpiter doucement les voiles triangulaires, pareilles à des
coeurs qui se raniment, cependant que la Méditerranée prenait, au clair
de lune, des moires bleues et vertes et que je murmurais le nom de
l'absente un moment oubliée.