Mon ami Malcousinat, m'avait dit, l'avant-veille:
--C'est dans deux jours que nous mangeons les haricots ensemble, chez
Lascoumette, au _Clocher de Castelnaudary_.
Et la veille, il m'avait dit encore:
--C'est demain qu'au _Clocher de Castelnaudary_, nous mangeons les
haricots chez Lascoumette.
Et chaque fois, il avait ajouté, sur un ton de philosophie plutôt
épicurienne:
--Rien que trois! On ne déguste bien qu'à trois! Nous deux et ma femme!
Le grand jour était arrivé. Dès le matin, j'avais été informé que les
haricots étaient arrivés de Pamiers par la grande vitesse. Je n'ai pas
besoin de vous dire que mon ami Malcousinat est un gourmet. C'est un
brave garçon, mais dont la vie se passe à méditer des gastronomies
languedociennes, des plats locaux qu'on ne fait bien qu'à un seul
endroit, qu'il faut aller manger là seulement, et encore à heure fixe
et par un certain temps déterminé! Il est, à ce point de vue,
délicieusement maniaque. Ah! vous pouvez imaginer si, toute la journée,
il s'en alla faire des recommandations au sieur Lascoumette, hôtelier
du _Clocher de Castelnaudary_, sur la façon dont les fameux haricots
devaient être préparés. Il avait choisi, lui-même, la terre de la
casserole, ni trop jaune, ni trop brune, flairé le lard dont une couche
légère enduirait le _grésal_, comme on dit à Toulouse, dosé l'eau dont
il faudrait entretenir le mijotage. Il n'avait vraiment vécu, depuis
douze heures, que pour cette réjouissance du soir.
Eh bien! moi aussi, j'attendais impatiemment l'heure du dîner!
Non pas que le haricot ait pour moi des séductions irrésistibles. J'aime
peu les bavards, étant moi-même un silencieux. Je les cultiverais plus
volontiers pour leur fleur, que je trouve charmante, que pour leur
farineuse personne. C'est même en fleur seulement que j'estime le
haricot dit de senteur, comme le pois; c'est ainsi que j'apprécie
surtout les gravures avant la lettre. Au fond, je me moquais absolument
de la façon dont M. Lascoumette accomplirait les rites culinaires
prescrits à l'endroit de notre repas, composé d'un unique plat. Car
c'est encore une superstition de Malcousinat de ne manger qu'un seul
plat quand il est bon. Mais alors, avec quelle intempérance!
Le charme de la soirée était ailleurs pour moi. J'allais dîner avec Mme
Malcousinat, et, comme nous n'étions que trois, je serais certainement à
côté d'elle.
Un mot à ce sujet. Je n'ai pas l'habitude de tromper mes amis avec leurs
femmes,--je n'y ai pas grand mérite aujourd'hui;--mais je ne l'avais
pas même en ce temps-là, et cette histoire ne remonte pas à hier. Aucun
projet mauvais n'entrait donc dans ma félicité. Mais j'ai toujours
trouvé que rien n'est plus charmant qu'une jolie femme à table. Les
dîners dont les femmes sont exclues me sont un vrai supplice, et ce
qu'on est convenu d'appeler dîners de corps m'est absolument odieux.
Tous ces habits noirs avec, au-dessus, dans la blancheur empesée du col,
des billes de politiciens ou de spécialistes! Pouah! D'épouvante, mon
regard en retombe sur mon assiette, où la truite saumonée inévitable me
regarde mélancoliquement, d'un oeil mouillé de sauce verte.
Mme Malcousinat était tout simplement délicieuse, en ce temps-là, d'une
beauté nonchalante, confortable et bourgeoise qui l'eût faite digne de
l'amour d'un poète. Car nous autres, faiseurs de vers, nous n'aimons pas
tant que ça les dames éthérées qu'on s'entend, dans un monde qui nous
méconnaît, à nous donner pour Muses. A notre âme, toujours prête à
s'envoler dans les espaces supérieurs, il faut un lien solide qui la
rattache à la terre, une sorte de contrepoids sérieux qui nous empêche
de nous envoler, avant le temps, parmi les étoiles. De là le goût
sensé que nous avons, en général, pour les personnes dodues, pour les
créatures de poids qui mêlent un peu de réalité à la poussière de
nos rêves. Telle était Mme Malcousinat, ni petite ni grande, mais
d'embonpoint rassurant, souriant avec une bouche très fraîche, regardant
avec de beaux yeux ingénus, avenante comme pas une, toujours gaie et y
ayant quelque mérite, avec, pour époux, un gastronome dont les sujets de
conversation manquaient totalement d'au-delà.
Ce fut un éblouissement, dans le cabinet particulier où
Malcousinat avait fait servir,--de telles agapes exigeant un réel
recueillement,--quand elle entra dans sa jolie toilette estivale de
provinciale aisée, sous un rayonnement de soleil couchant qui piquait
des flèches de rubis dans les carreaux. Et c'était un parfum exquis de
santé et de jeunesse, comme l'arôme d'une fleur vivante, qui enveloppait
ses épaules, faisant courir, sous le tulle, un frisson d'ivoire rose.
A cette triomphale entrée, je sentis comme un jardin de madrigaux qui
s'épanouissait subitement dans mon esprit. Non! je n'ai jamais eu la
fâcheuse coutume de déshonorer mes amis, dans leur foyer, mais il me
semble que je l'aurais volontiers prise, ce jour-là. Heureusement
qu'il y avait à compter avec la vertu de cette aimable personne dont
l'enjouement ne cachait aucune perfidie, Lucrèce d'un Collatin qui ne
méritait pas tant de bonheur.
On se mit à table et je me rapprochai d'elle autant que je pus,
accumulant, du coté de son mari, le pain, les bouteilles, tout ce qui
pouvait faire une barricade entre lui et mon innocent bonheur. Mon
coude effleurait quelquefois, sans que j'eusse l'air de le vouloir, les
blancheurs tièdes de son bras sous l'aérienne manche, qui y mettait à
peine comme un brouillard; je n'avais qu'à me renverser un peu sur
ma chaise pour contempler les beaux tons ambrés de sa nuque sous le
retroussis d'or de ses cheveux; d'un oblique coup d'oeil, je savourais
son profil perdu d'un ovale si bien rempli, dépassé seulement par les
frémissements des longs cils; et, sans qu'elle s'en fâchât, je lui
murmurais à l'oreille des paroles dont l'accent devait être encore plus
tendre que le sens lui-même. C'était tout simplement délicieux.
Et pendant ce temps-là, nos doigts indifférents s'acharnaient à
décortiquer des hors-d'oeuvre destinés à nous faire patienter.
Malcousinat ne tenait pas en place. A chaque instant, il courrait à la
sonnette et exigeait que M. Lascoumette, en personne, montât.
[Illustration: fig17.png]
--Ça, monsieur Lascoumette, ayez bien soin de les saupoudrer de sel
graduellement. Une pincée toutes les cinq minutes.
--Ah! monsieur Lascoumette! ne les laissez pas surtout s'attacher au
fond.
--Lascoumette! Vous les faites remuer constamment, n'est-ce pas? avec
une cuiller en bois d'olivier?
Le gros aubergiste montait, en soufflant, rouge de l'haleine des
fourneaux, et ruisselant, comme une gouttière, de la montée de
l'escalier en limaçon.
--Oui, monsieur Malcousinat, répondait-il, chaque fois, avec une
résignation dont l'expression se saccadait cependant, de plus en plus,
comme d'une pointe d'impatience.
Ah! que Mme Malcousinat était adorable à regarder pendant ce temps-là,
livrant, du bout de ses ongles roses--tels des pétales de nacre--un
combat singulier à une crevette obstinée dans son armure! Et sur quel
joli chapelet de perles s'ouvrait sa bouche gourmande après la victoire!
L'air un peu plus frais, le soleil étant descendu plus bas sous
l'horizon, entrait largement par la fenêtre grande ouverte, et des
souffles légers mettaient comme un va-et-vient exquis aux boucles de sa
chevelure un tantinet révoltée.
Et Malcousinat, trop inconscient de ma joie innocente pour en prendre la
moindre jalousie, continuait de faire monter l'infortuné Lascoumette, à
tout moment, pour lui faire de nouvelles recommandations sur la cuisson
des fameux haricots.
--Lascoumette, faites-les sauter, maintenant, un peu, dans la fine
graisse d'oie.
--Lascoumette, réveillez-les d'une pointe de poivre fraîchement moulu.
Tel un général, sans quitter son fauteuil, conduit, les yeux sur sa
carte, une bataille.
--Lascoumette, laissez-les gratiner cinq secondes environ.
--Lascoumette, retirez-les du feu trois minutes pour laisser s'abattre
le bouillon.
--Lascoumette, agrémentez-les d'une grésillade de persil.
Tout à coup, ma délicieuse voisine et moi, au moment où j'étais bien
près de poser mes lèvres tremblantes au bord du gant de Suède relevé
à son poignet, nous entendîmes M. Lascoumette criant d'une voix de
tonnerre:
--Monsieur Malcousinat, faut-il aussi les faire accorder?