Ah! mon cher amour, que tu as bien fait de m’écrire! Ta lettre que je
viens de recevoir ce matin seulement, étant rentré hier soir assez tard,
a été pour moi très bienfaisante, car elle a mis fin à une angoisse
terrible qui a été, pendant deux jours, jusqu’au désespoir.
Je n’exagère pas. Il faut bien me comprendre, Jeanne, sans quoi tu
manquerais de justice. Depuis quelque temps, je suis un peu embarrassé
pour t’écrire. Je crains ta critique. Tu t’es un peu moquée de mes
expressions _absolues_, et cela me rend timide, car je ne sais
m’exprimer autrement. J’ajoute même que je ne peux pas sentir autrement
et si tu ne le vois pas, tu manques de clairvoyance. J’avais promis de
t’écrire dès lundi et je n’ai pu le faire, quoique je n’aie cessé, un
seul instant, de le vouloir et d’y penser. Mais je souffrais tant,
j’avais si peu d’équilibre dans mon esprit que je craignais de te
désoler ou de te révolter. J’avais peur de te dire des choses cruelles
ou maladroites qui eussent augmenté ta peine. Cette pensée injuste m’est
venue, même, que tu pourrais me mépriser, comme un homme faible qui
n’est capable que de se plaindre. Je t’avais vue pleurer, dimanche, à
cause de moi, et tes larmes étaient restées sur mon cœur comme un poids
étouffant. J’ai senti alors la profondeur de ma tendresse pour toi et
j’ai vu d’une façon plus claire combien mon amour est vivant et fort,
combien il m’est devenu essentiel. La journée de lundi a été affreuse,
une journée d’agonie. Heureusement, mon jeune ami de Wiart est venu. Je
lui ai fait pitié. J’avais le cœur si chargé que chacune de mes paroles
était comme un sanglot. Je te dis la vérité, la stricte vérité, ma
Jeanne chérie, et il faut me croire. D’ailleurs, ta lettre me met à
l’aise et, puisque tu me montres tout ton cœur, je veux te découvrir
tout le mien. La crise est passée, sois tranquille, mais elle a duré
deux jours et a été extraordinaire. Pendant ces deux jours, je me suis
vu abandonné de Dieu, incapable de te rendre jamais heureuse, sans aucun
moyen d’accomplir mon œuvre, livré sans espoir à une existence de
mendicité, de mépris, d’humiliations horribles, et mon amertume a été si
grande que j’ai désiré la mort. Le croiras-tu? Je me suis vu sur le
point d’écrire à L... de venir rue Blomet et d’avoir pitié de mon corps.
Quand nous serons heureux, Jeanne, si Dieu y consent un jour, ne te
moque jamais de cela, car c’est la vérité parfaite, et je te raconte
avec simplicité l’ivresse de la véritable douleur.
Je te le répète, c’est ta lettre qui vient de me guérir.
Sans ta lettre, l’obsession allait peut-être recommencer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Pourquoi es-tu triste, ô mon âme et pourquoi me troubles-tu?--Espère
en Dieu.--Telles sont les paroles que le prêtre catholique dit au
commencement de la messe et ces paroles m’ont souvent consolé. Ne nous
laissons pas abattre par la tristesse. Espérons en Dieu, quand même.
Nous sommes malheureux, nous souffrons beaucoup, mais nous comptons
beaucoup sur Dieu, et il ne nous abandonnera pas.
Ne sois pas effrayée de ce que j’ai dit au commencement de ma lettre.
J’ai des heures de découragement terrible. Cela se conçoit. Ma vie est
une succession de tourments. Mais je suis bien gardé. Je ne succomberai
pas. J’ai pitié de moi-même quand je me regarde. Je suis si malheureux!
Mais j’espère, malgré tout. Quand j’ai une heure, une minute de paix, je
vois un avenir heureux, je vois notre petite maison paisible, ma
bien-aimée à côté de moi et la joie de s’aimer comme des amants fous et
la joie de faire de belles choses, de se remplir de hautes pensées et
cette idée m’attendrit jusqu’aux larmes.
Ma bien-aimée Jeanne, comprends-tu, sens-tu comme je t’adore, comme je
suis à toi? Dans ma pensée, dans le fond de mon cœur, je suis à tes
pieds, comme un chien, comme un pauvre être que tu pourrais maltraiter,
piétiner, et qui te dirait merci. Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir
ce que tu es pour moi. C’est vrai que j’ai eu une vie mauvaise, je ne te
l’ai pas caché. J’ai cherché toute ma vie un aliment à cette rage
d’amour qui me tenait. Mais toutes mes expériences ont fini d’une
manière horrible, parce que je ne trouvais pas ce que je cherchais. Tu
représentes pour moi l’innocence, la pureté de l’épouse chrétienne. Tu
es le vrai fruit d’amour que j’ai toujours désiré. Mon adorée, mon
unique, ma seule joie, il me suffit de penser à toi pour perdre la
raison. Je t’aime infiniment. Que puis-je te dire de plus?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il est certain que cette passion qui m’est venue pour toi, mon cher
amour, est une souffrance très grande, ajoutée à mes autres peines. Mais
je la bénis et je l’aime parce qu’elle est le principe d’un admirable
espoir.
A Dieu, mon amie très douce, je te quitte, car je deviens complètement
fou, et je dirais beaucoup de sottises. Tu es aimée par un aliéné.
Ton Léon.
Un mot, je t’en prie, un mot seulement pour me dire que tu as reçu cette
lettre et que tu n’as pas trop de chagrin.
Vendredi matin, 14 février 90.
J’ai lu ta lettre avec ravissement, ma Jeanne adorée. Tu as une
admirable et douce fille de Dieu que je bénis du plus profond de mon
cœur. Je ne puis donc m’empêcher de t’écrire encore une fois. Tu te
plaignais tendrement l’autre jour de ne pas recevoir assez de lettres,
nous verrons maintenant si tu te plaindras d’en recevoir trop. Mais tu
me donnes tant de consolation, ton amour me remplit d’un si délicieux
attendrissement qu’il m’est impossible d’attendre à dimanche pour te
l’exprimer. Cependant, ne viens pas chez moi. J’en aurais une joie
extrême, mais, mon pauvre petit ange, ton temps est trop précieux pour
faire une course aussi longue et puis ce ne serait pas prudent.
D’ailleurs, je vais beaucoup mieux depuis que tu m’as écrit. Les deux
premiers jours seulement ont été cruels, et cela venait de tes larmes
que j’avais vu couler par ma faute. Tant mieux, cela m’a servi à mieux
voir la profondeur de mon amour.
Je t’ai écrit une chose qui t’a effrayée. Je n’ai pu m’en empêcher. Je
voulais que ma pauvre âme t’apparût dans toute sa misère et toute sa
faiblesse. Mais rassure-toi, je suis bien gardé. Ma raison et ma foi me
disent que je ne _pourrais_ rien entreprendre contre moi, à cause de la
volonté de Dieu qui me destine certainement à accomplir un de ses
desseins. Je suis persuadé que je ne peux pas mourir auparavant, ni par
la misère, ni autrement. C’est une idée très forte et très vivante en
moi. Je te l’ai dit, ma vie est une espèce de miracle, et depuis des
années, je me vois investi de surnaturel. Cela est en dehors de moi,
indépendant de mes mérites ou de mes démérites. C’est Dieu qui fait ce
qui lui plaît. Je t’ai déjà fait remarquer cette merveille. _Quoi que je
fasse_, que je m’aide ou que je ne m’aide pas, que j’accomplisse de
bonnes ou de mauvaises actions, ma destinée suit son cours uniforme,
c’est à dire que je suis soutenu tout juste assez pour subsister en
souffrant jusqu’au jour marqué. Ce jour est inconnu, mais j’ai le
sentiment intime que tout ce que je tenterais auparavant pour sortir de
ma prison, par n’importe quel moyen, serait absolument inutile. Donc, il
faut avoir pitié de moi puisque je suis malheureux deux fois, ayant à
souffrir une peine que personne ne pourrait comprendre, mais il ne faut
pas craindre de me voir périr. Ainsi, ma bien-aimée, mon adorable petit
cœur d’or pur, ne t’inquiète pas, oublie cette vision de désespoir. Nous
n’en parlerons plus jamais.
Je veux te rassurer aussi d’un autre côté, ma chérie. Je n’ai jamais cru
un seul instant, d’une manière sérieuse, que tu pourrais te moquer de
moi ou me mépriser. Ce sont là des expressions outrées dont il faut
tenir peu de compte. Je ne serais pas ce que je suis, c’est à dire un
artiste, si cette chienne de littérature n’intervenait pas jusque dans
les mouvements les plus naïfs de mon cœur. Puis, je suis si vibrant, si
passionné quand je t’écris, mon cher amour, qu’il m’est difficile
quelquefois de surveiller mon esprit et de garder la bonne mesure. Songe
que tu représentes pour moi le _bonheur_ que je n’osais plus rêver, que
tu es, à mes yeux, plus qu’aucune autre créature, l’image vivante du
Dieu de bonté qui t’a choisie depuis l’éternité pour devenir un jour ma
compagne. Ah! si tu savais combien mon cœur se dilate, comme il se fond
de délices, comme il brûle dans ma poitrine quand j’écris ce mot
charmant, ce mot divin, quand je te nomme ma compagne pour toujours, mon
épouse chérie, l’âme de mon âme, la chair de ma chair, la moitié de
moi-même! Quand nous aurons enfin la joie suprême d’être unis, si tu
savais de quelle tendresse, de quelle douceur d’amour je t’envelopperai.
Tu es aimée, tu seras aimée comme une reine voudrait l’être.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant, tu as raison, mille fois raison de vouloir que nous ne
brûlions pas nos ailes avant ce jour. Nous serions si malheureux, nous
salirions une chose si belle, nous gâterions un si beau poème! Que
veux-tu? Nous souffrirons aussi patiemment que nous le pourrons, et Dieu
sans doute, qui mesure le vent à la brebis tondue et qui nous verra
souffrir pour lui, pour _lui_ seul, abrégera notre temps d’épreuve.
Je suis tout à fait content que tu me voies faible, tel que je suis, et
que cela te rassure. Il me serait pénible de te voir persuadée de ma
force pour qu’ensuite tu eusses le chagrin de perdre cette illusion. Il
faut toujours voir les choses telles qu’elles sont.
Tu dis avec beaucoup de noblesse qu’autrefois tu as été forte parce que
tu étais sans amour et que maintenant ton amour te fait sentir combien
tu es faible en réalité. Remarque bien ceci, mon adorée. L’amour ne te
rend pas faible, puisqu’il est le principe de la force vraie, mais il
fait paraître à tes propres yeux le néant de la force illusoire, sur
laquelle tu t’appuyais avant de le connaître. En d’autres termes, il te
rend _humble_ et te prépare ainsi à devenir forte véritablement.
Pour moi qui suis saturé d’amour, je sens admirablement ma faiblesse.
Lorsque nos deux cœurs unis, par l’amour parfait, seront ensemble dans
la main de notre Père des cieux, nous deviendrons infiniment forts pour
connaître, pour souffrir et pour adorer.
Il y a dans ta lettre délicieuse que je relis depuis hier soir, un
passage qui me ravit. Tu m’apprends que la douce Vierge Mère a enfin
parlé à ton cœur. Ma bien-aimée, tu sais combien j’ai pris patience avec
ton préjugé d’éducation, et combien je me suis toujours montré plein de
réserve sur ce point que je juge pourtant essentiel. J’attendais l’effet
de la grâce divine sur ton cœur et sur ton esprit. Le culte, non
d’adoration, mais de vénération infinie et d’amour sans bornes pour
Marie est d’une telle importance que, sans lui, tout est stérile. Les
pauvres âmes innombrables que de criminels imposteurs ont autrefois
privées de cette merveilleuse lumière que l’Église a nommée l’Étoile du
matin--qui est précisément le nom de Lucifer--ces chères âmes
dépossédées font pitié au Seigneur et vivent sous l’empire de sa
Miséricorde infinie, mais elles ne peuvent avoir part, du moins en cette
vie, au rayonnement de sa Gloire, parce que sa gloire c’est précisément
Marie. Toutes les fois que, dans la Bible, je rencontre le mot _gloire_,
je lis indifféremment Marie ou l’Esprit Saint. Quand Dieu, qui seul en a
le pouvoir, t’aura complètement éclairée, nous étudierons ensemble ces
textes sacrés et tu en auras des éblouissements, tu en crieras et tu en
sangloteras d’admiration, car alors, tu verras distinctement, face à
face, la Troisième Personne divine. Mais, ma pauvre petite protestante,
aussi longtemps que tu n’auras pas mis les deux pieds sur tes préjugés,
aussi longtemps que tu n’auras pas connu Marie et que tu ne lui auras
pas donné ton cœur, tu seras dans les ténèbres, parce que c’est en elle
et par elle seule que le Saint Esprit peut être obtenu. Ce que je te dis
là, mon cher cœur, mon doux amour, est profondément sérieux, et d’autres
que moi ne te le diraient pas. Je ne crois pas qu’il y ait au monde un
seul prêtre capable de te présenter ainsi cette sublime question. Il
faut donc, puisque tu veux entrer dans l’Église, te contenter
ouvertement de l’enseignement ordinaire qui te suffira parfaitement avec
la grâce de Dieu, et réserver dans le secret de ton âme l’enseignement
exceptionnel que je te donne et qui te fera briller devant le Seigneur
comme un magnifique flambeau.
Tu sentiras, tu comprendras que le Verbe fait chair, Jésus Rédempteur,
ayant été donné au monde par Marie, sa mère, il faut nécessairement qu’à
notre tour, nous autres qui sommes ses _membres_ et ses _frères_, nous
soyons engendrés par Elle, non pas selon la chair, mais selon
_l’Esprit_. L’Église, dont le langage est ordinairement mystérieux,
puisqu’elle est forcée de parler comme Dieu lui-même a parlé, nous
enseigne que nulle grâce, nulle force, nul amour, que rien, _absolument
RIEN_, ne nous vient de Dieu, sinon par Marie--c’est à dire par l’Amour
de Dieu, et par sa gloire--et cela, c’est une admirable, une sublime
vérité. Maintenant, si tu me demandes comment il se fait que Marie, qui
était une vraie femme ou plutôt la vraie Femme, comme Jésus était le
vrai Homme, se trouve tellement confondue avec la Troisième Personne
divine qu’on ne puisse les séparer, je serai forcé de te laisser sans
réponse. Je ne suis pas le confident de la Sainte Trinité. Mais je sais
d’une manière absolue, infiniment certaine, qu’il en est ainsi.
L’Église, toujours mystérieuse, appelle Marie l’Épouse du Saint Esprit.
Cette expression ne donne pas beaucoup de lumière, cependant elle permet
de supposer une importance et une dignité inouïes à la _Mère du Fils de
Dieu_.
Va donc vers Elle, mon cher ange, avec une simplicité d’enfant. Tu en
seras récompensée d’une façon sublime, et les mystères qui
t’embarrassent et qui m’embarrassent moi-même s’élucideront un jour pour
nos deux âmes, j’en ai la certitude et j’ose te le promettre au Nom de
Dieu.
Je t’ai dit quelquefois que j’espérais beaucoup de ta conversion pour ma
délivrance, pour notre bienheureux mariage. Je n’osais pas te dire toute
ma pensée. J’espère tout de Marie. C’est Marie qui doit te donner à moi.
Fais-y bien attention. Avant que je ne vinsse au monde, ma mère, qui
était une chrétienne au cœur profond, a voulu que je ne fusse pas son
enfant. Par un effort extraordinaire de volonté et d’amour, qui ne peut
être compris que des âmes supérieures, elle a complètement abdiqué entre
les mains de Marie ses droits maternels, faisant la Sainte Vierge
_responsable_ de tout mon destin, et tant qu’elle a vécu, elle n’a cessé
de me dire avec une obstination sublime, que Marie était ma _vraie_
mère, d’une façon très spéciale et très absolue. C’est donc à Elle qu’il
faut t’adresser, ma bien-aimée Jeanne, si tu tiens à m’obtenir.
Je te laisse sur cette pensée. Voilà plusieurs heures que je t’écris et
je n’ai plus une seule idée.
Ton Léon-Marie.
P. S.--Qu’il me tarde d’être à dimanche. Mais j’ai bien peur d’être sans
le sou et ma peine est grande. Tu trouveras ton pauvre Léon bien
enrhumé. J’ai eu si froid depuis quelque temps. Mais voici le mois de
mars, qui approche, le mois de saint Joseph que j’aime tant, espérons
beaucoup.
Ne manque pas la messe, dimanche matin.
Samedi matin, 15 février 90.
Ma Jeanne adorée, mon cher trésor d’amour,
Ma lettre que tu as dû recevoir hier soir, en même temps que je recevais
la tienne, t’a, sans doute, rassurée. Je vais beaucoup mieux, en effet,
et malgré mes affreux ennuis d’argent, j’ai une sorte de paix depuis que
j’ai reçu ta première lettre.
Je n’aime pas que tu me dises que tu es indigne de moi. Cela n’est pas
juste. Il est possible que tu voies dans ton pauvre amoureux des
qualités d’esprit et des qualités de cœur. Je mentirais sottement si je
disais que je suis un homme de rien. Mais, mon amour, tout ce que je
puis avoir de bon m’a été donné et ensuite m’a été conservé _malgré
moi_, car j’ai commis de très grandes fautes, qui auraient dû éloigner
la grâce. Je me suis souvent révolté contre Dieu et j’ai plus souvent
encore oublié ses dons. Certaines actions de ma vie me font horreur.
Écoute, ma chérie, il faut nous aimer beaucoup, de toutes nos forces,
mais il faut nous voir tels que nous sommes. Je ne pourrais pas être
très heureux si tu me respectais trop. Je te l’ai dit plusieurs fois, il
y a en moi beaucoup d’enfantillage, de faiblesse et j’aurai souvent
besoin que tu me soutiennes, que tu me consoles, que tu me relèves, avec
d’autorité d’une mère pleine de tendresse. Si tu me respectes toujours,
qu’est-ce que je deviendrai?
Tu me parles de la communion et de la fête de Pâques. Je tâcherai de me
préparer à communier avec toi, si tu peux être prête à cette époque.
Mais justement, ce bon conseil que tu me donnes, mon petit ange gardien,
est une bonne occasion de te montrer la grande misère de ma pauvre âme.
Je n’ai jamais cessé d’aimer Dieu et je me suis toujours senti capable
de donner ma vie pour sa gloire s’il l’avait fallu. Mais depuis la
catastrophe horrible de Véronique, l’esprit de prière est sorti de moi.
J’ai eu dans le cœur comme un ulcère, comme une plaie douloureuse que
d’autres malheurs ont encore élargie et envenimée. D’un autre côté, j’ai
été livré à la convoitise déréglée de mon sens charnel et je n’ai jamais
pu retrouver mon ancienne piété qui fut vraiment extraordinaire. Alors,
je me suis souvent dressé contre Dieu, lui reprochant de m’avoir
abandonné, d’être un maître trop dur, trop terrible pour ceux qui
l’aiment. Cette souffrance cruelle de me sentir comme exilé est venue
s’ajouter aux autres et les aggraver.
Mais je comprends très bien, cependant, que cela n’est qu’une crise très
longue, il est vrai, très effrayante, mais qui doit avoir un terme et je
crois que tu m’as été envoyée pour me guérir. Je le crois fermement,
profondément, et il faut que tu le croies aussi. C’est pour cela que
j’ai tant désiré ton entrée dans la Sainte Église.
Il faut bien comprendre, vois-tu, qu’il y a véritablement deux hommes en
moi, très séparés, très divisés. Je suis, par excellence, l’homme double
et inconstant dans ses voies dont parle saint Jacques, ce doux Apôtre
qu’on appelait le frère du Seigneur.
Ma raison toujours intacte et toujours éclairée par la foi, n’a pas un
seul instant vacillé, mais mon cœur, hélas! mon pauvre cœur! qui
pourrait croire que le même homme qui voit si clairement la gloire de
Dieu, qui dit des choses capables de relever le courage de ses frères
désespérés et qui ne saurait parler de la Trinité sainte sans pleurer
d’amour,--qui pourrait supposer que ce même homme est livré chaque jour
aux plus violentes tentations et qu’il n’est pas un seul instant maître
de son cœur?
Tu sais, ma bien-aimée, qu’autrefois, il y a beaucoup d’années, j’ai
demandé pendant de longs mois, d’avoir beaucoup à souffrir pour la
gloire du Seigneur. Mes prières presque continuelles furent si ardentes,
si passionnées, que je ne pourrais t’en donner une idée exacte. Je t’ai
déjà raconté cela et je te demande pardon d’y revenir. Mais, crois-moi,
c’est de tous les événements de ma vie, le seul qui puisse l’expliquer.
Dieu qui nous connaît parfaitement, écoute nos prières avec bonté et il
nous donne non pas ce que nous lui demandons, mais _ce qu’il nous faut_.
Cette pensée doit être le principe de toute résignation chrétienne. Je
lui demandais de me faire souffrir pour mes frères et pour Lui-même,
dans mon corps et dans mon âme. Mais je pensais à des souffrances très
nobles et très pures, qui, je le vois bien aujourd’hui, eussent encore
été de la joie. Je ne pensais pas à cette souffrance infernale qu’il m’a
envoyée et qui consistait à se retirer en apparence de moi, à
m’abandonner sans défense au milieu de mes plus cruels ennemis. Lorsque
je reçus le dépôt de cet être prodigieux que j’ai nommée Véronique, je
me crus exaucé, ayant beaucoup à souffrir chaque jour par l’angoisse
continuelle d’une pauvreté extrême dont il me fallait préserver ce vase
de louanges infinies. Mais, en même temps, j’avais des révélations, des
joies célestes que les anges eussent enviées. Ce n’était donc pas encore
la vraie souffrance. Mais lorsque Dieu vint me reprendre ce qu’il
m’avait fait l’honneur de me confier, je connus enfin ce que c’est que
d’être vraiment malheureux!
Imagine un superbe oiseau, accoutumé à planer dans le bleu des cieux, à
se baigner dans les rayons brûlants du soleil, à qui, tout à coup, on
couperait les ailes pour l’enfermer dans une cave ténébreuse où il lui
faudrait ramper en compagnie des plus dégoûtants reptiles.
Il n’y a que toi, Jeanne, qui puisse bien me comprendre, parce que tu es
envoyée pour cela, parce que je t’ai beaucoup dit et parce que tu
m’aimes. Ayant été visiblement créé pour chercher la Femme, ayant reçu à
ce sujet des lumières exceptionnelles et me voyant soudainement privé de
ces lumières, destitué de toute joie, de toute prière, me sentant
désormais tout seul, tout faible et abandonné d’une manière infinie,
l’impulsion de ma nature a continué pourtant et je me suis éperdument
acharné à la poursuite de l’amour. Ah! Celui qui m’a créé, Celui-là seul
peut savoir combien je suis fait pour l’amour et ce que j’ai pu souffrir
en le cherchant dans les ténèbres. Mes expériences ont été
épouvantables. Mon âme était si noire et si désolée qu’on aurait cru,
vraiment, que mon approche donnait le mal de la mort! Je t’ai parlé
d’une pauvre jeune femme d’une beauté touchante qui m’a aimé jusqu’à la
mort et quelle mort! Celle que je raconte dans mon livre en me
l’attribuant à moi-même. Elle devint ma maîtresse, l’infortunée! et
presque aussitôt je compris que je m’étais trompé, qu’elle n’était pas
celle que j’avais cherchée et ce fut l’enfer. La malheureuse victime lut
dans mon âme et en mourut de désespoir, le cœur plein de moi, avec la
douceur d’un agneau qu’une brute égorge dans un abattoir.
Ce qui se passa dans mon âme à cette époque, ne peut être exprimé par
aucune littérature. _Le Désespéré_ n’en est qu’une bien faible
traduction. J’ai dû faire pitié à toutes les intelligences des Cieux et
il m’en restera toute ma vie un fonds de tristesse que ton amour seul,
ma chère élue, pourrait adoucir.
Je te demande pardon, Jeanne, de ces tristes confidences, mais notre
amour est arrivé à un point tel qu’il faut que tout soit dit entre nous.
Ta lettre d’hier soir et ta lettre de ce matin m’ont décidé à t’écrire
ainsi que je le fais. Si tu ne connais pas tout mon mal, comment
pourrais-tu me soigner et me guérir? songe qu’après ces épouvantables
douleurs, ayant le cœur en lambeaux et me faisant horreur à moi-même,
_j’ai continué à chercher_. Ce mot-là dit tout.
Aujourd’hui, mon amour, je ne cherche plus. Mais le sang de mon âme est
sorti par tant de blessures que je n’ai presque plus de force et qu’il
faudrait que ma délivrance complète arrivât bientôt.
Tu sais que je vois le symbole en tout et partout, même dans les
fictions les plus vaines de l’esprit humain. Voici donc une idée qui
m’est venue et qui plaira peut-être à ton imagination si claire et si
poétique. Tu as lu dans ton enfance ces contes de fées qui sont à peu
près identiques chez tous les peuples et qui m’ont l’air de cacher un
sens profond. Il arrive, par exemple, qu’un prince, en punition de
quelque faute ou par la volonté seule d’un mystérieux enchanteur, est
transformé, configuré à l’image d’un monstre et condamné à souffrir sous
cette hideuse enveloppe jusqu’au jour où une princesse très pure et très
bonne consent à l’aimer et à devenir sa femme. Alors il reprend sa
véritable forme et leur bonheur est parfait. Eh! bien, je suis sûr,
absolument sûr, que c’est là notre propre histoire. Tu me tireras de ma
prison, ma chère petite princesse, tu me rendras à moi-même et à Dieu et
nous serons heureux comme les bienheureux des cieux. Mais il faut
indispensablement que tu appartiennes à la véritable Église du Christ,
que tu deviennes enfant de Marie comme je le suis moi-même. Autrement,
je le sens bien, tu n’aurais pas le pouvoir de me délivrer. Celui qui a
tant cherché la Femme et l’Amour ne peut être sauvé que par une fille du
Saint Esprit.
Je me mets donc à genoux à tes pieds. Je te prie en larmes du fond de ma
misère, du fond de mes ténèbres, du fond de ma honte et du fond de mon
ordure. Viens à mon secours. Hâte-toi pour l’amour de Dieu. Je n’ai que
toi, que toi seule au monde. Aie pitié du malheureux qui t’adore et à
qui tu es plus chère que sa propre vie.
Ton Léon.
Mercredi, 5 mars 90, 9 heures du matin.
Ma bien-aimée Jeanne, mon unique amour,
Je ne puis répondre à ta chère et admirable lettre que très peu de
lignes et je t’écris avec des doigts glacés.
Il faut, dans un instant, que je sorte pour courir après l’argent, sans
trop savoir où j’irai ni ce que je ferai. Ma tête se perd, je souffre
trop. Il est temps que cela finisse, car l’épreuve est presque au dessus
de mes forces.
Si tu savais ce que j’ai enduré depuis dimanche par ce froid et cette
misère, ton cher cœur se briserait de pitié.
J’ai revu Camille à qui ta lettre a fait du bien. Il est bien malade
encore, mais il m’a fait une meilleure impression.
L’ami d’enfance sur lequel j’avais compté a dévoré, en compagnie d’une
ignoble femme, les deux cents francs qui m’étaient destinés et qu’il
m’avait promis au nom de Dieu. N’est-ce pas admirable?
Viens demain, jeudi. Je t’attendrai à partir de midi. Nous passerons
ensemble quelques heures et tu iras dîner chez toi, car je ne pourrais
pas te nourrir, ma pauvre amie. Cependant ne t’engage pas pour le soir.
J’aurai peut-être de l’argent.
Je veux croire que la délivrance est proche car il me semble que je n’ai
jamais été aussi malheureux. Je t’adore.
Ton Léon bien triste.
* * * * *
J’ai attendu à ce soir pour t’envoyer cette lettre que je vais tout
simplement porter chez toi afin que tu l’aies plus tôt. Je voulais
pouvoir ajouter quelques mots rassurants.
En ce moment, je ne suis plus aussi triste. La matinée a été fort
cruelle. J’ai fait dans la neige de longues courses inutiles, n’ayant
trouvé personne, et je suis rentré chez moi vers midi pour manger un
morceau de pain. Je me suis alors décidé à courir chez le pauvre
comte[2] qui m’a donné un peu de monnaie et qui m’a dit beaucoup de bien
de toi. Si tu veux, il t’attendra vendredi soir. N’oublie pas d’apporter
un peu de musique. Tu te fais aimer partout, ma chérie.
[2] Le comte Roselly de Lorgues, postulateur de la cause de Christophe
Colomb.
Pauvre cher vieillard, il a pitié de moi et quoiqu’il soit très gêné, il
se dépouille quelquefois pour me secourir. Jeanne, mon amour, il faut
que cela finisse. Une pareille existence est plus amère que la mort.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne peux rien changer à ce que je t’écrivais ce matin. Viens demain
_le plus tôt possible_. Si j’ai de l’argent, nous dînerons ensemble,
sinon tu t’en iras à 6 heures.
Je te serre dans mes bras, mon cher amour.
Léon.
Samedi matin, 8 mars 90.
Ma bien-aimée, mon cher amour,
Ton âme tendre doit avoir de l’inquiétude et je t’écris, mon petit ange,
pour la dissiper. Je vais beaucoup mieux aujourd’hui. Le chien féroce
qui me tenait à la gorge est en fuite et je ne souffre plus. Mais, hier,
j’ai souffert beaucoup. Après ton départ, j’avais passé une nuit
d’insomnie accompagnée, vers le matin, d’un peu de délire, car, tu le
sais, ma compagne chérie, ma douce femme tant désirée, c’est surtout le
chagrin qui m’accable et si j’avais un peu de bonheur, je crois qu’on ne
me verrait jamais malade. Le jour venu, j’aurais bien voulu rester chez
moi. J’avais la fièvre et ma pauvre gorge était comme traversée de
pointes de feu. Mais il a fallu sortir et marcher toute l’après-midi
pour n’obtenir qu’un résultat presque dérisoire. Enfin, le soir, me
sentant menacé d’une angine presque certaine, j’ai fait, en vue de me
guérir, un acte de folie qui m’a réussi _instantanément_ d’une façon
merveilleuse. Avant de rentrer, je me suis fait servir un verre
d’absinthe enragée, triple ou quadruple et je me suis coulé ça dans la
gorge comme du plomb fondu. Presque aussitôt, le malaise intolérable a
cessé, la fièvre est tombée et je n’ai plus senti qu’une douce chaleur,
accompagnée du besoin de dormir. La cautérisation par le terrible alcool
avait réussi. J’ai passé une nuit excellente et je suis, ce matin,
parfaitement armé pour souffrir d’une autre manière.
Tu le vois, mon adorée, c’est admirable. Cependant, je ne voudrais pas
recommander ce remède, il ne conviendrait pas à tout le monde.
Te voilà sans doute installée rue Boissière. Dieu veuille que tu n’y
trouves pas d’ennuis imprévus. Il y aura, du moins, cet avantage que
nous pourrons nous voir plus facilement. Tu sais, Jeanne, que tu es ma
seule joie. Tu as été choisie de toute éternité pour être ma compagne.
Il me semble que je vois cela très clairement. Tu es celle que j’ai tant
cherchée et je veux espérer que ta prochaine entrée dans l’Église
déterminera l’accomplissement des desseins de Dieu sur nous.
Nous serons unis, car il n’est pas possible que le Seigneur t’ait placée
sur mon chemin uniquement pour nous faire souffrir. Ce qui rend mon
amour pour toi si puissant, ma bien-aimée, c’est que tu n’as pas eu le
dégoût de mon obscurité et de ma misère. Toutes les autres femmes
auraient pris la fuite. C’est pourquoi tu vas être récompensée, dans
quelques jours, par une joie immense dont tu ne saurais te faire une
idée et un peu plus tard, j’en suis sûr, par quelque bonheur
extraordinaire qui te ravira. Je suis certain de triompher un jour. Si
je ne triomphais pas, aucun homme n’aurait jamais pu être trompé plus
cruellement, car j’en ai reçu la promesse dans des circonstances
véritablement divines. J’ai été accablé de _signes_ surnaturels et
quoiqu’aujourd’hui, je ne sois plus qu’une ruine en comparaison de ce
que j’étais alors, quelques-unes de mes paroles ont pu te faire voir de
quel merveilleux incendie mon cœur fut autrefois consumé. Le pauvre, le
famélique, le mendiant, le fou, le désespéré, se relèvera dans sa force,
et les êtres généreux qui auront eu pitié de sa souffrance, qui l’auront
aimé à cause de sa souffrance, auront part à son triomphe et se
réjouiront avec lui. Je sais bien que j’ai l’air d’un aliéné en parlant
ainsi, mais je ne puis parler autrement, et tu es la _seule_ qui me
comprenne un peu. Ah! ma chérie, si tu savais comme tu es la seule! J’ai
pourtant de bons amis, de très nobles cœurs dévoués, mais il n’en est
pas un à qui je pourrais dire ce que je te dis, sans apercevoir en eux,
presque aussitôt, la bienveillante pitié que doivent produire sur les
gens raisonnables les discours d’un insensé. J’ai fait l’expérience,
quelquefois, et je sais à quoi m’en tenir. Dieu a créé l’homme à sa
ressemblance et les hommes le lui ont rendu en fabriquant la Sainte
Trinité à leur misérable image. Il n’y a rien de plus ignoré que Dieu.
Malheur donc à celui qui a des pensées divines. Mais bienheureuse et
mille fois bénie la douce fille du Saint Esprit qui a aimé cet indigent,
ce proscrit, ce captif, qui lui a donné tout son cœur, sans être un
instant rebutée par sa mauvaise réputation et par son affreuse misère.
«La gloire de la Charité, disait Hello, c’est de DEVINER. Celui qui aime
la grandeur et qui aime l’abandonné, quand il passera à côté de
l’abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là.»
Souviens-toi de cette parole, Jeanne, elle est très belle.
Veux-tu, maintenant, savoir pourquoi la gloire de la troisième personne
divine est de _deviner_? C’est parce que la gloire de la deuxième
consiste à être _cachée_ ainsi qu’il est écrit au livre des Proverbes
(chap. XXV, 2). Tu vois que l’idée d’Hello est assez sublime et certes
le pauvre grand homme eût été bien étonné de mon explication, car il
était bien éloigné de posséder mon exégèse, si éloigné qu’un jour il
cessa de me voir jusqu’à la mort, parce que certaines confidences faites
par moi l’avaient rempli d’épouvante.
Mon adorée, j’espérais finir cette page. Mais l’heure me presse. Il faut
que j’aille souffrir. Si tu peux venir me prendre dimanche, c’est à dire
demain, je t’attendrai jusqu’à 5 heures et demie. Si tu ne peux pas, il
est inutile de m’écrire. J’irai te rejoindre chez Mademoiselle T...
Je t’envoie un grand baiser.
Et je suis à toi d’une façon parfaite.
Ton Léon.
P. S.--Je suis profondément frappé de cette idée que tu vas entrer dans
l’Église, que tu vas devenir _effectivement_ une fille du Saint-Esprit
et que cela est en partie mon œuvre, en ce sens que tu reçois cette
récompense magnifique de ton miséricordieux amour pour le pauvre
désespéré.
La gloire du Père (Joseph) c’est de cacher; la gloire du Fils (Joseph)
c’est d’être caché; la gloire de l’Amour (Joseph) c’est de trouver.
Quelles pensées sublimes!
Quand donc me sera-t-il donné de les expliquer? puisque je ne vis que
pour cela.
Samedi, 22 mars 90.
Ma bien-aimée,
Rassure-toi. J’ai encore un peu de fièvre et j’écris difficilement. Mais
je vais beaucoup mieux. La preuve, c’est que je te porte cette lettre
moi-même, ayant à voir un ami au Trocadéro.
Hier, après ton départ, j’ai souffert beaucoup, jusqu’au soir. Puis,
tout à coup, vers 4 heures l’inflammation de la gorge a disparu et j’ai
pu dormir. C’était fini.
Dieu n’a pas voulu que je me trouvasse à ta première communion, que sa
volonté soit faite.
Mais il faut qu’il nous unisse bientôt, car il sait bien que je ne peux
plus vivre sans toi et que je suis au bout de mes forces.
Je t’aime de tout mon cœur.
A demain,
Ton Léon.
Rue Blomet, mardi de Pâques 90.
Tu m’as rappelé dernièrement, ma bien-aimée, la lettre que je t’écrivis
le lendemain de ton premier baiser. J’avais été transporté hors de moi,
ce jour-là. Le sentiment presque divin de notre naissant amour me
ravissait jusqu’au ciel, me rendait semblable à un insensé. Cet état
merveilleux s’est renouvelé pour moi hier matin.
Si j’avais pu t’écrire tout de suite, tu aurais eu sans doute une lettre
étonnamment passionnée qui t’aurait peut-être troublée. Dieu qui nous
garde et qui nous porte dans sa main paternelle avec une tendresse
infinie ne l’a pas permis et nous devons croire sans réserve à son
admirable sagesse.
Je ne crois pas que dans le cours de ma vie j’aie jamais éprouvé des
mouvements de cœur d’une aussi grande violence. Il me semble que si cela
avait pu durer, j’aurais perdu la raison.
Ce matin, après une longue nuit d’un sommeil profond, je suis plus
calme. Je peux t’écrire en paix, mon cher amour. La journée d’hier où
j’ai senti, jusque dans le fond de mon être, la _réalité_ substantielle,
absolue de mon amour pour toi comme je ne l’avais jamais sentie, cette
journée, ce lundi de Pâques inoubliable me paraît, en ce moment, comme
un songe. Il me serait, je le vois bien, à peu près impossible de
t’exprimer avec exactitude ces choses extraordinaires. Mon esprit ne
m’appartenait plus. Je ne pouvais ni écrire, ni penser. L’idée que tu
allais être _mienne_ bientôt, que nous allions être unis, que nous ne
ferions plus qu’un seul être prosterné devant Dieu, me remplissait
entièrement, me rendait incapable de tout et m’attendrissait d’une
manière si merveilleuse que je croyais à chaque instant m’évanouir.
Je t’écris cela, mon adorée, très naïvement, sans aucune _littérature_
et il faut me croire avec simplicité.
J’essayais de fixer mon attention sur autre chose, je m’efforçais de
lire, les mots et les phrases n’avaient aucun sens. La prière même
n’était qu’un balbutiement mécanique. Il ne montait du fond de mon âme
que ton nom chéri, ma douce Jeanne, qui restait sur mes lèvres comme du
miel et qui m’enivrait comme un alcool puissant. Les hommes et les
choses autour de moi n’apparaissaient que dans un brouillard de pleurs
et je n’apercevais que toi dans les créatures que je rencontrais. Ma
joie, mon attendrissement étaient si extrêmes que j’aurais embrassé tous
les passants. Je me rappelle cette circonstance risible d’un pauvre
homme grotesque portant sous son bras un parapluie lamentable. J’avais
envie de le couvrir de baisers en l’appelant: mon cher ange! Si j’étais
entré dans une boutique, j’aurais peut-être dit à la marchande:
Donne-moi quatre sous de beurre, ma bien-aimée! Enfin, j’étais fou à
enfermer.
Ayant dû sortir pour l’argent que j’ai trouvé d’ailleurs très
facilement, j’ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer dans la
rue. Je te parlais sans cesse en marchant et je me sentais fondre en
larmes.
Je me rappelle un mot du comte de Lorgues qui me parlait de toi l’autre
jour et qui me disait que _probablement_, ton sentiment pour moi était
plus grand que le mien. Le pauvre vieux avait cru remarquer cela. Je ne
répondis pas. A quoi bon? Je suis extrêmement réservé quand je parle de
toi. Mon amour est d’une telle nature et va si loin dans mon cœur, que
je craindrais de le profaner en essayant de le montrer à des personnes
étrangères.
Que cet amour bienheureux, ma chérie, reste entre nous deux, qu’il soit
notre secret, notre cher trésor. Ma réserve a été si grande qu’il est
possible que d’autres amis pensent comme le comte. Que nous importe? Je
te mets au défi de m’aimer plus que je ne t’aime.
Remarque bien, ma chère âme, que je ne suis pas un homme comme les
autres et que malgré des expériences terribles, je te porte un cœur
vierge. Tu l’as compris déjà. Avant toi, j’ai cru aimer et je n’aimais
pas. Sans le savoir, c’était toi que je cherchais parmi toutes les
créatures, toi, qui avais été formée de toute éternité par la volonté de
Dieu pour devenir un jour ma compagne. C’est pour cela que tous les
souvenirs de mon passé sont remplis de tristesse et d’amertume, tandis
que notre amour ne peut me donner que la joie parfaite. La Joie
parfaite! Comprends-tu cela, mon adorée? Dieu et nous! La vie divine et
la vie humaine réalisées complètement à la fois par notre union. Je ne
puis te dire combien cette pensée m’enivre.
Je t’ai quelquefois étonnée, j’ai même dû te faire un peu souffrir,
quand je te parlais de notre tendresse et particulièrement de la mienne,
en appuyant un peu sur le côté sensuel que les hypocrites écartent avec
tant de soin. Il est bien possible que j’ai dépassé quelquefois la
mesure. Mais, considère avec attention, ma petite brebis très blanche,
que j’avais à faire toute ton éducation, ayant promis d’être ton
_médecin_. Il fallait penser à tout, puisque nous sommes à la fois
esprit et chair. Je voulais que tu devinsses tout à fait ma femme, la
femme sans aucun préjugé qu’il me faut et la femme qu’il faut être quand
on veut s’appeler vraiment une épouse chrétienne. Avant de nous unir, il
était nécessaire de bien comprendre que, dans le mariage, tu devais être
pour moi, en même temps, la compagne chrétienne la plus saintement
respectée et la maîtresse la plus passionnément adorée. Les femmes qui
ne comprennent pas cela ne rendent pas leurs maris heureux, ne sont pas
heureuses elles-mêmes et n’entendent rien à l’esprit de notre
maternelle, de notre infaillible, de notre divine Église.
Encore une fois, je ne suis pas comme les autres hommes, parce que j’ai
à te donner du même coup ce qui se trouve très rarement réuni, l’esprit
d’un vieillard et le cœur brûlant d’un jeune homme.
Plus tard, tu verras clairement ce que j’ai fait et tu jugeras peut-être
que ton éducation religieuse et amoureuse accomplie en même temps par
moi, a été un véritable chef-d’œuvre.
Sois _très simple_, ma bien-aimée, simple comme une enfant, comme une
colombe. C’est le conseil même de Dieu et je n’en ai pas d’autre à te
donner. Ne te tourmente pas de craintes vaines et ne rougis pas de ce
qui t’honore. Tu m’aimes comme tu dois m’aimer.
Il est certain que nous avons eu quelques moments de faiblesse dont nous
ne pouvions presque pas nous défendre. Dieu, qui est admirable en ses
voies, s’en est servi pour nous humilier avec bonté et pour augmenter
encore notre amour. Mais nous avons été bien gardés et--en somme, nous
nous présenterons à l’autel sans avoir à rougir du souvenir d’aucune
faute grave. Nous serons exactement ce qu’il faut être et nous
échangerons l’anneau nuptial avec nos cœurs purs.
Voilà, ma bien-aimée, tout ce que j’avais à t’écrire. Ma tendresse est
aujourd’hui sans violence et d’une douceur infinie. Il est vrai que je
souffre d’attendre, mais je souffre dans l’espérance, dans la certitude.
Notre mariage est certain.
Hier, j’étais absolument incapable d’écrire à ta mère. Je n’avais pas
l’équilibre d’esprit qu’il fallait pour faire une lettre sage. Mais elle
partira sûrement ce soir et demain, mercredi, je te donnerai le
brouillon. J’arriverai chez Mademoiselle T... vers 8 heures.
Au revoir donc, mon cher amour, ma blanche colombe, mon unique brebis,
ma compagne infiniment douce, infiniment chère, que Dieu te bénisse de
ses bénédictions les plus rares, qu’il t’inonde de son amour et de sa
lumière.
Tu es ma seule espérance humaine.
Ton fiancé qui t’adore,
Léon Bloy.