12 février 90.

Ah! mon cher amour, que tu as bien fait de m’écrire! Ta lettre que je

viens de recevoir ce matin seulement, étant rentré hier soir assez tard,

a été pour moi très bienfaisante, car elle a mis fin à une angoisse

terrible qui a été, pendant deux jours, jusqu’au désespoir.

Je n’exagère pas. Il faut bien me comprendre, Jeanne, sans quoi tu

manquerais de justice. Depuis quelque temps, je suis un peu embarrassé

pour t’écrire. Je crains ta critique. Tu t’es un peu moquée de mes

expressions _absolues_, et cela me rend timide, car je ne sais

m’exprimer autrement. J’ajoute même que je ne peux pas sentir autrement

et si tu ne le vois pas, tu manques de clairvoyance. J’avais promis de

t’écrire dès lundi et je n’ai pu le faire, quoique je n’aie cessé, un

seul instant, de le vouloir et d’y penser. Mais je souffrais tant,

j’avais si peu d’équilibre dans mon esprit que je craignais de te

désoler ou de te révolter. J’avais peur de te dire des choses cruelles

ou maladroites qui eussent augmenté ta peine. Cette pensée injuste m’est

venue, même, que tu pourrais me mépriser, comme un homme faible qui

n’est capable que de se plaindre. Je t’avais vue pleurer, dimanche, à

cause de moi, et tes larmes étaient restées sur mon cœur comme un poids

étouffant. J’ai senti alors la profondeur de ma tendresse pour toi et

j’ai vu d’une façon plus claire combien mon amour est vivant et fort,

combien il m’est devenu essentiel. La journée de lundi a été affreuse,

une journée d’agonie. Heureusement, mon jeune ami de Wiart est venu. Je

lui ai fait pitié. J’avais le cœur si chargé que chacune de mes paroles

était comme un sanglot. Je te dis la vérité, la stricte vérité, ma

Jeanne chérie, et il faut me croire. D’ailleurs, ta lettre me met à

l’aise et, puisque tu me montres tout ton cœur, je veux te découvrir

tout le mien. La crise est passée, sois tranquille, mais elle a duré

deux jours et a été extraordinaire. Pendant ces deux jours, je me suis

vu abandonné de Dieu, incapable de te rendre jamais heureuse, sans aucun

moyen d’accomplir mon œuvre, livré sans espoir à une existence de

mendicité, de mépris, d’humiliations horribles, et mon amertume a été si

grande que j’ai désiré la mort. Le croiras-tu? Je me suis vu sur le

point d’écrire à L... de venir rue Blomet et d’avoir pitié de mon corps.

Quand nous serons heureux, Jeanne, si Dieu y consent un jour, ne te

moque jamais de cela, car c’est la vérité parfaite, et je te raconte

avec simplicité l’ivresse de la véritable douleur.

Je te le répète, c’est ta lettre qui vient de me guérir.

Sans ta lettre, l’obsession allait peut-être recommencer.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Pourquoi es-tu triste, ô mon âme et pourquoi me troubles-tu?--Espère

en Dieu.--Telles sont les paroles que le prêtre catholique dit au

commencement de la messe et ces paroles m’ont souvent consolé. Ne nous

laissons pas abattre par la tristesse. Espérons en Dieu, quand même.

Nous sommes malheureux, nous souffrons beaucoup, mais nous comptons

beaucoup sur Dieu, et il ne nous abandonnera pas.

Ne sois pas effrayée de ce que j’ai dit au commencement de ma lettre.

J’ai des heures de découragement terrible. Cela se conçoit. Ma vie est

une succession de tourments. Mais je suis bien gardé. Je ne succomberai

pas. J’ai pitié de moi-même quand je me regarde. Je suis si malheureux!

Mais j’espère, malgré tout. Quand j’ai une heure, une minute de paix, je

vois un avenir heureux, je vois notre petite maison paisible, ma

bien-aimée à côté de moi et la joie de s’aimer comme des amants fous et

la joie de faire de belles choses, de se remplir de hautes pensées et

cette idée m’attendrit jusqu’aux larmes.

Ma bien-aimée Jeanne, comprends-tu, sens-tu comme je t’adore, comme je

suis à toi? Dans ma pensée, dans le fond de mon cœur, je suis à tes

pieds, comme un chien, comme un pauvre être que tu pourrais maltraiter,

piétiner, et qui te dirait merci. Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir

ce que tu es pour moi. C’est vrai que j’ai eu une vie mauvaise, je ne te

l’ai pas caché. J’ai cherché toute ma vie un aliment à cette rage

d’amour qui me tenait. Mais toutes mes expériences ont fini d’une

manière horrible, parce que je ne trouvais pas ce que je cherchais. Tu

représentes pour moi l’innocence, la pureté de l’épouse chrétienne. Tu

es le vrai fruit d’amour que j’ai toujours désiré. Mon adorée, mon

unique, ma seule joie, il me suffit de penser à toi pour perdre la

raison. Je t’aime infiniment. Que puis-je te dire de plus?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il est certain que cette passion qui m’est venue pour toi, mon cher

amour, est une souffrance très grande, ajoutée à mes autres peines. Mais

je la bénis et je l’aime parce qu’elle est le principe d’un admirable

espoir.

A Dieu, mon amie très douce, je te quitte, car je deviens complètement

fou, et je dirais beaucoup de sottises. Tu es aimée par un aliéné.

Ton Léon.

Un mot, je t’en prie, un mot seulement pour me dire que tu as reçu cette

lettre et que tu n’as pas trop de chagrin.

Vendredi matin, 14 février 90.

J’ai lu ta lettre avec ravissement, ma Jeanne adorée. Tu as une

admirable et douce fille de Dieu que je bénis du plus profond de mon

cœur. Je ne puis donc m’empêcher de t’écrire encore une fois. Tu te

plaignais tendrement l’autre jour de ne pas recevoir assez de lettres,

nous verrons maintenant si tu te plaindras d’en recevoir trop. Mais tu

me donnes tant de consolation, ton amour me remplit d’un si délicieux

attendrissement qu’il m’est impossible d’attendre à dimanche pour te

l’exprimer. Cependant, ne viens pas chez moi. J’en aurais une joie

extrême, mais, mon pauvre petit ange, ton temps est trop précieux pour

faire une course aussi longue et puis ce ne serait pas prudent.

D’ailleurs, je vais beaucoup mieux depuis que tu m’as écrit. Les deux

premiers jours seulement ont été cruels, et cela venait de tes larmes

que j’avais vu couler par ma faute. Tant mieux, cela m’a servi à mieux

voir la profondeur de mon amour.

Je t’ai écrit une chose qui t’a effrayée. Je n’ai pu m’en empêcher. Je

voulais que ma pauvre âme t’apparût dans toute sa misère et toute sa

faiblesse. Mais rassure-toi, je suis bien gardé. Ma raison et ma foi me

disent que je ne _pourrais_ rien entreprendre contre moi, à cause de la

volonté de Dieu qui me destine certainement à accomplir un de ses

desseins. Je suis persuadé que je ne peux pas mourir auparavant, ni par

la misère, ni autrement. C’est une idée très forte et très vivante en

moi. Je te l’ai dit, ma vie est une espèce de miracle, et depuis des

années, je me vois investi de surnaturel. Cela est en dehors de moi,

indépendant de mes mérites ou de mes démérites. C’est Dieu qui fait ce

qui lui plaît. Je t’ai déjà fait remarquer cette merveille. _Quoi que je

fasse_, que je m’aide ou que je ne m’aide pas, que j’accomplisse de

bonnes ou de mauvaises actions, ma destinée suit son cours uniforme,

c’est à dire que je suis soutenu tout juste assez pour subsister en

souffrant jusqu’au jour marqué. Ce jour est inconnu, mais j’ai le

sentiment intime que tout ce que je tenterais auparavant pour sortir de

ma prison, par n’importe quel moyen, serait absolument inutile. Donc, il

faut avoir pitié de moi puisque je suis malheureux deux fois, ayant à

souffrir une peine que personne ne pourrait comprendre, mais il ne faut

pas craindre de me voir périr. Ainsi, ma bien-aimée, mon adorable petit

cœur d’or pur, ne t’inquiète pas, oublie cette vision de désespoir. Nous

n’en parlerons plus jamais.

Je veux te rassurer aussi d’un autre côté, ma chérie. Je n’ai jamais cru

un seul instant, d’une manière sérieuse, que tu pourrais te moquer de

moi ou me mépriser. Ce sont là des expressions outrées dont il faut

tenir peu de compte. Je ne serais pas ce que je suis, c’est à dire un

artiste, si cette chienne de littérature n’intervenait pas jusque dans

les mouvements les plus naïfs de mon cœur. Puis, je suis si vibrant, si

passionné quand je t’écris, mon cher amour, qu’il m’est difficile

quelquefois de surveiller mon esprit et de garder la bonne mesure. Songe

que tu représentes pour moi le _bonheur_ que je n’osais plus rêver, que

tu es, à mes yeux, plus qu’aucune autre créature, l’image vivante du

Dieu de bonté qui t’a choisie depuis l’éternité pour devenir un jour ma

compagne. Ah! si tu savais combien mon cœur se dilate, comme il se fond

de délices, comme il brûle dans ma poitrine quand j’écris ce mot

charmant, ce mot divin, quand je te nomme ma compagne pour toujours, mon

épouse chérie, l’âme de mon âme, la chair de ma chair, la moitié de

moi-même! Quand nous aurons enfin la joie suprême d’être unis, si tu

savais de quelle tendresse, de quelle douceur d’amour je t’envelopperai.

Tu es aimée, tu seras aimée comme une reine voudrait l’être.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant, tu as raison, mille fois raison de vouloir que nous ne

brûlions pas nos ailes avant ce jour. Nous serions si malheureux, nous

salirions une chose si belle, nous gâterions un si beau poème! Que

veux-tu? Nous souffrirons aussi patiemment que nous le pourrons, et Dieu

sans doute, qui mesure le vent à la brebis tondue et qui nous verra

souffrir pour lui, pour _lui_ seul, abrégera notre temps d’épreuve.

Je suis tout à fait content que tu me voies faible, tel que je suis, et

que cela te rassure. Il me serait pénible de te voir persuadée de ma

force pour qu’ensuite tu eusses le chagrin de perdre cette illusion. Il

faut toujours voir les choses telles qu’elles sont.

Tu dis avec beaucoup de noblesse qu’autrefois tu as été forte parce que

tu étais sans amour et que maintenant ton amour te fait sentir combien

tu es faible en réalité. Remarque bien ceci, mon adorée. L’amour ne te

rend pas faible, puisqu’il est le principe de la force vraie, mais il

fait paraître à tes propres yeux le néant de la force illusoire, sur

laquelle tu t’appuyais avant de le connaître. En d’autres termes, il te

rend _humble_ et te prépare ainsi à devenir forte véritablement.

Pour moi qui suis saturé d’amour, je sens admirablement ma faiblesse.

Lorsque nos deux cœurs unis, par l’amour parfait, seront ensemble dans

la main de notre Père des cieux, nous deviendrons infiniment forts pour

connaître, pour souffrir et pour adorer.

Il y a dans ta lettre délicieuse que je relis depuis hier soir, un

passage qui me ravit. Tu m’apprends que la douce Vierge Mère a enfin

parlé à ton cœur. Ma bien-aimée, tu sais combien j’ai pris patience avec

ton préjugé d’éducation, et combien je me suis toujours montré plein de

réserve sur ce point que je juge pourtant essentiel. J’attendais l’effet

de la grâce divine sur ton cœur et sur ton esprit. Le culte, non

d’adoration, mais de vénération infinie et d’amour sans bornes pour

Marie est d’une telle importance que, sans lui, tout est stérile. Les

pauvres âmes innombrables que de criminels imposteurs ont autrefois

privées de cette merveilleuse lumière que l’Église a nommée l’Étoile du

matin--qui est précisément le nom de Lucifer--ces chères âmes

dépossédées font pitié au Seigneur et vivent sous l’empire de sa

Miséricorde infinie, mais elles ne peuvent avoir part, du moins en cette

vie, au rayonnement de sa Gloire, parce que sa gloire c’est précisément

Marie. Toutes les fois que, dans la Bible, je rencontre le mot _gloire_,

je lis indifféremment Marie ou l’Esprit Saint. Quand Dieu, qui seul en a

le pouvoir, t’aura complètement éclairée, nous étudierons ensemble ces

textes sacrés et tu en auras des éblouissements, tu en crieras et tu en

sangloteras d’admiration, car alors, tu verras distinctement, face à

face, la Troisième Personne divine. Mais, ma pauvre petite protestante,

aussi longtemps que tu n’auras pas mis les deux pieds sur tes préjugés,

aussi longtemps que tu n’auras pas connu Marie et que tu ne lui auras

pas donné ton cœur, tu seras dans les ténèbres, parce que c’est en elle

et par elle seule que le Saint Esprit peut être obtenu. Ce que je te dis

là, mon cher cœur, mon doux amour, est profondément sérieux, et d’autres

que moi ne te le diraient pas. Je ne crois pas qu’il y ait au monde un

seul prêtre capable de te présenter ainsi cette sublime question. Il

faut donc, puisque tu veux entrer dans l’Église, te contenter

ouvertement de l’enseignement ordinaire qui te suffira parfaitement avec

la grâce de Dieu, et réserver dans le secret de ton âme l’enseignement

exceptionnel que je te donne et qui te fera briller devant le Seigneur

comme un magnifique flambeau.

Tu sentiras, tu comprendras que le Verbe fait chair, Jésus Rédempteur,

ayant été donné au monde par Marie, sa mère, il faut nécessairement qu’à

notre tour, nous autres qui sommes ses _membres_ et ses _frères_, nous

soyons engendrés par Elle, non pas selon la chair, mais selon

_l’Esprit_. L’Église, dont le langage est ordinairement mystérieux,

puisqu’elle est forcée de parler comme Dieu lui-même a parlé, nous

enseigne que nulle grâce, nulle force, nul amour, que rien, _absolument

RIEN_, ne nous vient de Dieu, sinon par Marie--c’est à dire par l’Amour

de Dieu, et par sa gloire--et cela, c’est une admirable, une sublime

vérité. Maintenant, si tu me demandes comment il se fait que Marie, qui

était une vraie femme ou plutôt la vraie Femme, comme Jésus était le

vrai Homme, se trouve tellement confondue avec la Troisième Personne

divine qu’on ne puisse les séparer, je serai forcé de te laisser sans

réponse. Je ne suis pas le confident de la Sainte Trinité. Mais je sais

d’une manière absolue, infiniment certaine, qu’il en est ainsi.

L’Église, toujours mystérieuse, appelle Marie l’Épouse du Saint Esprit.

Cette expression ne donne pas beaucoup de lumière, cependant elle permet

de supposer une importance et une dignité inouïes à la _Mère du Fils de

Dieu_.

Va donc vers Elle, mon cher ange, avec une simplicité d’enfant. Tu en

seras récompensée d’une façon sublime, et les mystères qui

t’embarrassent et qui m’embarrassent moi-même s’élucideront un jour pour

nos deux âmes, j’en ai la certitude et j’ose te le promettre au Nom de

Dieu.

Je t’ai dit quelquefois que j’espérais beaucoup de ta conversion pour ma

délivrance, pour notre bienheureux mariage. Je n’osais pas te dire toute

ma pensée. J’espère tout de Marie. C’est Marie qui doit te donner à moi.

Fais-y bien attention. Avant que je ne vinsse au monde, ma mère, qui

était une chrétienne au cœur profond, a voulu que je ne fusse pas son

enfant. Par un effort extraordinaire de volonté et d’amour, qui ne peut

être compris que des âmes supérieures, elle a complètement abdiqué entre

les mains de Marie ses droits maternels, faisant la Sainte Vierge

_responsable_ de tout mon destin, et tant qu’elle a vécu, elle n’a cessé

de me dire avec une obstination sublime, que Marie était ma _vraie_

mère, d’une façon très spéciale et très absolue. C’est donc à Elle qu’il

faut t’adresser, ma bien-aimée Jeanne, si tu tiens à m’obtenir.

Je te laisse sur cette pensée. Voilà plusieurs heures que je t’écris et

je n’ai plus une seule idée.

Ton Léon-Marie.

P. S.--Qu’il me tarde d’être à dimanche. Mais j’ai bien peur d’être sans

le sou et ma peine est grande. Tu trouveras ton pauvre Léon bien

enrhumé. J’ai eu si froid depuis quelque temps. Mais voici le mois de

mars, qui approche, le mois de saint Joseph que j’aime tant, espérons

beaucoup.

Ne manque pas la messe, dimanche matin.

Samedi matin, 15 février 90.

Ma Jeanne adorée, mon cher trésor d’amour,

Ma lettre que tu as dû recevoir hier soir, en même temps que je recevais

la tienne, t’a, sans doute, rassurée. Je vais beaucoup mieux, en effet,

et malgré mes affreux ennuis d’argent, j’ai une sorte de paix depuis que

j’ai reçu ta première lettre.

Je n’aime pas que tu me dises que tu es indigne de moi. Cela n’est pas

juste. Il est possible que tu voies dans ton pauvre amoureux des

qualités d’esprit et des qualités de cœur. Je mentirais sottement si je

disais que je suis un homme de rien. Mais, mon amour, tout ce que je

puis avoir de bon m’a été donné et ensuite m’a été conservé _malgré

moi_, car j’ai commis de très grandes fautes, qui auraient dû éloigner

la grâce. Je me suis souvent révolté contre Dieu et j’ai plus souvent

encore oublié ses dons. Certaines actions de ma vie me font horreur.

Écoute, ma chérie, il faut nous aimer beaucoup, de toutes nos forces,

mais il faut nous voir tels que nous sommes. Je ne pourrais pas être

très heureux si tu me respectais trop. Je te l’ai dit plusieurs fois, il

y a en moi beaucoup d’enfantillage, de faiblesse et j’aurai souvent

besoin que tu me soutiennes, que tu me consoles, que tu me relèves, avec

d’autorité d’une mère pleine de tendresse. Si tu me respectes toujours,

qu’est-ce que je deviendrai?

Tu me parles de la communion et de la fête de Pâques. Je tâcherai de me

préparer à communier avec toi, si tu peux être prête à cette époque.

Mais justement, ce bon conseil que tu me donnes, mon petit ange gardien,

est une bonne occasion de te montrer la grande misère de ma pauvre âme.

Je n’ai jamais cessé d’aimer Dieu et je me suis toujours senti capable

de donner ma vie pour sa gloire s’il l’avait fallu. Mais depuis la

catastrophe horrible de Véronique, l’esprit de prière est sorti de moi.

J’ai eu dans le cœur comme un ulcère, comme une plaie douloureuse que

d’autres malheurs ont encore élargie et envenimée. D’un autre côté, j’ai

été livré à la convoitise déréglée de mon sens charnel et je n’ai jamais

pu retrouver mon ancienne piété qui fut vraiment extraordinaire. Alors,

je me suis souvent dressé contre Dieu, lui reprochant de m’avoir

abandonné, d’être un maître trop dur, trop terrible pour ceux qui

l’aiment. Cette souffrance cruelle de me sentir comme exilé est venue

s’ajouter aux autres et les aggraver.

Mais je comprends très bien, cependant, que cela n’est qu’une crise très

longue, il est vrai, très effrayante, mais qui doit avoir un terme et je

crois que tu m’as été envoyée pour me guérir. Je le crois fermement,

profondément, et il faut que tu le croies aussi. C’est pour cela que

j’ai tant désiré ton entrée dans la Sainte Église.

Il faut bien comprendre, vois-tu, qu’il y a véritablement deux hommes en

moi, très séparés, très divisés. Je suis, par excellence, l’homme double

et inconstant dans ses voies dont parle saint Jacques, ce doux Apôtre

qu’on appelait le frère du Seigneur.

Ma raison toujours intacte et toujours éclairée par la foi, n’a pas un

seul instant vacillé, mais mon cœur, hélas! mon pauvre cœur! qui

pourrait croire que le même homme qui voit si clairement la gloire de

Dieu, qui dit des choses capables de relever le courage de ses frères

désespérés et qui ne saurait parler de la Trinité sainte sans pleurer

d’amour,--qui pourrait supposer que ce même homme est livré chaque jour

aux plus violentes tentations et qu’il n’est pas un seul instant maître

de son cœur?

Tu sais, ma bien-aimée, qu’autrefois, il y a beaucoup d’années, j’ai

demandé pendant de longs mois, d’avoir beaucoup à souffrir pour la

gloire du Seigneur. Mes prières presque continuelles furent si ardentes,

si passionnées, que je ne pourrais t’en donner une idée exacte. Je t’ai

déjà raconté cela et je te demande pardon d’y revenir. Mais, crois-moi,

c’est de tous les événements de ma vie, le seul qui puisse l’expliquer.

Dieu qui nous connaît parfaitement, écoute nos prières avec bonté et il

nous donne non pas ce que nous lui demandons, mais _ce qu’il nous faut_.

Cette pensée doit être le principe de toute résignation chrétienne. Je

lui demandais de me faire souffrir pour mes frères et pour Lui-même,

dans mon corps et dans mon âme. Mais je pensais à des souffrances très

nobles et très pures, qui, je le vois bien aujourd’hui, eussent encore

été de la joie. Je ne pensais pas à cette souffrance infernale qu’il m’a

envoyée et qui consistait à se retirer en apparence de moi, à

m’abandonner sans défense au milieu de mes plus cruels ennemis. Lorsque

je reçus le dépôt de cet être prodigieux que j’ai nommée Véronique, je

me crus exaucé, ayant beaucoup à souffrir chaque jour par l’angoisse

continuelle d’une pauvreté extrême dont il me fallait préserver ce vase

de louanges infinies. Mais, en même temps, j’avais des révélations, des

joies célestes que les anges eussent enviées. Ce n’était donc pas encore

la vraie souffrance. Mais lorsque Dieu vint me reprendre ce qu’il

m’avait fait l’honneur de me confier, je connus enfin ce que c’est que

d’être vraiment malheureux!

Imagine un superbe oiseau, accoutumé à planer dans le bleu des cieux, à

se baigner dans les rayons brûlants du soleil, à qui, tout à coup, on

couperait les ailes pour l’enfermer dans une cave ténébreuse où il lui

faudrait ramper en compagnie des plus dégoûtants reptiles.

Il n’y a que toi, Jeanne, qui puisse bien me comprendre, parce que tu es

envoyée pour cela, parce que je t’ai beaucoup dit et parce que tu

m’aimes. Ayant été visiblement créé pour chercher la Femme, ayant reçu à

ce sujet des lumières exceptionnelles et me voyant soudainement privé de

ces lumières, destitué de toute joie, de toute prière, me sentant

désormais tout seul, tout faible et abandonné d’une manière infinie,

l’impulsion de ma nature a continué pourtant et je me suis éperdument

acharné à la poursuite de l’amour. Ah! Celui qui m’a créé, Celui-là seul

peut savoir combien je suis fait pour l’amour et ce que j’ai pu souffrir

en le cherchant dans les ténèbres. Mes expériences ont été

épouvantables. Mon âme était si noire et si désolée qu’on aurait cru,

vraiment, que mon approche donnait le mal de la mort! Je t’ai parlé

d’une pauvre jeune femme d’une beauté touchante qui m’a aimé jusqu’à la

mort et quelle mort! Celle que je raconte dans mon livre en me

l’attribuant à moi-même. Elle devint ma maîtresse, l’infortunée! et

presque aussitôt je compris que je m’étais trompé, qu’elle n’était pas

celle que j’avais cherchée et ce fut l’enfer. La malheureuse victime lut

dans mon âme et en mourut de désespoir, le cœur plein de moi, avec la

douceur d’un agneau qu’une brute égorge dans un abattoir.

Ce qui se passa dans mon âme à cette époque, ne peut être exprimé par

aucune littérature. _Le Désespéré_ n’en est qu’une bien faible

traduction. J’ai dû faire pitié à toutes les intelligences des Cieux et

il m’en restera toute ma vie un fonds de tristesse que ton amour seul,

ma chère élue, pourrait adoucir.

Je te demande pardon, Jeanne, de ces tristes confidences, mais notre

amour est arrivé à un point tel qu’il faut que tout soit dit entre nous.

Ta lettre d’hier soir et ta lettre de ce matin m’ont décidé à t’écrire

ainsi que je le fais. Si tu ne connais pas tout mon mal, comment

pourrais-tu me soigner et me guérir? songe qu’après ces épouvantables

douleurs, ayant le cœur en lambeaux et me faisant horreur à moi-même,

_j’ai continué à chercher_. Ce mot-là dit tout.

Aujourd’hui, mon amour, je ne cherche plus. Mais le sang de mon âme est

sorti par tant de blessures que je n’ai presque plus de force et qu’il

faudrait que ma délivrance complète arrivât bientôt.

Tu sais que je vois le symbole en tout et partout, même dans les

fictions les plus vaines de l’esprit humain. Voici donc une idée qui

m’est venue et qui plaira peut-être à ton imagination si claire et si

poétique. Tu as lu dans ton enfance ces contes de fées qui sont à peu

près identiques chez tous les peuples et qui m’ont l’air de cacher un

sens profond. Il arrive, par exemple, qu’un prince, en punition de

quelque faute ou par la volonté seule d’un mystérieux enchanteur, est

transformé, configuré à l’image d’un monstre et condamné à souffrir sous

cette hideuse enveloppe jusqu’au jour où une princesse très pure et très

bonne consent à l’aimer et à devenir sa femme. Alors il reprend sa

véritable forme et leur bonheur est parfait. Eh! bien, je suis sûr,

absolument sûr, que c’est là notre propre histoire. Tu me tireras de ma

prison, ma chère petite princesse, tu me rendras à moi-même et à Dieu et

nous serons heureux comme les bienheureux des cieux. Mais il faut

indispensablement que tu appartiennes à la véritable Église du Christ,

que tu deviennes enfant de Marie comme je le suis moi-même. Autrement,

je le sens bien, tu n’aurais pas le pouvoir de me délivrer. Celui qui a

tant cherché la Femme et l’Amour ne peut être sauvé que par une fille du

Saint Esprit.

Je me mets donc à genoux à tes pieds. Je te prie en larmes du fond de ma

misère, du fond de mes ténèbres, du fond de ma honte et du fond de mon

ordure. Viens à mon secours. Hâte-toi pour l’amour de Dieu. Je n’ai que

toi, que toi seule au monde. Aie pitié du malheureux qui t’adore et à

qui tu es plus chère que sa propre vie.

Ton Léon.

Mercredi, 5 mars 90, 9 heures du matin.

Ma bien-aimée Jeanne, mon unique amour,

Je ne puis répondre à ta chère et admirable lettre que très peu de

lignes et je t’écris avec des doigts glacés.

Il faut, dans un instant, que je sorte pour courir après l’argent, sans

trop savoir où j’irai ni ce que je ferai. Ma tête se perd, je souffre

trop. Il est temps que cela finisse, car l’épreuve est presque au dessus

de mes forces.

Si tu savais ce que j’ai enduré depuis dimanche par ce froid et cette

misère, ton cher cœur se briserait de pitié.

J’ai revu Camille à qui ta lettre a fait du bien. Il est bien malade

encore, mais il m’a fait une meilleure impression.

L’ami d’enfance sur lequel j’avais compté a dévoré, en compagnie d’une

ignoble femme, les deux cents francs qui m’étaient destinés et qu’il

m’avait promis au nom de Dieu. N’est-ce pas admirable?

Viens demain, jeudi. Je t’attendrai à partir de midi. Nous passerons

ensemble quelques heures et tu iras dîner chez toi, car je ne pourrais

pas te nourrir, ma pauvre amie. Cependant ne t’engage pas pour le soir.

J’aurai peut-être de l’argent.

Je veux croire que la délivrance est proche car il me semble que je n’ai

jamais été aussi malheureux. Je t’adore.

Ton Léon bien triste.

* * * * *

J’ai attendu à ce soir pour t’envoyer cette lettre que je vais tout

simplement porter chez toi afin que tu l’aies plus tôt. Je voulais

pouvoir ajouter quelques mots rassurants.

En ce moment, je ne suis plus aussi triste. La matinée a été fort

cruelle. J’ai fait dans la neige de longues courses inutiles, n’ayant

trouvé personne, et je suis rentré chez moi vers midi pour manger un

morceau de pain. Je me suis alors décidé à courir chez le pauvre

comte[2] qui m’a donné un peu de monnaie et qui m’a dit beaucoup de bien

de toi. Si tu veux, il t’attendra vendredi soir. N’oublie pas d’apporter

un peu de musique. Tu te fais aimer partout, ma chérie.

[2] Le comte Roselly de Lorgues, postulateur de la cause de Christophe

Colomb.

Pauvre cher vieillard, il a pitié de moi et quoiqu’il soit très gêné, il

se dépouille quelquefois pour me secourir. Jeanne, mon amour, il faut

que cela finisse. Une pareille existence est plus amère que la mort.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne peux rien changer à ce que je t’écrivais ce matin. Viens demain

_le plus tôt possible_. Si j’ai de l’argent, nous dînerons ensemble,

sinon tu t’en iras à 6 heures.

Je te serre dans mes bras, mon cher amour.

Léon.

Samedi matin, 8 mars 90.

Ma bien-aimée, mon cher amour,

Ton âme tendre doit avoir de l’inquiétude et je t’écris, mon petit ange,

pour la dissiper. Je vais beaucoup mieux aujourd’hui. Le chien féroce

qui me tenait à la gorge est en fuite et je ne souffre plus. Mais, hier,

j’ai souffert beaucoup. Après ton départ, j’avais passé une nuit

d’insomnie accompagnée, vers le matin, d’un peu de délire, car, tu le

sais, ma compagne chérie, ma douce femme tant désirée, c’est surtout le

chagrin qui m’accable et si j’avais un peu de bonheur, je crois qu’on ne

me verrait jamais malade. Le jour venu, j’aurais bien voulu rester chez

moi. J’avais la fièvre et ma pauvre gorge était comme traversée de

pointes de feu. Mais il a fallu sortir et marcher toute l’après-midi

pour n’obtenir qu’un résultat presque dérisoire. Enfin, le soir, me

sentant menacé d’une angine presque certaine, j’ai fait, en vue de me

guérir, un acte de folie qui m’a réussi _instantanément_ d’une façon

merveilleuse. Avant de rentrer, je me suis fait servir un verre

d’absinthe enragée, triple ou quadruple et je me suis coulé ça dans la

gorge comme du plomb fondu. Presque aussitôt, le malaise intolérable a

cessé, la fièvre est tombée et je n’ai plus senti qu’une douce chaleur,

accompagnée du besoin de dormir. La cautérisation par le terrible alcool

avait réussi. J’ai passé une nuit excellente et je suis, ce matin,

parfaitement armé pour souffrir d’une autre manière.

Tu le vois, mon adorée, c’est admirable. Cependant, je ne voudrais pas

recommander ce remède, il ne conviendrait pas à tout le monde.

Te voilà sans doute installée rue Boissière. Dieu veuille que tu n’y

trouves pas d’ennuis imprévus. Il y aura, du moins, cet avantage que

nous pourrons nous voir plus facilement. Tu sais, Jeanne, que tu es ma

seule joie. Tu as été choisie de toute éternité pour être ma compagne.

Il me semble que je vois cela très clairement. Tu es celle que j’ai tant

cherchée et je veux espérer que ta prochaine entrée dans l’Église

déterminera l’accomplissement des desseins de Dieu sur nous.

Nous serons unis, car il n’est pas possible que le Seigneur t’ait placée

sur mon chemin uniquement pour nous faire souffrir. Ce qui rend mon

amour pour toi si puissant, ma bien-aimée, c’est que tu n’as pas eu le

dégoût de mon obscurité et de ma misère. Toutes les autres femmes

auraient pris la fuite. C’est pourquoi tu vas être récompensée, dans

quelques jours, par une joie immense dont tu ne saurais te faire une

idée et un peu plus tard, j’en suis sûr, par quelque bonheur

extraordinaire qui te ravira. Je suis certain de triompher un jour. Si

je ne triomphais pas, aucun homme n’aurait jamais pu être trompé plus

cruellement, car j’en ai reçu la promesse dans des circonstances

véritablement divines. J’ai été accablé de _signes_ surnaturels et

quoiqu’aujourd’hui, je ne sois plus qu’une ruine en comparaison de ce

que j’étais alors, quelques-unes de mes paroles ont pu te faire voir de

quel merveilleux incendie mon cœur fut autrefois consumé. Le pauvre, le

famélique, le mendiant, le fou, le désespéré, se relèvera dans sa force,

et les êtres généreux qui auront eu pitié de sa souffrance, qui l’auront

aimé à cause de sa souffrance, auront part à son triomphe et se

réjouiront avec lui. Je sais bien que j’ai l’air d’un aliéné en parlant

ainsi, mais je ne puis parler autrement, et tu es la _seule_ qui me

comprenne un peu. Ah! ma chérie, si tu savais comme tu es la seule! J’ai

pourtant de bons amis, de très nobles cœurs dévoués, mais il n’en est

pas un à qui je pourrais dire ce que je te dis, sans apercevoir en eux,

presque aussitôt, la bienveillante pitié que doivent produire sur les

gens raisonnables les discours d’un insensé. J’ai fait l’expérience,

quelquefois, et je sais à quoi m’en tenir. Dieu a créé l’homme à sa

ressemblance et les hommes le lui ont rendu en fabriquant la Sainte

Trinité à leur misérable image. Il n’y a rien de plus ignoré que Dieu.

Malheur donc à celui qui a des pensées divines. Mais bienheureuse et

mille fois bénie la douce fille du Saint Esprit qui a aimé cet indigent,

ce proscrit, ce captif, qui lui a donné tout son cœur, sans être un

instant rebutée par sa mauvaise réputation et par son affreuse misère.

«La gloire de la Charité, disait Hello, c’est de DEVINER. Celui qui aime

la grandeur et qui aime l’abandonné, quand il passera à côté de

l’abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est là.»

Souviens-toi de cette parole, Jeanne, elle est très belle.

Veux-tu, maintenant, savoir pourquoi la gloire de la troisième personne

divine est de _deviner_? C’est parce que la gloire de la deuxième

consiste à être _cachée_ ainsi qu’il est écrit au livre des Proverbes

(chap. XXV, 2). Tu vois que l’idée d’Hello est assez sublime et certes

le pauvre grand homme eût été bien étonné de mon explication, car il

était bien éloigné de posséder mon exégèse, si éloigné qu’un jour il

cessa de me voir jusqu’à la mort, parce que certaines confidences faites

par moi l’avaient rempli d’épouvante.

Mon adorée, j’espérais finir cette page. Mais l’heure me presse. Il faut

que j’aille souffrir. Si tu peux venir me prendre dimanche, c’est à dire

demain, je t’attendrai jusqu’à 5 heures et demie. Si tu ne peux pas, il

est inutile de m’écrire. J’irai te rejoindre chez Mademoiselle T...

Je t’envoie un grand baiser.

Et je suis à toi d’une façon parfaite.

Ton Léon.

P. S.--Je suis profondément frappé de cette idée que tu vas entrer dans

l’Église, que tu vas devenir _effectivement_ une fille du Saint-Esprit

et que cela est en partie mon œuvre, en ce sens que tu reçois cette

récompense magnifique de ton miséricordieux amour pour le pauvre

désespéré.

La gloire du Père (Joseph) c’est de cacher; la gloire du Fils (Joseph)

c’est d’être caché; la gloire de l’Amour (Joseph) c’est de trouver.

Quelles pensées sublimes!

Quand donc me sera-t-il donné de les expliquer? puisque je ne vis que

pour cela.

Samedi, 22 mars 90.

Ma bien-aimée,

Rassure-toi. J’ai encore un peu de fièvre et j’écris difficilement. Mais

je vais beaucoup mieux. La preuve, c’est que je te porte cette lettre

moi-même, ayant à voir un ami au Trocadéro.

Hier, après ton départ, j’ai souffert beaucoup, jusqu’au soir. Puis,

tout à coup, vers 4 heures l’inflammation de la gorge a disparu et j’ai

pu dormir. C’était fini.

Dieu n’a pas voulu que je me trouvasse à ta première communion, que sa

volonté soit faite.

Mais il faut qu’il nous unisse bientôt, car il sait bien que je ne peux

plus vivre sans toi et que je suis au bout de mes forces.

Je t’aime de tout mon cœur.

A demain,

Ton Léon.

Rue Blomet, mardi de Pâques 90.

Tu m’as rappelé dernièrement, ma bien-aimée, la lettre que je t’écrivis

le lendemain de ton premier baiser. J’avais été transporté hors de moi,

ce jour-là. Le sentiment presque divin de notre naissant amour me

ravissait jusqu’au ciel, me rendait semblable à un insensé. Cet état

merveilleux s’est renouvelé pour moi hier matin.

Si j’avais pu t’écrire tout de suite, tu aurais eu sans doute une lettre

étonnamment passionnée qui t’aurait peut-être troublée. Dieu qui nous

garde et qui nous porte dans sa main paternelle avec une tendresse

infinie ne l’a pas permis et nous devons croire sans réserve à son

admirable sagesse.

Je ne crois pas que dans le cours de ma vie j’aie jamais éprouvé des

mouvements de cœur d’une aussi grande violence. Il me semble que si cela

avait pu durer, j’aurais perdu la raison.

Ce matin, après une longue nuit d’un sommeil profond, je suis plus

calme. Je peux t’écrire en paix, mon cher amour. La journée d’hier où

j’ai senti, jusque dans le fond de mon être, la _réalité_ substantielle,

absolue de mon amour pour toi comme je ne l’avais jamais sentie, cette

journée, ce lundi de Pâques inoubliable me paraît, en ce moment, comme

un songe. Il me serait, je le vois bien, à peu près impossible de

t’exprimer avec exactitude ces choses extraordinaires. Mon esprit ne

m’appartenait plus. Je ne pouvais ni écrire, ni penser. L’idée que tu

allais être _mienne_ bientôt, que nous allions être unis, que nous ne

ferions plus qu’un seul être prosterné devant Dieu, me remplissait

entièrement, me rendait incapable de tout et m’attendrissait d’une

manière si merveilleuse que je croyais à chaque instant m’évanouir.

Je t’écris cela, mon adorée, très naïvement, sans aucune _littérature_

et il faut me croire avec simplicité.

J’essayais de fixer mon attention sur autre chose, je m’efforçais de

lire, les mots et les phrases n’avaient aucun sens. La prière même

n’était qu’un balbutiement mécanique. Il ne montait du fond de mon âme

que ton nom chéri, ma douce Jeanne, qui restait sur mes lèvres comme du

miel et qui m’enivrait comme un alcool puissant. Les hommes et les

choses autour de moi n’apparaissaient que dans un brouillard de pleurs

et je n’apercevais que toi dans les créatures que je rencontrais. Ma

joie, mon attendrissement étaient si extrêmes que j’aurais embrassé tous

les passants. Je me rappelle cette circonstance risible d’un pauvre

homme grotesque portant sous son bras un parapluie lamentable. J’avais

envie de le couvrir de baisers en l’appelant: mon cher ange! Si j’étais

entré dans une boutique, j’aurais peut-être dit à la marchande:

Donne-moi quatre sous de beurre, ma bien-aimée! Enfin, j’étais fou à

enfermer.

Ayant dû sortir pour l’argent que j’ai trouvé d’ailleurs très

facilement, j’ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer dans la

rue. Je te parlais sans cesse en marchant et je me sentais fondre en

larmes.

Je me rappelle un mot du comte de Lorgues qui me parlait de toi l’autre

jour et qui me disait que _probablement_, ton sentiment pour moi était

plus grand que le mien. Le pauvre vieux avait cru remarquer cela. Je ne

répondis pas. A quoi bon? Je suis extrêmement réservé quand je parle de

toi. Mon amour est d’une telle nature et va si loin dans mon cœur, que

je craindrais de le profaner en essayant de le montrer à des personnes

étrangères.

Que cet amour bienheureux, ma chérie, reste entre nous deux, qu’il soit

notre secret, notre cher trésor. Ma réserve a été si grande qu’il est

possible que d’autres amis pensent comme le comte. Que nous importe? Je

te mets au défi de m’aimer plus que je ne t’aime.

Remarque bien, ma chère âme, que je ne suis pas un homme comme les

autres et que malgré des expériences terribles, je te porte un cœur

vierge. Tu l’as compris déjà. Avant toi, j’ai cru aimer et je n’aimais

pas. Sans le savoir, c’était toi que je cherchais parmi toutes les

créatures, toi, qui avais été formée de toute éternité par la volonté de

Dieu pour devenir un jour ma compagne. C’est pour cela que tous les

souvenirs de mon passé sont remplis de tristesse et d’amertume, tandis

que notre amour ne peut me donner que la joie parfaite. La Joie

parfaite! Comprends-tu cela, mon adorée? Dieu et nous! La vie divine et

la vie humaine réalisées complètement à la fois par notre union. Je ne

puis te dire combien cette pensée m’enivre.

Je t’ai quelquefois étonnée, j’ai même dû te faire un peu souffrir,

quand je te parlais de notre tendresse et particulièrement de la mienne,

en appuyant un peu sur le côté sensuel que les hypocrites écartent avec

tant de soin. Il est bien possible que j’ai dépassé quelquefois la

mesure. Mais, considère avec attention, ma petite brebis très blanche,

que j’avais à faire toute ton éducation, ayant promis d’être ton

_médecin_. Il fallait penser à tout, puisque nous sommes à la fois

esprit et chair. Je voulais que tu devinsses tout à fait ma femme, la

femme sans aucun préjugé qu’il me faut et la femme qu’il faut être quand

on veut s’appeler vraiment une épouse chrétienne. Avant de nous unir, il

était nécessaire de bien comprendre que, dans le mariage, tu devais être

pour moi, en même temps, la compagne chrétienne la plus saintement

respectée et la maîtresse la plus passionnément adorée. Les femmes qui

ne comprennent pas cela ne rendent pas leurs maris heureux, ne sont pas

heureuses elles-mêmes et n’entendent rien à l’esprit de notre

maternelle, de notre infaillible, de notre divine Église.

Encore une fois, je ne suis pas comme les autres hommes, parce que j’ai

à te donner du même coup ce qui se trouve très rarement réuni, l’esprit

d’un vieillard et le cœur brûlant d’un jeune homme.

Plus tard, tu verras clairement ce que j’ai fait et tu jugeras peut-être

que ton éducation religieuse et amoureuse accomplie en même temps par

moi, a été un véritable chef-d’œuvre.

Sois _très simple_, ma bien-aimée, simple comme une enfant, comme une

colombe. C’est le conseil même de Dieu et je n’en ai pas d’autre à te

donner. Ne te tourmente pas de craintes vaines et ne rougis pas de ce

qui t’honore. Tu m’aimes comme tu dois m’aimer.

Il est certain que nous avons eu quelques moments de faiblesse dont nous

ne pouvions presque pas nous défendre. Dieu, qui est admirable en ses

voies, s’en est servi pour nous humilier avec bonté et pour augmenter

encore notre amour. Mais nous avons été bien gardés et--en somme, nous

nous présenterons à l’autel sans avoir à rougir du souvenir d’aucune

faute grave. Nous serons exactement ce qu’il faut être et nous

échangerons l’anneau nuptial avec nos cœurs purs.

Voilà, ma bien-aimée, tout ce que j’avais à t’écrire. Ma tendresse est

aujourd’hui sans violence et d’une douceur infinie. Il est vrai que je

souffre d’attendre, mais je souffre dans l’espérance, dans la certitude.

Notre mariage est certain.

Hier, j’étais absolument incapable d’écrire à ta mère. Je n’avais pas

l’équilibre d’esprit qu’il fallait pour faire une lettre sage. Mais elle

partira sûrement ce soir et demain, mercredi, je te donnerai le

brouillon. J’arriverai chez Mademoiselle T... vers 8 heures.

Au revoir donc, mon cher amour, ma blanche colombe, mon unique brebis,

ma compagne infiniment douce, infiniment chère, que Dieu te bénisse de

ses bénédictions les plus rares, qu’il t’inonde de son amour et de sa

lumière.

Tu es ma seule espérance humaine.

Ton fiancé qui t’adore,

Léon Bloy.

Lettres à sa fiancée · 第 19 / 20 题