Votre

Léon Bloy.

Dimanche, 8 septembre 89.

Je crains, ma très chère amie, que vous n’ayez un peu de tristesse et je

voudrais trouver quelques paroles qui eussent le pouvoir de la dissiper.

Moi-même, j’ai le cœur souffrant et c’est une consolation que je

cherche, que j’espère, en vous écrivant.

J’ai beaucoup pensé à vous depuis que vous m’avez quitté et je me suis

demandé avec une véritable angoisse si nos relations, si pures et si

douces, si bienfaisantes pour tous deux, n’étaient pas accompagnées de

la menace d’un cruel danger.

Eh! bien, NON, ma chère Jeanne, en conscience et devant Dieu qui nous a

visiblement poussés l’un vers l’autre, je ne puis croire à aucun danger.

Ce que Dieu fait sans la participation de l’homme est toujours bien

fait. Le bon Maître ne se trompe jamais, il n’a pas fait ses créatures

pour les torturer et si nous le prions avec foi et avec amour, il

n’induira pas nos pauvres âmes dans la tentation mortelle. Assurément

non. D’ailleurs, ne savez-vous pas qu’il a été dit que nous ne serions

jamais éprouvés au delà de nos forces?

Hier soir, ma pauvre amie, vous étiez émue jusqu’aux larmes par la

crainte des souffrances que le Seigneur allait _peut-être_ vous

demander, et moi-même, croyez-le, j’étais agité d’un grand trouble et

pénétré d’une grande amertume.

En réfléchissant, il m’a semblé,--que dis-je?--il m’est apparu

clairement que nous manquions l’un et l’autre de _simplicité_. Encore

une fois, cette situation extraordinaire n’est pas notre ouvrage. Il est

évident que nous n’avons rien fait que subir notre destinée. Je pense

donc que notre choix le plus sage sera de l’accepter avec la candeur et

la docilité des petits enfants, en nous persuadant humblement que nous

sommes conduits par la main dans la route qui nous convient le mieux, et

que Celui qui nous guide sait admirablement ce qu’il nous faut.

N’avez-vous pas remarqué cent fois, mon amie, que la prudence, la

sagesse humaines sont de véritables dérisions et qu’on se trompe

toujours aussitôt qu’on s’efforce de pénétrer, par la conjecture de

l’esprit, les desseins mystérieux de la Providence? La destinée de

chacun de nous en particulier, aussi bien que la destinée des nations,

est le grand secret de Dieu, de Dieu seul, et que faudrait-il penser

d’un secret divin que nos petits calculs seraient capables de

pressentir?

Il y a, dans l’Évangile selon saint Marc, au chap. XIII v. 32, une

parole de Notre Sauveur tellement inouïe qu’elle est à faire mourir

d’étonnement. Il s’agit de la Venue du Fils de l’homme dans sa puissance

et dans sa gloire, c’est à dire du triomphe terrestre de Jésus par

l’avènement du Paraclet: «Du jour ou de l’heure, personne ne sait rien,

dit alors le Seigneur, ni les anges dans le ciel, _ni le Fils_ lui-même,

il n’y a que le Père qui le sait.»

Quel secret! le Père n’a même pas voulu de son Fils bien-aimé pour

confident. C’est vraiment là le secret terrible de la gloire du Juste

(Joseph) dont il est parlé dans Isaïe (XXIV, v. 16) et qui fait crier:

malheur! à ce grand prophète.

Maintenant, chère amie, comment pourrions-nous savoir ce que Dieu veut

faire de nous, puisque nous ne pouvons même pas savoir ce que nous

sommes et _qui_ nous sommes? Il est une chose, pourtant, que nous

n’ignorons pas. C’est que nous avons été faits à la ressemblance de la

Sainte Trinité et que nos âmes raisonnables pour qui la seconde Personne

a voulu mourir, ont une importance plus énorme que tous les astres des

cieux. Nous sommes donc forcés de croire que la rencontre _voulue de

Dieu_ de nos deux cœurs tout pleins de Lui est un événement très

considérable dont les conséquences peuvent être infinies. Nous avons,

n’en doutez pas, une place tout à fait importante dans le plan divin et

ce qui nous reste à faire, en vérité, c’est de consentir amoureusement à

devenir des instruments de la Volonté infaillible.

Je suis, aujourd’hui, mille fois certain d’avoir été désigné pour vous

faire un immense bien et j’ai la preuve que vous avez été placée sur mon

chemin pour me sauver d’un très grand péril que personne, jusqu’à

présent, n’avait pu détourner,--péril immense, effroyable, beaucoup plus

à craindre que la mort et qui commence à s’éloigner de moi depuis

quelques jours.

Je conclus donc à la paix de nos âmes, à la simplicité, à la soumission

parfaite de nos deux esprits et de nos deux volontés. Nous pourrons

ainsi continuer ces relations de tendre amitié qui nous ont déjà donné

tant de bonheur. C’est vrai qu’il y a un point noir, une pensée amère

entre nous. Nous tâcherons de n’y pas songer.

Je suis rassuré, pourtant. J’ai remarqué, ma douce amie, ma très chère

Jeanne, que jamais les choses que je redoutais n’avaient le dénouement

funeste que mon imagination me faisait entrevoir avec épouvante. La

Providence miséricordieuse déroulait silencieusement son plan et je

m’apercevais alors que tout s’arrangeait d’une manière admirable que je

n’avais pas espérée et que je n’aurais jamais su prévoir. Il n’y a pas

pour Dieu de situation inextricable et si nous avons pleine confiance en

lui, nous attendrons avec un grand calme l’accomplissement de ses

desseins, parfaitement assurés, l’un et l’autre, qu’ils sont adorables

et sublimes et qu’ils ont pour objet certain notre joie parfaite.

Je voudrais pouvoir faire passer en vous l’immense espoir dont je suis

rempli depuis quelque temps et qui s’est merveilleusement accru depuis

quelques jours. «Si vous saviez le don de Dieu!» disait Jésus à la

pauvre Samaritaine. Ce don si précieux n’est autre que le Saint-Esprit,

puisque la toute puissance de Dieu ne peut nous donner aucune autre

chose et il ne nous est demandé en retour que notre «bonne volonté».

Votre profondément dévoué,

Léon Bloy.

Dimanche matin, cinq heures.

Je vous verrai peut-être aujourd’hui, ma chère Jeanne. Je veux vous

écrire, pourtant, parce que j’ai le cœur saturé de tendresse et que j’ai

besoin d’exprimer les choses merveilleuses qui se passent en moi.

Savez-vous ce qui m’est arrivé hier? Eh! bien, je n’ai pas pu travailler

un seul instant. En m’éveillant, ma première pensée a été pour vous, ma

bien-aimée, qui m’aviez rendu si profondément heureux quelques heures

auparavant en me laissant voir si clairement votre amour, et ensuite, il

ne m’a pas été possible d’avoir une autre pensée. Mon Dieu! j’ai donc

enfin la certitude d’aimer et d’être aimé véritablement! Quelle joie

immense! J’en étais étouffé, suffoqué, je me sentais mourir de bonheur.

Incapable d’écrire ou de lire, de fixer mon attention sur un autre

objet, tout ce que je pouvais faire, c’était de crier vers Dieu pour le

remercier d’avoir eu pitié de ma pauvre âme en détresse. Je parcourais

ma chambre dans une agitation extraordinaire, et parfois je me jetais

sur mon lit versant des larmes, mais des larmes d’une douceur

infinie,--les chères larmes d’autrefois, les saintes larmes de la joie

vraie qui nous vient de Dieu et par lesquelles nos âmes sont sauvées et

ressuscitées de la mort, quand la grâce nous est accordée de les

répandre avec profusion.

Ne vous étonnez pas et ne vous effrayez pas non plus, mon cher amour, ma

Jeanne bien-aimée, de cette folle journée que je vous raconte. Il

faudrait plutôt vous en réjouir puisque c’est l’histoire de la guérison

d’un paralytique. Considérez qu’auparavant je me paraissais à moi-même

un cadavre. Songez que depuis dix ans bientôt je roule dans des abîmes

de douleur, de tristesse infinie, de ténèbres et de tentations

mortelles, après avoir été inondé, submergé des plus étonnantes grâces

et des plus insignes promesses qui puissent tomber sur un mortel. Je

suis bien forcé de croire que vous m’avez été envoyée par Dieu qui se

décide enfin à prendre en pitié sa créature accablée. Et mon bonheur est

si grand qu’il fallait bien que la première impression déterminât une

grande crise. Rassurez-vous. Je me calme déjà. Le bouleversement énorme

qui me rendait hier quasi insensé n’existe déjà presque plus. La tempête

va s’apaiser et le Seigneur Jésus pourra marcher dans sa gloire sur les

flots de mon âme tout à fait domptée. Une paix charmante, une douceur

d’amour suave et profonde va descendre en moi, je le sens bien et je

pourrai travailler, penser, prier avec une force nouvelle, avec une

patience résignée qui me permettra d’attendre sans trouble

l’accomplissement, quel qu’il soit, des desseins de la Providence.

O ma douce consolatrice, ma Samaritaine chérie, je vous ai aimée dès le

premier jour, je le vois maintenant et ce sentiment s’est développé tout

à coup comme la flamme d’un incendie.

Il y a quelques jours j’avais dîné chez un ami qui s’était mis au piano

pour me jouer quelques-unes des mélodies si tendres et si mélancoliques

de Schubert. En l’écoutant, je pensais à vous et comme la musique agit

sur moi puissamment, qu’elle produit toujours l’effet d’affiner ma

sensibilité et d’élargir ma capacité de souffrir,--je vins à songer

qu’il me serait peut-être un jour demandé de renoncer à vous que j’aime

désormais... et qui êtes ma seule espérance terrestre. Cette idée fut un

coup de poignard si cruel qu’il me sembla que mon âme entrait en agonie.

Je compris alors combien mon cœur vous appartenait.

Maintenant, ma chérie, tout cela est passé. Ma tendresse pour vous est

absolument douce, un peu mélancolique, sans doute, mais sans aucun

mélange d’amertume.

Vous m’avez écrit: J’aime Dieu plus que vous. Enfant bien-aimée, qu’en

savez-vous? Je ne pourrais vous écrire cela, parce qu’il me serait

impossible de faire ce _partage_. J’aime Dieu en vous, par vous, à cause

de vous et je vous aime parfaitement en Dieu, comme un chrétien doit

aimer son épouse, et l’idée de séparer d’une manière quelconque cette

belle flamme d’amour ne tombe pas sous le discernement de mon esprit.

Aimons-nous donc, ma petite Jeanne, avec une entière simplicité, sans

aucune _analyse_ vaine, en la manière que Dieu veut, n’ayons pas peur de

l’Amour qui est le Nom même de l’Esprit Saint et attendons ainsi avec

courage la volonté de Celui qui nous a formés pour sa Gloire et qui ne

nous a pas tirés du néant pour le plaisir de nous torturer.

N’est-ce pas une chose étrange? Je me sens devant vous, auprès de vous,

mon cher amour, comme un tout petit enfant malade. Si Dieu voulait nous

faire la grâce d’accomplir ce que nous désirons l’un et l’autre, ah! je

me réfugierais dans vos bras, dans votre cœur comme dans une citadelle.

Vous protégeriez contre lui-même, contre ses propres pensées, cet homme

qu’on prétend si fort, si dur, si terrible à ses ennemis et qui serait

si faible en votre présence. Vous seriez, chère amie de mon âme, ma

conscience et ma lumière, parce que, à travers vous, je verrais toujours

mon Rédempteur et l’Esprit adorable de mon Dieu.

Prions donc de toutes nos forces pour que cette chose arrive.

Souvenons-nous que Dieu ne résiste pas à l’amour. Pour moi, je vais me

remettre, grâce à vous, à la prière que j’avais presque abandonnée,

tellement j’étais abattu. Je vous ai dit avant-hier assez de choses pour

qu’il vous soit possible d’entrevoir le gouffre horrible du fond duquel

votre amour m’a fait sortir.

Je vous le dis «en vérité», il faut absolument que notre demande nous

soit accordée, car je sens au plus profond de mon âme et de mon esprit

que _j’ai besoin de vous pour accomplir de grandes choses_.

Chérie, ma Jeanne bien-aimée, je vous aime si tendrement, qu’il me

semble que, si vous m’apparaissiez en ce moment, je m’évanouirais de

bonheur.

A vous de toute mon âme,

Léon Bloy.

127, rue Blomet, 24 septembre 89.

Ma chère amie, ma petite Jeanne bien-aimée,

Que Dieu te bénisse, mon cher amour, pour ta lettre si douce et si

bienfaisante. J’en avais besoin, car je souffrais durement dans mon âme

et tu m’as un peu consolé.

Tu me sais malheureux, mais tu ne sais pas _combien_ je le suis. Je ne

veux et je ne dois rien avoir de caché pour toi, désormais. Hier matin,

il m’a fallu courir à Neuilly chez un ami dévoué qui me sert

d’intermédiaire pour une pauvre petite combinaison commerciale sur

laquelle je vis depuis un mois et qui est, en vérité, la chose la plus

douloureuse et la plus lamentable.

Je vous l’expliquerai quand je serai plus fort, c’est à dire, moins

accablé par la tristesse. J’étais tout à fait sans argent et il m’en

fallait le jour même... Je ne peux jamais envoyer que de très faibles

sommes, et, par conséquent c’est toujours à recommencer. Or je suis sans

ressources, je ne gagne absolument rien... C’est donc tous les jours,

quelque nouvel expédient qu’il s’agit de trouver, dussé-je en mourir. Ce

sont des courses désespérées à travers Paris, des démarches infernales,

des humiliations, des fatigues et des angoisses de mort que bien peu

d’hommes, je vous assure, auraient le courage d’endurer. Ah! les heureux

de ce monde qui sont assurés de leur pain de chaque jour, c’est à dire

de toutes les choses nécessaires à la vie du corps et qui ne voulant pas

connaître Jésus, n’ont jamais eu, même un seul instant, l’idée de

souffrir pour leurs frères, de se sacrifier pour les malheureux: ah!

oui, ceux-là sont en bonne posture, assurément, pour me juger et pour me

reprocher de n’avoir pas ce que le _monde_ appelle de la dignité! Que

serait-ce donc s’ils savaient qu’il y a plus de _dix ans_ que cela dure,

cette épouvantable existence? et que ne possédant rien, ne gardant

jamais rien pour moi de ce qui m’était envoyé par Dieu, j’ai toujours

mis mon âme et mon corps au service des pauvres gens, jusqu’à mendier

pour eux, comme je vous le disais avant-hier.

Ah! la dignité, la DIGNITÉ des âmes médiocres, il y a longtemps que je

la connais, cette sinistre dérision de mon Rédempteur crucifié!

Il y aura même un chapitre dans mon livre sur l’argent que j’écrirai

quelque jour, intitulé: «Dignité de l’argent.»

On ne peut cependant pas incriminer bien gravement un homme que personne

sur terre ne peut accuser d’égoïsme et qu’on a toujours vu souffrir

_volontairement_. Car il m’eût été facile, croyez-le, de ne pas souffrir

du tout si j’avais voulu ne penser qu’à moi. Laissons cela.

Songe, ma Jeanne chérie, que depuis un très grand nombre d’années,

depuis que je suis né, je n’ai jamais eu que des tourments.

Depuis dix ans surtout, considère que j’ai presque continuellement

enduré la faim, le froid, la chaleur, l’immense fatigue, l’immense

tristesse et la noire solitude et que je me suis à moi-même infligé ces

choses, parce que j’avais pitié des autres, comme j’implore aujourd’hui

la pitié pour mon propre compte. Car je n’en peux plus, en vérité, je

succombe d’accablement... Je t’ai déjà dit cela, ma bien-aimée et tu

dois l’avoir compris.

On m’a beaucoup accusé de paresse. Peut-être est-ce vrai. Pourtant,

n’est-il pas étonnant que j’aie pu écrire quelques livres au milieu de

tant de tribulations? Dieu seul est notre vrai juge parce que Lui seul

voit tout. Quand je suis au travail chez moi, c’est à dire les quelques

et rares fois où ma journée tout entière n’est pas consumée par

d’abominables courses, il m’arrive bien souvent, sans que je le veuille,

des pensées terribles:--où trouverai-je de l’argent demain? Comment

ferai-je moi-même pour ne pas mourir de faim ce soir?--Comment

apaiserai-je mon propriétaire que je ne paie pas et qui peut, s’il lui

plaît, m’écraser d’humiliations? Alors, vois-tu, l’angoisse de cette

obsession devient si forte que la plume me tombe des mains et que je ne

suis plus capable d’aucun ordre dans mes pensées.

Je ne cesse de crier vers Dieu pour lui demander ce qu’il me refuse

toujours, la paix dont j’ai tant besoin. Il me faudrait un travail fixe

qui me procurât la sécurité ou une somme d’argent qui me permît d’écrire

tranquille et de faire quelqu’un de ces livres que je suis si

visiblement appelé à faire. Je n’obtiens rien et Dieu sait pourtant

combien cela presse et combien je suis en danger!

Parmi mes meilleurs amis, il n’y en a que deux qui m’aient un peu

compris. C’est celui à qui j’ai dédié le _Désespéré_ et un pauvre homme

très naïf et très tendre que tout le monde méprise, à cause de sa grande

faiblesse d’esprit. Ces deux êtres exceptionnels ont confiance en moi,

une confiance absolue et ils n’ont jamais songé à m’accuser d’orgueil.

Certes, il est un peu ridicule de se défendre d’être un orgueilleux, et

pourtant je ne crois pas, en conscience, que ce soit là mon grand vice.

Mais il y a deux choses dont je suis bien sûr, la première, c’est que

j’ai reçu le don de «l’intelligence» des réalités profondes et la

deuxième, c’est qu’il me fut imposé, par surcroît, d’être le dépositaire

et le _confident_ d’un secret inouï que je ne puis communiquer à

personne,--fardeau écrasant, épouvantable, qui m’a souvent jeté par

terre ivre de douleur et suant la mort. Jeanne bien-aimée, comment

voudrais-tu qu’un homme aussi anormal trouvât sa place parmi les autres

hommes et ne leur parût pas un monstre d’orgueil,--quoi qu’il pût faire

et quoi qu’il pût dire? En 1882, après avoir été frappé de ce coup de

tonnerre qui fut l’immense malheur de ma vie, me voyant tout à coup

plongé dans les ténèbres, après avoir nagé dans la lumière, affolé de

désespoir, je devins positivement semblable à un fauve. Mes anciens amis

se souviennent de l’horrible désolation que je promenais partout et de

l’excessive amertume qui sortait de moi toutes les fois que je ne

parlais pas à un pauvre. Et lorsque dans l’espoir de gagner ma vie,

j’abordai le journalisme, lorsque je me vis forcé de regarder en face

l’abomination de ce monde, après avoir été saturé des splendeurs de

Dieu, mes écrits pouvaient-ils être autre chose--ma nature aidant--que

ce qu’ils furent en réalité: un vomissement et un anathème? Aujourd’hui

je me suis calmé, mon cœur s’est amolli, attendri, je ne suis plus le

même. Cependant il m’est impossible de me repentir de ces violences qui

me furent _imposées_ (relis la page 180 du _Désespéré_).

Ma Jeanne chérie, ma douce fiancée, tu es ma consolation, mon espérance

unique après Dieu qui t’a jetée dans mes bras. Voici les paroles

véritables sorties du fond du cœur de cet orgueilleux: Je suis un homme

très pauvre, très malheureux, très faible, très malade, très abandonné.

Je suis le dernier des indigents, un être qu’on foule aux pieds, un

mourant de la soif d’amour. Si tu venais à me manquer, tout me

manquerait à la fois. J’aime ton âme, ton esprit, ton corps et j’espère

que tout cela me sera donné, parce que nous nous marierons, parce que

j’ai un besoin infini de toi, parce que tu m’as été offerte et--que je

ne t’ai pas cherchée. Ta _protection_ m’est nécessaire et il faut, mon

Dieu! qu’elle ne se fasse pas trop attendre, car il me semble que je

suis un agonisant. Je t’ai parlé de moi comme d’un petit enfant. Je ne

sais ce qu’il faudrait dire pour exprimer ce que je sens. Ma tendresse

pour toi est sans bornes. Je suis ivre, je suis fou d’amour pour toi,

mon adorée. Je vais te voir tout à l’heure et l’idée qu’il ne me sera

pas possible de te serrer dans mes bras me crève le cœur. Tu me parles

d’attendre et je t’ai dit moi-même qu’il nous serait peut-être demandé

de souffrir. Cela commence déjà pour moi et je t’avoue que j’en suis

pénétré d’effroi, car ma vie a été trop dure et je suis aujourd’hui

presque sans force.

Si du moins, il m’arrivait quelque secours qui me permît de rester chez

moi et de me réfugier dans le travail et la prière, la patience me

serait plus facile. Pourquoi donc, _enfin_, Dieu ne me traiterait-il pas

avec douceur?

A toi, chérie, mille baisers,

Léon Bloy.

127, rue Blomet, 27 septembre 89.

Ma chère Jeanne, bien-aimée,

J’aurais dû et j’aurais voulu t’écrire hier. Je n’ai pu le faire. Pauvre

amie bénie qui aime si tendrement un malheureux homme si triste, dont tu

accompliras sans doute la rédemption, tu veux que je ne te cache rien de

ma vie. Je n’ai que peu de chose à ajouter à ma dernière lettre. Les

quatre premiers jours de la semaine ont été entièrement perdus pour le

travail. Il m’a fallu courir, la mort dans l’âme du matin au soir. La

journée d’hier, surtout, a été terrible. J’ai marché presque sans

interruption du matin au soir et je suis rentré chez moi ivre de fatigue

et de chagrin pour me réfugier dans le sommeil, dans le bienfaisant

sommeil qui est mon seul trésor et mon unique refuge contre

d’intolérables souffrances. Ce qui particulièrement crucifiait mon cœur,

c’était la crainte que... qui n’avaient reçu de moi, la veille, que ce

pain d’un seul jour, se trouvassent aujourd’hui même sans ressources,

puisque je n’avais rien pu découvrir ni rien envoyer. Un ami dont le

dévouement m’est connu et qui me sert d’intermédiaire près du marchand

dépositaire de mes lettres, n’avait pu se trouver à un rendez-vous où il

devait venir m’apporter un acompte sur cette misérable somme tant

espérée et je l’avais attendu vainement dans la plus torturante

angoisse. Il avait enfin fallu partir sans espérance et je ne saurais

t’exprimer, mon cher amour, ce qui se passait dans mon cœur. Je me

voyais abandonné de Dieu. Je me trompais cependant. J’ai reçu ce matin à

mon réveil une lettre de cet ami, m’informant qu’il avait envoyé

lui-même la somme qu’il n’avait pu venir m’apporter. Sa lettre contenait

en même temps quelque argent pour moi, toujours à titre d’avance sur la

négociation future. J’ai donc pu rester aujourd’hui rue Blomet, mais

pour souffrir, il est vrai, d’une autre manière. J’ai pris froid dans

toutes ces affreuses courses et je souffre beaucoup d’une fluxion, qui

m’a empêché d’écrire et de penser toute la matinée.

Cela n’est nullement dangereux, mais fort cruel et une très grande

patience est nécessaire.

Tu vois, ma Jeanne chérie, comme je perds mon temps et ma vie, du moins

en apparence, car il n’est pas possible de croire, en y songeant avec

attention, que ce soit perdre le temps, de subir la volonté de Dieu

exprimée dans des faits et des circonstances invincibles. Nous lui

demandons ce qui nous plaît et il nous donne _ce qu’il nous faut_; cela

fait, paraît-il, une grande différence.

Alors même que j’étais aussi près que possible du désespoir, et cela

m’est arrivé bien souvent, j’ai toujours pensé que j’avais une énorme

dette à payer qu’il fallait que j’acquittasse jusqu’à la dernière obole,

après quoi, j’aurais enfin la paix, mais qu’en attendant j’étais assuré,

malgré tous les dangers, de ne pas périr. Cette croyance inébranlable

est le fondement de mon espérance et m’a toujours soutenu.

Combien de temps encore, ô Seigneur?

Pourtant, ma très douce amie, mon cher cœur, j’ai le pressentiment que

le temps est proche et tu m’es apparue comme le signe de la délivrance

prochaine.

Comment t’exprimerai-je, ma colombe chérie, mon adorée, la joie, le

délire de joie que ta dernière lettre m’a donné ce matin? Ah! oui, je

suis aimé, bien aimé, je le vois, j’en suis profondément consolé, j’en

suis très fier aussi, mais non pas sans mélancolie quand je pense que tu

offres ta vie, pauvre petite, à un homme si dénué, si peu capable de te

rendre heureuse.

Mais non, il faut espérer quand même. Nous appartiendrons l’un à

l’autre, j’en suis sûr parce que je vois clairement qu’il le faut.

Ne crains rien, ma chérie, tout va s’arranger, je crois le deviner et

peut-être même qu’en nous donnant l’un à l’autre, Dieu qui a _voulu_

notre amour nous accordera par surcroît les biens de ce monde...

... Mais au milieu de notre joie, il ne faut pas oublier Dieu. Tu me

parles de ton église, pourquoi ne viendrais-tu pas prier dans la

mienne?... tu viendrais me retrouver vers 11 heures à l’église voisine

de ma maison. Je me place toujours dans une petite chapelle à droite du

grand autel dans le bas-côté. Tu me verrais de suite. Cela me rendrait

bien heureux.

Au revoir donc, ma bien-aimée.

Je t’aime beaucoup plus que moi-même.

Léon Bloy.

Lettres à sa fiancée · 第 9 / 20 题