C’est avec un serrement de cœur que je livre aux regards étrangers ces
_Lettres de Léon Bloy à sa Fiancée_.
Mon sentiment est analogue à celui du compositeur qui--laissant
s’échapper en harmonies la mélodie qui chantait dans son cœur--découvre
que son secret n’est plus à lui.
Mais Léon Bloy me le demande.
Je dois rendre témoignage. Ma vie n’a pas d’autre sens depuis qu’il est
mort.
C’est donc entendu: Ces lettres ne sont plus à moi. J’en ai été
l’occasion--c’est vrai--mais sa Parole doit aller plus loin, jusqu’à
l’âme inconnue qui l’attend quelque part et qui sera «la Fiancée de sa
pensée».
* * * * *
Pour comprendre l’importance, pour moi Danoise, de ma rencontre avec
Léon Bloy, au point de vue spirituel, il faut se rendre compte de
l’impossibilité pour tout Danois d’il y a cinquante ans, de connaître
l’Église.
La prohibition du culte catholique était restée en vigueur jusqu’au
milieu du siècle dernier. Donc, aucune église catholique dans tout le
Royaume, à l’exception d’une chapelle en Slesvig qui, par un privilège
spécial, n’avait cessé d’exister. Par conséquent, l’ignorance à l’égard
de la vraie foi était absolue. Dans les écoles on enseignait l’histoire
du point de vue protestant, faussée par les Allemands le long des
siècles.
Dès la Réforme, le peuple avait été trompé. Petit à petit, les autorités
ecclésiastiques catholiques furent remplacées par les réformateurs, on
omit volontairement les parties essentielles de la Messe et le culte
catholique fut aboli presque à l’insu des fidèles. Un rempart de
préjugés fut élevé contre l’Église à force de calomnies et le peuple
danois qui eut son époque héroïque aux temps catholiques croupissait
désormais dans les ténèbres envoyées par Luther.
Aujourd’hui, il y a moyen de s’instruire. On a construit des églises,
des ordres religieux ont été appelés par l’Évêque. Il est possible
maintenant, en Danemark, de connaître le catholicisme, ainsi que l’œuvre
des faussaires.
Pour moi le choix ne s’était pas posé. Il a fallu l’intervention directe
de Dieu. Ma soif de vérité a été miséricordieusement prise en
considération par l’Auteur de tout bien, tandis que tant d’autres ont
fermé les yeux sur ce monde sans avoir vu la vraie Lumière.
Après Dieu, c’est à Léon Bloy que je dois le bonheur inouï d’appartenir
à l’Église catholique romaine, d’avoir réintégré _la Maison_, c’est à
dire de connaître Marie: _domus aurea._ J’en rends témoignage devant
Dieu qui a bien voulu accepter l’offrande des mains de son serviteur.
Nous sommes un petit nombre, nous, qui avons été enfantés par sa douleur
et avant de poursuivre ce récit, je convie tous ceux qui ont connu Dieu
par lui d’offrir pour lui leur holocauste...
C’est à l’ombre de la Mort que nous nous sommes vus pour la première
fois. Il traversa ma route et j’eus l’impression qu’il n’était pas un
passant ordinaire.
Il marchait la tête baissée, un peu voûté comme un homme qui porte un
lourd fardeau. Son air était sombre. Il revenait du cercueil _fermé_ de
Villiers de l’Isle-Adam.
Le lendemain, nous nous rencontrâmes de nouveau. On me le présenta. Il
leva les yeux sur moi, me parla avec intérêt et me promit le
_Désespéré_.
«Vous verrez quel livre terrible», me dit l’amie commune chez qui eut
lieu notre première rencontre. «Qui est cet homme?» lui demandai-je,
restée seule avec elle. La réponse fut foudroyante, implacable dans son
absolu, me forçant à prendre parti immédiatement: «UN MENDIANT»,
fit-elle.
Voilà le Nom de Léon Bloy sur la terre qu’il a quittée:
_Terram miseriæ et tenebrarum ubi umbra mortis, et nullus ordo, sed
sempiternus horror inhabitat_ (Job, X, 22).
Les amis de Job n’ont pas changé depuis les siècles.
J’eus le pressentiment d’une énorme injustice et immédiatement mon cœur
vola vers cet homme qu’on livrait ainsi sans défense à la première
venue.
Ah! combien je me doutais peu de sa vraie place. Je remercie Dieu de me
l’avoir cachée. La grandeur seule qui émanait de lui m’a conquise,
l’ignominie dont on le couvrait m’a attirée, et sa grande douceur m’a
ravi le cœur. A aucun moment de notre vie sa bonté ne s’est démentie, et
j’affirme que l’injustice qui lui a été faite comme homme et comme
écrivain est monstrueuse, surnaturelle, privilège d’un Saint.
Je suis entrée dans sa vie au moment où plusieurs de ses amis (?) se
retiraient de lui, sans explication, comme d’un pestiféré. C’est une des
premières constatations que j’ai pu faire. Ceux qui restaient le
traitaient avec une supériorité écrasante. Quand je lui en fis la
remarque, et que j’exprimai mon étonnement de ce qu’il se laissait faire
ainsi, il haussait les épaules en disant: «C’est un peu par mépris.»
La première fois que j’eus l’occasion de me trouver seule avec Léon Bloy
fut un certain soir, chez les Coppée, qui me donnaient l’hospitalité,
tout au commencement de notre connaissance.
La vieille bonne l’ayant introduit, nous nous mîmes à causer, pendant
qu’il trempait un morceau de pain dans le vin offert par Augustine.
«Mademoiselle, vous me voyez dîner», me dit-il. Je n’avais jamais été en
contact immédiat avec le Pauvre, je le dis à ma honte, et l’idée qu’on
pouvait ne pas avoir de quoi dîner m’était étrangère. Je pris place dans
un fauteuil près de lui, et c’est alors que commença cette conversation
inoubliable qui était presque un monologue, où cet homme,
extraordinairement naïf, livra les secrets de sa vie à une pauvre fille
qui ne savait que l’écouter mais dont le cœur bondit vers lui d’un élan
irrésistible, quoique fort timide dans son expression.
Avant de nous quitter, j’osai lui faire cette remarque: «Comment cela se
fait-il, Monsieur, que vous, un homme supérieur, vous soyez catholique?»
«C’est peut-être à cause de cela que je le suis!» me répondit-il. Je me
tus, me rendant compte de mon ignorance.
Il me baisa la main, et nous nous séparâmes.
Le lendemain, je reçus la première lettre de Léon Bloy.
Jeanne Léon Bloy.
Paris, Fête de Saint-Michel Archange, 1921.