«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur
l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles
de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être
avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne
m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la
pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par conséquent moi aussi;
j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour
ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le _conjungo_, comme
on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux
médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma
femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit
rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque
chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'oeil, ce qui
n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse:
aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de
la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi,
j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour
deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a
perdu ce vieil oncle qu'elle avait; entre nous, je n'en suis pas fâché,
car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce
était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque
chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse?
Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle
terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille
comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour
son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien
ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être
volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne
m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe;
je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi
qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais
bien, jamais tenu à être un céladon, et encore bien moins depuis que je
suis marié.
«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...--Ah! tiens, de
l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, _d'être marié_!
entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma
femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle
fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu
l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite,
dès le premier jour de mes noces.
«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle
avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la
voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi
ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va presque jamais:
entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru
gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut
bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas _très forte_,
comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de
l'esprit; n'est-ce pas, Dumont?
«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi
qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la
fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma
femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une
poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah!
que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne,
était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par
farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa
campagne.
«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait
être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on
allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque
bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est
triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et
on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit.
Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme?
N'est-ce pas, Dumont?
«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce
défaut-là. Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de
change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y
méprendre, et lit si drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui
vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé
si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses,
des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre
Bercourt n'a plus osé revenir chez nous.
«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses
bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a
sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste
que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre
Bercourt d'un geste très insolent: _Monsieur demande si ses gens sont
là_. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud:
ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je
suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car ma femme a voulu
quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors,
voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je
ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai
imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait
monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son
anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me
_fasse_ de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le
prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a
fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si
j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est
une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont?
«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous nous couchons. Et à propos de
ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement
séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je
suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A
propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si
j'ai un premier)!
«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont;
viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta _Gazette des
Tribunaux_, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des
juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il
faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça,
elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet
pour les domestiques.
«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour
retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente
de Naples, si elle continue à être en baisse.
«Adolphe DE NOIRVILLE.»