MARIAGE.

M. de Noirville était encore en robe de chambre, occupé de regarder les

passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il était agréé.

--C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi.

--Tant mieux, répondit son client, car je m'étais dit: Si au bout d'un

mois, jour pour jour après ma présentation, elle me refuse, je

chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car _mamzelle_

d'Elmont n'est pas une beauté, mais elle a une petite figure chiffonnée

qui me revient assez; et puis, elle paraît avoir une très jolie

éducation, et être assez _bonne enfant_: seulement je ne lui crois pas

beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux

cela qu'une femme qui _jabotte_ comme une _pie borgne_. Il y aurait bien

encore quelque chose à redire, car elle a l'air bien maigre?

--Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat.

--Mais bah! reprit son client,--sa première couche l'engraissera, comme

on dit.

Ah çà! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car ça ne

prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier,

j'épouse la fille d'un marquis.

* * * * *

Les noces se firent et furent splendides, mais d'une splendeur

horriblement bourgeoise.

La corbeille et les diamants valaient bien cent mille écus.

Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par

conséquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les

yeux bien rouges en allant à l'autel.

Entre autres choses, elle pensait avec désespoir qu'il lui faudrait

quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, où se

rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche hôtel que M.

de Noirville avait déjà acheté dans la rue de Londres.

Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure

avec une effroyable facilité. En effet, que leur importe, qu'ont-ils

dans la pensée qui puisse les lier au passé, au présent ou à l'avenir?

En revenant de l'église, M. de Noirville fit voir à sa femme tout son

gros luxe, qu'elle admira médiocrement. Dans _son boudoir_, comme il

disait, elle trouva un nécessaire à écrire tout en or et surchargé de

pierreries.

M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment

satisfait, dit à Cécile:

--J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était

chez toi.

--Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée

de ce tutoiement si subit.

--Parbleu! c'est bien clair, je _te_ dis que j'ai remplacé cette vieille

machine à écrire que _tu_ avais envoyée ici.

--Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui

m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte

indéfinissable.

--Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est mon valet de chambre qui

profite de tous ces vieux rogatons.

--Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant.

--Console-_toi_, _tu_ n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant,

il ouvrit le nécessaire.

--Il y a là 20,000 fr., ce sont _tes_ épingles, _tu_ vois que je fais

bien les choses, chère amie.

--Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi

à tout prix le nécessaire de ma mère.

M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout

au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait

déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus.

Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque

idée, on comprendra s'il est au monde une position plus horrible que le

fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son

mari, dans son immense hôtel.

Et pourtant, aux yeux du monde _raisonnable_, que lui manquait-il pour

être heureuse?

La coucaratcha (II/III) · 第 52 / 55 题