Cécile d'Elmont était parfaitement née; son père, le marquis d'Elmont,
ayant perdu à la révolution une fortune qu'il avait réalisée presque
tout entière en valeurs sur l'État, ne trouva, dans l'indemnité, qu'une
fraction bien minime de ce qu'il possédait.
Chargé à cette époque d'une mission diplomatique fort importante, et
tenant à représenter dignement son pays, M. d'Elmont dépensa ainsi une
portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il
avait été forcé de contracter pendant l'émigration absorbèrent le reste,
et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvèrent réduites à une
pension fort médiocre.
La marquise d'Elmont ne survécut pas longtemps à la perte de son mari,
et Cécile fut confiée aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont,
excellent homme, colonel en retraite, qui s'était _rallié_ à l'empereur,
avait fait toutes ses campagnes, et rongé de blessures et de
rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnités à
lui avait en partie passé au jeu, ce dont il se repentit amèrement,
lorsqu'il se vit chargé de pourvoir à l'avenir de sa nièce.
Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces
physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont
l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent
dans la figure d'une femme autre chose qu'une régularité froide et
symétrique.
Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit
d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus
choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus
recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la
fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues
aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle
d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on
l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de
rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût
douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu
desquelles elle aimait à s'isoler.
Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la
rêverie et la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent
plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir;
enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour
tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait
jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe
plein de goût, tout le matériel de l'existence.
Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la
mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf,
avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et
des chefs-d'oeuvre de toutes les littératures.
Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique
langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à
l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait
ainsi son existence en contemplant les visions splendides de ce monde
intellectuel qu'elle évoquait.
Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle
était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et
sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa
mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile
demandait des consolations et l'oubli du présent.
Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son
oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville.
Ce jour-là, ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans
le parloir qui précédait sa chambre à coucher.
Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte
religieux.
Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté son ambassade, se voyant
presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or,
par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien
hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution,
voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger.
Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de
son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille:
c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le
vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg
Saint-Germain.
Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie
d'assurance.
Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers,
et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir
raconter à sa famille son enfance et sa jeunesse dans les mêmes lieux
où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes.
Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant,
et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour
jouir des derniers rayons du soleil.
Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations
de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins
muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait
ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à
des mains étrangères.
On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle
habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle
se garda de changer rien à ses dispositions.
Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait
d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de
_Boulle_, en faisaient les principaux ornements.
Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de
famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on
voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait
rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés
comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de
l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une
magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les
pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son
intimité.
Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient les fenêtres
ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias,
ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un
beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table
de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste,
rappelait un ami, une impression ou un souvenir.
Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un
antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant
l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se
mouiller de larmes.
Ce jour-là, nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont était loin de penser
à la demande qui la menaçait.
Assise dans le fauteuil de sa mère, elle lisait..., son beau front
appuyé sur sa main blanche et effilée, que les longues boucles de ses
cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle était vêtue d'une robe
blanche, et chaussée avec la plus minutieuse élégance d'un petit soulier
de satin noir, quoiqu'il fût encore de très bonne heure.
Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait
conservée depuis l'émigration, heurta à la porte du parloir, entra et
demanda à Cécile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son
frère) pouvait se présenter chez Mademoiselle.
Cécile répondit que oui.
La demande et la réponse furent faites en anglais; car mademoiselle
d'Elmont parlait à merveille l'anglais, l'italien et l'allemand.
--Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda
Cécile.
Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger.
Avant que de parler à sa nièce des intentions que lui avait manifestées
le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les
renseignements les plus minutieux sur ce prétendu, et, il faut le dire,
partout ils furent des plus satisfaisants.
En effet, sauf son origine, M. de Noirville était un homme fort
honorable, qui, par une économie bien entendue, avait presque doublé sa
fortune. D'un caractère facile, généreux sans prodigalité, ayant
toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait
eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manières sinon
distinguées, au moins décentes, monsieur de Noirville pouvait passer,
aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle _un
excellent parti_.
J'oubliais de dire qu'il était à peu près certain d'être nommé député
dans un département où il possédait d'immenses propriétés.
Des avantages aussi positifs avaient frappé le marquis d'Elmont, qui,
avouons-le, étant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas
le moins du monde le caractère de Cécile, et qui, voyant un homme jeune,
immensément riche, d'une figure agréable, demander la main de sa nièce,
éprouvait le plus vif désir de voir cette union se conclure.
Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui
dit brusquement:
--«Ma chère enfant, voilà ce qui arrive: un M. de Noirville, énormément
riche, jeune, beau et bon garçon, qui sera bientôt député, vous demande
en mariage. J'ai pris les renseignements, ils sont parfaits; seulement
son origine est assez commune, son père était un parvenu; mais, au temps
où nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce
garçon-là a l'espoir d'être député; une fois député, comme il est grand
propriétaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie
soit une bêtise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus
décent que celui de député... Quelles sont vos intentions, mon
enfant?...»
Cette proposition si inattendue et si étrange stupéfia Cécile, qui, à
vrai dire, était bien loin de songer à se marier. S'isolant le plus
possible de la réalité, elle s'était fait dans sa retraite un monde de
pensées, où elle vivait tout entière; aussi répondit-elle d'abord à son
oncle qu'elle ne voulait pas se marier.
«--C'est fort bien, mon enfant, dit le colonel; c'est fort bien quant à
présent; mais que demain je meure, à qui vous confier? Voulez-vous que
j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas être fixé sur
votre avenir que je voudrais voir si prospère et si beau? N'avez-vous
pas promis à votre mère de vous fier à moi pour assurer votre sort?...»
A ces raisons, Cécile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vît M. de
Noirville.
Le surlendemain, il fut présenté chez le marquis.
Au premier abord, M. de Noirville déplut souverainement à Cécile; et
après une conversation de cinq minutes, elle eut mesuré l'immense
intervalle qui les séparait; aussi, lorsque la première visite fut
terminée, elle déclara positivement à son oncle qu'elle aimerait mieux
mourir que d'épouser jamais M. de Noirville.
Ce dernier continua nonobstant à se présenter chez le marquis, et Cécile
persista plus que jamais dans ses refus.
En voyant la conduite de sa nièce, le colonel commença par se mettre en
colère, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa santé s'altéra
visiblement.
Aux yeux de cet excellent homme, Cécile passait pour folle et
extravagante, et il s'affligeait profondément de la voir, de gaîté de
coeur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir.
--Mais enfin, qu'a-t-il pour vous déplaire? Trouvez-lui un défaut, un
vice, et je me rends,--disait le colonel désespéré.--Est-ce son origine?
--Toutes les origines sont respectables quand elles sont honnêtes,
disait Cécile.
--Mais alors, qu'avez-vous à lui reprocher?
--Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable.
--Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?...
Cécile était dans une position cruelle. Son père et sa mère ne lui
eussent jamais fait cette question, ou plutôt n'eussent jamais songé à
M. de Noirville pour leur fille, eût-il été cent fois plus millionnaire
qu'il ne l'était.
Comment expliquer au colonel quel était le sentiment de répulsion qui
l'éloignait de ce prétendu, cela était au-delà du pouvoir de Cécile et
de l'intelligence de son oncle.
Mademoiselle d'Elmont se fût résignée à passer pour folle et fantasque,
si elle n'avait pas vu la santé de son oncle s'altérer par la peine
qu'il éprouvait. Aussi n'eût-elle pas le courage de résister à cette
douleur si profonde: elle se sacrifia.
Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit beaucoup rire le bon colonel,
qui s'écriait en se frottant les mains:--«Se sacrifier à deux cent mille
livres de rente et à un brave garçon qu'elle mènera comme elle
voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme
ceux-là...»