Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute
neuve dans la Chaussée-d'Antin.
C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une
profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle
fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées,
que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime,
mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un
portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent
tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette
maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait
vide, triste et déserte.
Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais
de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux,
sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet
ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est
tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être
extrêmement ridicules.
Ce jour-là, sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe
de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de
son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet
étourdissant quartier.
Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que _sur la rue_; car c'était
un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les
passants.
Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux
et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de
Noirville.
M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en
couleur, et atteignant à peine sa trentième année.
Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet;
mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les
humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet
l'avait changé pour celui d'une de ses terres, _Noirville_, qu'il
choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées
son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier, puis
démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions.
Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une
brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un
collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix
sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils
chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent
d'intérêt.
De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui
s'appelle un _cancre_ en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et
lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie
sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors
M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de
cinquante mille écus de rente.
Le tuteur du jeune héritier était un ami de son père, un homme qui,
s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon
fort bonne, au moins fort nombreuse.
Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le
dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit
comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de
cinquante mille écus de rente.
Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa
fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi
nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom.
Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez
grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son
père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta
tout-à-coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses, et,
chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti
d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement
d'ailleurs avec le reste.
En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un
cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier
de son département.
Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la
fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit
naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant
pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque
distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc,
sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre
délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance
et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que
ceux qu'on paie avec l'or.
Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait
enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un
banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.
Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de
façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses
amis disaient qu'il était _très bon enfant_; sa position de fortune lui
donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se
trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant
de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante.
Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de
Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder les
passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible
mélancolie était sur le point de l'accabler.
En effet, les événements les plus cruels semblèrent s'être réunis pour
le désoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'être décousus dans
une chasse, une fille d'Opéra, qu'il payait fort cher, avait pris la
fuite avec son coiffeur, et il s'était aperçu que son maître-d'hôtel le
volait.
En se promenant au bois, M. de Noirville réfléchit mûrement sur la
fatalité qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remédier
désormais à de pareilles mésaventures était de se marier. «Une fois
marié, se dit-il, je n'aurai plus besoin de maîtresse (car M. de
Noirville avait des principes fort arrêtés); ma femme s'occupera de ma
maison, et mon maître-d'hôtel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il
est probable que je me suis assez amusé, car, depuis deux mois, je
m'ennuie à crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout
seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il
faut que je me marie le plus tôt possible.»
Et le lendemain son notaire lui disait:--Puisque vous êtes assez galant
homme pour ne pas tenir à la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre
affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une très grande famille, jolie et
élevée dans la perfection. Ce soir même, j'en parlerai à son oncle, qui
sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine à la loterie qu'une telle
union.
Et, selon l'usage, parce qu'un imbécile avait été trompé par une
danseuse, volé par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voilà
que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve,
dès ce moment à peu près enchaîné au sort de cet homme auquel elle n'a
jamais pensé.