CHAPITRE X.

Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,--elles se tournèrent

naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que

valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir

pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il

savait un peu le monde maintenant,--il éprouvait une sorte de

satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la

séduction;--une de plus,--une de moins, disait-il,--qu'importe,..

autrefois,.. j'en étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas

contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi

encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de

ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens

inverse.--

Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son

fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique

secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et

dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers.

Car pendant son absence,--un de ses amis ayant occupé sa chambre,--avait

laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu

soigneux; ici un livre déchiré,--là des capsules pour amorcer un

fusil,.. là un vieux gant...

Enfin Albert secouait chaque tiroir,--en disant de son ami, dont le

moral lui paraissait connu;--diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à

l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au

reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa

morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il

est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est

pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,...

auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas,

il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par

amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je

donc, un petit papier,... une écriture de femme sans

doute;--l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un

autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal

reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce

que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria

Albert, en jetant la pétition avec violence.

Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.

Après quoi il pâlit,--blasphéma horriblement, et trépigna comme un

enfant en colère.

Voici pourquoi:

Le papier froissé,--c'était cette belle page de vertu et de dévouement

qu'il avait autrefois écrite à Emma.

Le petit papier couvert d'une écriture de femme,--c'était une lettre

d'Emma adressée à Alexandre,--qui s'était rencontré avec elle au

château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la

vertueuse fuite d'Albert.

Voici quelle était la lettre d'Emma:

«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,--et je croyais n'en

avoir plus aucun à te faire.--Tu veux donc lire ce chef-d'oeuvre

d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,--le voici, après

l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais

fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page

édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle

respire,--et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de

pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.

«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer

qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais

peut-être aimé à la folie;--mais il avait malheureusement un _vice_ que

nous ne pardonnons jamais en amour, _la vertu_.

«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu

contraire,--rassurez-vous,--adieu,--à cette nuit,--maudite lune qui se

couche si tard...»

Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous

répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.

--«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une

de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,--sur lesquelles il n'est

pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de

regagner un jour passé.

Une de ces fautes _irréparables_ dont le souvenir, au lieu de s'effacer

avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,--une de

ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,--parce que le

coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,--est encore

livré,--quand sa conduite est connue,--au mépris et aux railleries du

monde,--punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.

Aux railleries du monde,--oui ceci n'est malheureusement pas un

paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre

l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau

garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est

trouvé une fois,--une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui

lui a fait des avances beaucoup par curiosité,--et encore plus par

désir;--figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor

pareil,--une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal

élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune

fille, dont le premier il a fait battre le coeur... figurez-vous que

cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le

lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est

sauvé pour ne pas succomber!!!...

Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,--un niais,--je n'en

voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon

notaire,--à la bonne heure.

Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait

la représentation,--classe ce qui est bien ou mal,--reçu ou blâmé.

Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit--méprisera profondément

le vertueux Albert,--le méprisera comme homme du monde,--et on a beau

dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,--on y compte,--on y

croit,--on s'en pare, et d'être réputé _un homme bien moral_ par un

épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu--ne

dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.

Maintenant qu'on dise à ce même monde:--l'Albert d'autrefois a quelque

peu vécu.----Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un

autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.--Aussi

maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond;

car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a

toujours devant les yeux--ces charmes ravissants qui pouvaient être à

lui--et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte

susceptibilité.--Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi

encore une fois par ce remords implacable.

Le monde répondra:--cela prouve qu'il a au moins le sens commun.--Péché

avoué est à moitié pardonné;--qu'il ne recommence plus, et l'on verra...

Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille

énormité.

Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet

aphorisme qui est peut-être désolant,--mais qui avant tout est vrai, je

crois.--

--On se repent toujours du bien qu'on a fait,--et l'on regrette souvent

le mal qu'on aurait pu faire,--ou mieux,--disons avec la

Rochefoucault.--

_Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de

haine, que nos bonnes qualités._

La coucaratcha (II/III) · 第 38 / 55 题