Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la
philanthropie.
Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je
te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature!
ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques
coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour
vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des
vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes
inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la
nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la
France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait
Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit
de ratine, et sa veste piquée.
Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette
ridicule et mesquine industrie _d'eux autres_ civilisés.
Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il
tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait
parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de
Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île
Hatouhougou.
Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de
rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre
inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite
écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans
les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais,
et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait
probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée
autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix
de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet
ornement étant de mauvais goût.
Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri
sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de
l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un
troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de
grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la
croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.
Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans
une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon
égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et
Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.
A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche
inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un
quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude
fit un bond énorme de surprise.
Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une
pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit
galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés
à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était
chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et
obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position
de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un
terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles
de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.
Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre
que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie
rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents
noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue,
hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de
coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête
dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur,
vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.
Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées
tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte
acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence
des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit
mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois,
les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à
l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal,
l'homme de la nature.
Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné
devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux
habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions
sociales qu'il voulait fuir.
On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été
entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se
relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au
milieu des reins.
Et les deux égaux arrivèrent aux cases.
Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût
indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute,
peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres,
case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale,
s'il en fut.
C'était la case de Toa-Ka-Magarow.
Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature,
descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez
proche de l'habitation du chef.
Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.
Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou,
auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits
d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.
Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude
subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement
intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.
Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le
parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit
des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une
espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le
portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en
roseaux.
Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait
Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes,
et commençait à perdre la tête de terreur.
Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.
Au-dessous du poteau était une auge de pierre.
Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières.
Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir
despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude
Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson.
Et le sang du clerc coula dans l'urne.
Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une
rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre,
et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et
d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une
soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps
en moins d'une seconde.
Et dans l'espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla
voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient
autour de lui en poussant de singuliers cris.
Et il ne lui sembla plus rien.
Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la
nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir
respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie
la plus délicate de l'individu.