CHAPITRE IV.

Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la

philanthropie.

Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je

te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature!

ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques

coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour

vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des

vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes

inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la

nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la

France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait

Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit

de ratine, et sa veste piquée.

Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette

ridicule et mesquine industrie _d'eux autres_ civilisés.

Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il

tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait

parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de

Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île

Hatouhougou.

Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de

rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre

inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite

écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans

les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais,

et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait

probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée

autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix

de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet

ornement étant de mauvais goût.

Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri

sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de

l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un

troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de

grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la

croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.

Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans

une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon

égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et

Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.

A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche

inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un

quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude

fit un bond énorme de surprise.

Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une

pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit

galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés

à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était

chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et

obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position

de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un

terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles

de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.

Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre

que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie

rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents

noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue,

hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de

coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête

dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur,

vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.

Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées

tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte

acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence

des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit

mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois,

les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à

l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal,

l'homme de la nature.

Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné

devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux

habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions

sociales qu'il voulait fuir.

On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été

entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se

relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au

milieu des reins.

Et les deux égaux arrivèrent aux cases.

Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût

indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute,

peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres,

case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale,

s'il en fut.

C'était la case de Toa-Ka-Magarow.

Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature,

descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez

proche de l'habitation du chef.

Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.

Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou,

auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits

d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.

Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude

subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement

intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.

Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le

parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit

des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une

espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le

portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en

roseaux.

Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait

Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes,

et commençait à perdre la tête de terreur.

Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.

Au-dessous du poteau était une auge de pierre.

Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières.

Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir

despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude

Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson.

Et le sang du clerc coula dans l'urne.

Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une

rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre,

et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et

d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une

soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps

en moins d'une seconde.

Et dans l'espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla

voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient

autour de lui en poussant de singuliers cris.

Et il ne lui sembla plus rien.

Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la

nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir

respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie

la plus délicate de l'individu.

La coucaratcha (II/III) · 第 25 / 55 题