--«Oui, vraiment. Je vous le montrerais bien, mais cela ne me servirait
de rien. On n'en fait pas sortir assez de cette façon.»
Et elle se tut.
Le convoi s'arrêtait à une halte. Debout, près d'une barrière, une
femme tenait en ses bras un jeune enfant qui pleurait. Elle était
maigre et déguenillée.
La nourrice la regardait. Elle dit d'un ton compatissant: «En voilà
une encore que je pourrais soulager. Et le petit aussi pourrait me
soulager. Tenez, je ne suis pas riche, puisque je quitte ma maison,
et mes gens, et mon chéri dernier pour me mettre en place; mais je
donnerais encore bien cinq francs pour avoir cet enfant-là dix minutes
et lui donner le sein. Ça le calmerait, et moi donc. Il me semble que
je renaîtrais.»
Elle se tut encore. Puis elle passa plusieurs fois sa main brûlante sur
son front où coulait la sueur. Et elle gémit: «Je ne peux plus tenir.
Il me semble que je vais mourir.» Et, d'un geste inconscient, elle
ouvrit tout à fait sa robe.
Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la
pauvre femme geignait: «Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! Qu'est-ce que je
vais faire?»
Le train s'était remis en marche et continuait sa route au milieu des
fleurs qui exhalaient leur haleine pénétrante des soirées tièdes.
Quelquefois, un bateau de pêche semblait endormi sur la mer bleue, avec
sa voile blanche immobile, qui se reflétait dans l'eau comme si une
autre barque se fût trouvée la tête en bas.
Le jeune homme, troublé, balbutia: «Mais... madame... je pourrais
vous... vous soulager.»
Elle répondit d'une voix brisée: «Oui, si vous voulez. Vous me rendrez
bien service. Je ne puis plus tenir, je ne puis plus.»
Il se mit à genoux devant elle; et elle se pencha vers lui, portant
vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein.
Dans le mouvement qu'elle fit en le prenant de ses deux mains pour le
tendre vers cet homme, une goutte de lait apparut au sommet. Il la but
vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ses
lèvres. Et il se mit à téter d'une façon goulue et régulière.
Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu'il
serrait pour l'approcher de lui; et il buvait à lentes gorgées avec un
mouvement de cou, pareil à celui des enfants.
Soudain elle dit: «En voilà assez pour celui-là, prenez l'autre
maintenant.»
Et il prit l'autre avec docilité.
Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle
respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines
des fleurs mêlées aux souffles d'air que le mouvement du train jetait
dans les wagons.