Cachelin se chargea d'annoncer au ministère que son gendre était
malade; et le ménage Lesable, renseigné par un pharmacien voisin,
sonnait à une heure précise à la porte du docteur Lefilleul, auteur de
plusieurs ouvrages sur l'hygiène de la génération.
Ils entrèrent dans un salon blanc à filets d'or, mal meublé, qui
semblait nu et inhabité malgré le nombre des sièges. Ils s'assirent.
Lesable se sentait ému, tremblant, honteux aussi. Leur tour vint et
ils pénétrèrent dans une sorte de bureau où les reçut un gros homme de
petite taille, cérémonieux et froid.
Il attendit qu'ils s'expliquassent; mais Lesable ne s'y hasardait
point, rouge jusqu'aux oreilles. Sa femme alors se décida, et, d'une
voix tranquille, en personne résolue à tout pour arriver à son but:
«Monsieur, nous venons vous trouver parce que nous n'avons pas
d'enfants. Une grosse fortune en dépend pour nous.»
La consultation fut longue, minutieuse et pénible. Seule Cora ne
semblait point gênée, se prêtait à l'examen attentif du médecin en
femme qu'anime et que soutient un intérêt plus haut.
Après avoir étudié pendant près d'une heure les deux époux, le
praticien ne se prononça pas.
«Je ne constate rien, dit-il, rien d'anormal, ni rien de spécial. Le
cas, d'ailleurs, se présente assez fréquemment. Il en est des corps
comme des caractères. Lorsque nous voyons tant de ménages disjoints
pour incompatibilité d'humeur, il n'est pas étonnant d'en voir
d'autres stériles pour incompatibilité physique. Madame me paraît
particulièrement bien constituée et apte à la génération. Monsieur,
de son côté, bien que ne présentant aucun caractère de conformation en
dehors de la règle, me semble affaibli, peut-être même par suite de
son excessif désir de devenir père. Voulez-vous me permettre de vous
ausculter?»
Lesable, inquiet, ôta son gilet et le docteur colla longtemps son
oreille sur le thorax et dans le dos de l'employé, puis il le tapota
obstinément depuis l'estomac jusqu'au cou et depuis les reins jusqu'à
la nuque.
Il constata un léger trouble au premier temps du cœur, et même une
menace du côté de la poitrine.
«Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C'est
de l'anémie, de l'épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore
insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables.»
Lesable, blême d'angoisse, demanda une ordonnance. On lui prescrivit un
régime compliqué. Du fer, des viandes rouges, du bouillon dans le jour,
de l'exercice, du repos et un séjour à la campagne pendant l'été. Puis
le docteur leur donna des conseils pour le moment où il irait mieux. Il
leur indiqua des pratiques usitées dans leur cas et qui avaient souvent
réussi.
La consultation coûta quarante francs.
Lorsqu'ils furent dans la rue, Cora prononça, pleine de colère sourde
et prévoyant l'avenir: «Me voilà bien lotie, moi!»
Il ne répondit pas. Il marchait dévoré de craintes, recherchant
et pesant chaque parole du docteur. Ne l'avait-il pas trompé?
Ne l'avait-il pas jugé perdu? Il ne pensait guère à l'héritage,
maintenant, et à l'enfant! Il s'agissait de sa vie!
Il lui semblait entendre un sifflement dans ses poumons et sentir son
cœur battre à coups précipités. En traversant les Tuileries il eut une
faiblesse et désira s'asseoir. Sa femme, exaspérée, resta debout près
de lui pour l'humilier, le regardant de haut en bas avec une pitié
méprisante. Il respirait péniblement, exagérant l'essoufflement qui
provenait de son émotion; et les doigts de la main gauche sur le pouls
du poignet droit, il comptait les pulsations de l'artère.
Cora, qui piétinait d'impatience, demanda: «Est-ce fini, ces
manières-là? Quand tu seras prêt?» Il se leva, comme se lèvent les
victimes, et se remit en route sans prononcer une parole.
Quand Cachelin apprit le résultat de la consultation, il ne modéra
point sa fureur. Il gueulait: «Nous voilà propres, ah bien! nous voilà
propres.» Et il regardait son gendre avec des yeux féroces, comme s'il
eût voulu le dévorer.
Lesable n'écoutait pas, n'entendait pas, ne pensant plus qu'à sa santé,
à son existence menacée. Ils pouvaient crier, le père et la fille, ils
n'étaient pas dans sa peau, à lui, et, sa peau, il la voulait garder.
Il eut des bouteilles de pharmacien sur sa table, et il dosait, à
chaque repas, les médicaments, sous les sourires de sa femme et les
rires bruyants de son beau-père. Il se regardait dans la glace à tout
instant, posait à tout moment la main sur son cœur pour en étudier les
secousses, et il se fit faire un lit dans une pièce obscure qui servait
de garde-robe, ne voulant plus se trouver en contact charnel avec Cora.
Il éprouvait pour elle, maintenant, une haine apeurée, mêlée de mépris
et de dégoût. Toutes les femmes, d'ailleurs, lui apparaissaient à
présent comme des monstres, des bêtes dangereuses, ayant pour mission
de tuer les hommes; et il ne pensait plus au testament de tante
Charlotte que comme on pense à un accident passé dont on a failli
mourir.
Des mois encore s'écoulèrent. Il ne restait plus qu'un an avant le
terme fatal.
Cachelin avait accroché dans la salle à manger un énorme calendrier
dont il effaçait un jour chaque matin, et l'exaspération de son
impuissance, le désespoir de sentir de semaine en semaine lui échapper
cette fortune, la rage de penser qu'il lui faudrait trimer encore
au bureau, et vivre ensuite avec une retraite de deux mille francs,
jusqu'à sa mort, le poussaient à des violences de paroles qui, pour
moins que rien, seraient devenues des voies de fait.
Il ne pouvait regarder Lesable sans frémir d'un besoin furieux de
le battre, de l'écraser, de le piétiner. Il le haïssait d'une haine
désordonnée. Chaque fois qu'il le voyait ouvrir la porte, entrer, il
lui semblait qu'un voleur pénétrait chez lui, qui l'avait dépouillé
d'un bien sacré, d'un héritage de famille. Il le haïssait plus qu'on
ne hait un ennemi mortel, et il le méprisait en même temps pour sa
faiblesse, et surtout pour sa lâcheté, depuis qu'il avait renoncé à
poursuivre l'espoir commun par crainte pour sa santé.
Lesable, en effet, vivait plus séparé de sa femme que si aucun lien ne
les eût unis. Il ne l'approchait plus, ne la touchait plus, évitait
même son regard, autant par honte que par peur.
Cachelin, chaque jour, demandait à sa fille: «Eh bien, ton mari
s'est-il décidé?»