Et Pitolet répliqua: «Patience! patience! il le sera avant nous tous.»

M. Cachelin ne s'était pas remis à écrire. On eût dit qu'une pensée

fixe l'obsédait. Il demanda encore: «Il a un bel avenir, ce garçon-là!»

Et Maze murmura d'un ton dédaigneux: «Pour ceux qui jugent le ministère

une carrière--oui.--Pour les autres--c'est peu...»

Pitolet l'interrompit: «Vous avez peut-être l'intention de devenir

ambassadeur?»

L'autre fit un geste impatient: «Il ne s'agit pas de moi. Moi, je m'en

fiche! Cela n'empêche que la situation de chef de bureau ne sera jamais

grand'chose dans le monde.»

Le père Savon, l'expéditionnaire, n'avait point cessé de copier. Mais

depuis quelques instants, il trempait coup sur coup sa plume dans

l'encrier, puis l'essuyait obstinément sur l'éponge imbibée d'eau qui

entourait le godet, sans parvenir à tracer une lettre. Le liquide noir

glissait le long de la pointe de métal et tombait, en pâtés ronds, sur

le papier. Le bonhomme, effaré et désolé, regardait son expédition

qu'il lui faudrait recommencer, comme tant d'autres depuis quelque

temps, et il dit, d'une voix basse et triste:

«Voici encore de l'encre falsifiée!...»

Un éclat de rire violent jaillit de toutes les bouches. Cachelin

secouait la table avec son ventre; Maze se courbait en deux comme s'il

allait entrer à reculons dans la cheminée; Pitolet tapait du pied,

toussait, agitait sa main droite comme si elle eût été mouillée, et

Boissel lui-même étouffait, bien qu'il prît généralement les choses

plutôt au tragique qu'au comique.

Mais le père Savon, essuyant enfin sa plume au pan de sa redingote,

reprit: «Il n'y a pas de quoi rire. Je suis obligé de refaire deux ou

trois fois tout mon travail.»

Il tira de son buvard une autre feuille, ajusta dedans son transparent

et recommença l'en-tête: «Monsieur le ministre et cher collègue...» La

plume maintenant gardait l'encre et traçait les lettres nettement. Et

le vieux reprit sa pose oblique et continua sa copie.

Les autres n'avaient point cessé de rire. Ils s'étranglaient. C'est

que depuis bientôt six mois on continuait la même farce au bonhomme,

qui ne s'apercevait de rien. Elle consistait à verser quelques gouttes

d'huile sur l'éponge mouillée pour décrasser les plumes. L'acier, se

trouvant ainsi enduit de liquide gras, ne prenait plus l'encre; et

l'expéditionnaire passait des heures à s'étonner et à se désoler, usait

des boîtes de plumes et des bouteilles d'encre, et déclarait enfin que

les fournitures de bureau étaient devenues tout à fait défectueuses.

Alors la charge avait tourné à l'obsession et au supplice. On mêlait

de la poudre de chasse au tabac du vieux, on versait des drogues dans

sa carafe d'eau, dont il buvait un verre de temps en temps, et on lui

avait fait croire que, depuis la Commune, la plupart des matières d'un

usage courant avaient été falsifiées ainsi par les socialistes, pour

faire du tort au gouvernement et amener une révolution.

Il en avait conçu une haine effroyable contre les anarchistes, qu'il

croyait embusqués partout, cachés partout, et une peur mystérieuse d'un

inconnu voilé et redoutable.

Mais un coup de sonnette brusque tinta dans le corridor. On le

connaissait bien, ce coup de sonnette rageur du chef, M. Torchebeuf;

et chacun s'élança vers la porte pour regagner son compartiment.

Cachelin se remit à enregistrer, puis il posa de nouveau sa plume et

prit sa tête dans ses mains pour réfléchir.

Il mûrissait une idée qui le tracassait depuis quelque temps. Ancien

sous-officier d'infanterie de marine réformé après trois blessures

reçues, une au Sénégal et deux en Cochinchine, et entré au ministère

par faveur exceptionnelle, il avait eu à endurer bien des misères, des

duretés et des déboires dans sa longue carrière d'infime subordonné;

aussi considérait-il l'autorité, l'autorité officielle, comme la

plus belle chose du monde. Un chef de bureau lui semblait un être

d'exception, vivant dans une sphère supérieure; et les employés dont il

entendait dire: «C'est un malin, il arrivera vite», lui apparaissaient

comme d'une autre race, d'une autre nature que lui.

Il avait donc pour son collègue Lesable une considération supérieure

qui touchait à la vénération, et il nourrissait le désir secret, le

désir obstiné de lui faire épouser sa fille.

Elle serait riche un jour, très riche. Cela était connu du ministère

tout entier, car sa sœur à lui, Mlle Cachelin, possédait un million,

un million net, liquide et solide, acquis par l'amour, disait-on, mais

purifié par une dévotion tardive.

La vieille fille, qui avait été galante, s'était retirée avec cinq

cent mille francs, qu'elle avait plus que doublés en dix-huit ans,

grâce à une économie féroce et à des habitudes de vie plus que

modestes. Elle habitait depuis longtemps chez son frère, demeuré veuf

avec une fillette, Coralie; mais elle ne contribuait que d'une façon

insignifiante aux dépenses de la maison, gardant et accumulant son or,

et répétant sans cesse à Cachelin: «Ça ne fait rien, puisque c'est pour

ta fille, mais marie-la vite, car je veux voir mes petits-neveux. C'est

elle qui me donnera cette joie d'embrasser un enfant de notre sang.»

La chose était connue dans l'administration; et les prétendants ne

manquaient point. On disait que Maze lui-même, le beau Maze, le lion du

bureau, tournait autour du père Cachelin avec une intention visible.

Mais l'ancien sergent, un roublard qui avait roulé sous toutes les

latitudes, voulait un garçon d'avenir, un garçon qui serait chef et

qui reverserait de la considération sur lui, César, le vieux sous-off.

Lesable faisait admirablement son affaire, et il cherchait depuis

longtemps un moyen de l'attirer chez lui.

Tout d'un coup, il se dressa en se frottant les mains. Il avait trouvé.

Il connaissait bien le faible de chacun. On ne pouvait prendre Lesable

que par la vanité, la vanité professionnelle. Il irait lui demander sa

protection comme on va chez un sénateur ou chez un député, comme on va

chez un haut personnage.

N'ayant point eu d'avancement depuis cinq ans, Cachelin se considérait

comme bien certain d'en obtenir un cette année. Il ferait donc semblant

de croire qu'il le devait à Lesable et l'inviterait à dîner comme

remerciement.

Aussitôt son projet conçu, il en commença l'exécution. Il décrocha

dans son armoire son veston de rue, ôta le vieux, et, prenant toutes

les pièces enregistrées qui concernaient le service de son collègue,

il se rendit au bureau que cet employé occupait tout seul, par faveur

spéciale, en raison de son zèle et de l'importance de ses attributions.

Le jeune homme écrivait sur une grande table, au milieu de dossiers

ouverts et de papiers épars, numérotés avec de l'encre rouge ou bleue.

Dès qu'il vit entrer le commis d'ordre, il demanda, d'un ton familier

où perçait une considération: «Eh bien, mon cher, m'apportez-vous

beaucoup d'affaires?

--Oui, pas mal. Et puis je voudrais vous parler.

--Asseyez-vous, mon ami, je vous écoute.

Cachelin s'assit, toussota, prit un air troublé, et, d'une voix mal

assurée: «Voici ce qui m'amène, monsieur Lesable. Je n'irai pas par

quatre chemins. Je serai franc comme un vieux soldat. Je viens vous

demander un service.

--Lequel?

--En deux mots. J'ai besoin d'obtenir mon avancement cette année. Je

n'ai personne pour me protéger, moi, et j'ai pensé à vous.»

Lesable rougit un peu, étonné, content, plein d'une orgueilleuse

confusion. Il répondit cependant:

«Mais je ne suis rien ici, mon ami. Je suis beaucoup moins que vous qui

allez être commis principal. Je ne puis rien. Croyez que...»

Cachelin lui coupa la parole avec une brusquerie pleine de respect:

«Tra la la. Vous avez l'oreille du chef, et si vous lui dites un

mot pour moi, je passe. Songez que j'aurai droit à ma retraite dans

dix-huit mois, et cela me fera cinq cents francs de moins si je

n'obtiens rien au premier janvier. Je sais bien qu'on dit: «Cachelin

n'est pas gêné, sa sœur a un million.» Ça, c'est vrai, que ma sœur a

un million, mais il fait des petits son million, et elle n'en donne

pas. C'est pour ma fille, c'est encore vrai; mais, ma fille et moi,

ça fait deux. Je serai bien avancé, moi, quand ma fille et mon gendre

rouleront carrosse, si je n'ai rien à me mettre sous la dent. Vous

comprenez la situation, n'est-ce pas?»

Lesable opina du front: «C'est juste, très juste, ce que vous dites là.

Votre gendre peut n'être pas parfait pour vous. Et on est toujours bien

aise d'ailleurs de ne rien devoir à personne. Enfin je vous promets

de faire mon possible, je parlerai au chef, je lui exposerai le cas,

j'insisterai s'il le faut. Comptez sur moi!»

Cachelin se leva, prit les deux mains de son collègue, les serra

en les secouant d'une façon militaire; et il bredouilla: «Merci,

merci, comptez que si je rencontre jamais l'occasion..... Si je peux

jamais.....» Il n'acheva pas, ne trouvant point de fin pour sa phrase,

et il s'en alla en faisant retentir par le corridor son pas rythmé

d'ancien troupier.

Mais il entendit de loin une sonnette irritée qui tintait, et il se

mit à courir, car il avait reconnu le timbre. C'était le chef, M.

Torchebeuf, qui demandait son commis d'ordre.

Huit jours plus tard, Cachelin trouva un matin sur son bureau une

lettre cachetée qui contenait ceci:

«Mon cher collègue, je suis heureux de vous annoncer que le ministre,

sur la proposition de notre directeur et de notre chef, a signé hier

votre nomination de commis principal. Vous en recevrez demain la

notification officielle. Jusque-là vous ne savez rien, n'est-ce pas?

«Bien à vous,

«LESABLE.»

César courut aussitôt au bureau de son jeune collègue, le remercia,

s'excusa, offrit son dévouement, se confondit en gratitude.

On apprit en effet, le lendemain, que MM. Lesable et Cachelin avaient

chacun un avancement. Les autres employés attendraient une année

meilleure et toucheraient, comme compensation, une gratification qui

variait entre cent cinquante et trois cents francs.

M. Boissel déclara qu'il guetterait Lesable au coin de sa rue, à

minuit, un de ces soirs, et qu'il lui administrerait une rossée à le

laisser sur place. Les autres employés se turent.

Le lundi suivant, Cachelin, dès son arrivée, se rendit au bureau de son

protecteur, entra avec solennité et d'un ton cérémonieux: «J'espère

que vous voudrez bien me faire l'honneur de venir dîner chez nous à

l'occasion des Rois. Vous choisirez vous-même le jour.»

Le jeune homme, un peu surpris, leva la tête et planta ses yeux dans

les yeux de son collègue; puis il répondit, sans détourner son regard

pour bien lire la pensée de l'autre: «Mais, mon cher, c'est que... tous

mes soirs sont promis d'ici quelque temps.»

Cachelin insista, d'un ton bonhomme: «Voyons, ne nous faites pas le

chagrin de nous refuser après le service que vous m'avez rendu. Je vous

en prie, au nom de ma famille et au mien.»

Lesable, perplexe, hésitait. Il avait compris, mais il ne savait que

répondre, n'ayant pas eu le temps de réfléchir et de peser le pour et

le contre. Enfin, il pensa: «Je ne m'engage à rien en allant dîner,»

et il accepta d'un air satisfait en choisissant le samedi suivant. Il

ajouta, souriant: «pour n'avoir pas à me lever trop tôt le lendemain.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10 · 第 14 / 94 题