XXXVI

Marguerite était assise dans le salon plein de roses et de muguets, et

refusait de partir. Sa mère la conjurait.

--Mon enfant, pense à ce qu’il souffre, à ce qu’il a montré de bonté,

reviens. Maintenant tu ne peux plus être utile à rien.

Une lassitude profonde, un découragement désolé étaient au cœur de la

jeune femme. La vie lui était apparue si peu de chose, si irréelle, si

éphémère! Entre l’instant où dans un baiser elle avait retrouvé le goût

du bonheur, et celui où les lèvres qui s’étaient attachées aux siennes

étaient devenues froides, il y avait eu quelques heures seulement!

Qu’était la vie? Quelques heures aussi, et pourquoi fallait-il tant

lutter?

Elle écoutait sa mère, non insensible, mais incapable d’agir, n’ayant

qu’un besoin, celui d’être laissée seule; elle fermait les yeux et se

refusait à répondre.

Madame Mustel était désespérée.

Discrètement on frappa à la porte. Marguerite n’y fit aucune attention,

mais madame Mustel alla ouvrir elle-même. Justin l’attira au dehors et

lui murmura:

--Que dois-je faire, madame? madame Varèze est là.

Dans son étonnement, madame Mustel répéta un peu haut:

--Madame Varèze?

Marguerite entendit et se leva.

--Faites entrer, dit-elle; faites-la entrer ici.

--Tu veux la voir? demanda madame Mustel stupéfaite.

--Oui, oui.

Madame Varèze parut, pâle et les yeux cernés. Marguerite,

impétueusement, alla à sa rencontre, et en silence elles s’étreignirent.

Puis toutes deux se mirent à pleurer.

--Comment avez-vous su?... interrogea Marguerite, les yeux brillants.

--Il m’a écrit pour me remercier... le soir où vous êtes venue; on m’a

porté la lettre ce matin... avec la nouvelle... Il en avait donné

l’ordre, paraît-il.

Alors Marguerite cria sa douleur; elle jeta d’une voix déchirée les

phrases, toujours les mêmes et toujours vraies, qui disent le désespoir

de l’adieu éternel.

Madame Varèze l’écoutait, et quand, épuisée, Marguerite se tut, dit

doucement:

--Voulez-vous rentrer avec moi?

--Chez vous?

--Oui, si vous le voulez, pendant un jour ou deux peut-être.

--Marguerite, ton mari? intervint madame Mustel.

--J’irai avec madame Varèze puisqu’elle le veut bien... je ne peux pas

le rencontrer encore... c’est impossible.

--Oui, venez, dit madame Varèze, nous vous aimerons bien, Marguerite.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et il fut fait ainsi. Après une prière au pied du lit, où dormait

Albert, les deux femmes, chacune avec sa blessure au cœur, s’en allèrent

ensemble.

La vie recommençait. Un peu de temps, et la mère prendra le dessus de

l’amante: l’enfant rappellera celle qui lui a donné la vie.

Et l’enfant, sans doute, la rendra au père. Celui qui a su pardonner

saura se faire aimer.

Mai 1902.

Retour du flot · 第 39 / 40 题