XV

Peu à peu, Albert d’Estanger reprenait à l’espérance.

Partis pour un mois, lui avait-on dit? Qu’est-ce qu’un mois? Elle ne

pouvait pas s’éloigner à jamais. Elle rentrerait à Paris, et il

trouverait bien le moyen de la joindre.

Elle viendrait dans ce salon tout illuminé de son image, il était

impossible qu’elle ne vînt pas. Trop de souvenirs la liaient à lui. Il

serait heureux de nouveau; cette créature qui lui avait appartenu, qui

lui appartenait, serait encore sienne. En attendant il fallait vivre, ne

pas se décourager; il se sentait malade, mais il lutterait, et consolé

par Marguerite il guérirait.

Sous l’influence de cet espoir, il sortait, essayant de se distraire, de

se reprendre à la vie extérieure. De temps en temps il retrouvait un

visage connu: il échangeait une poignée de main plus ou moins cordiale;

il trouvait plaisir à revoir ceux qui avaient connu Marguerite, et il

s’étonnait presque que personne ne lui parlât d’elle.

Un soir, il était aux fauteuils d’orchestre au Gymnase, écoutant non pas

tant ce qui se disait sur la scène que ses propres pensées. Il s’amusait

à scruter les visages des femmes, étonné de son absolu détachement. «Je

me croirais fini, et bien fini, se disait-il, s’il n’y avait Marguerite;

mais son visage, à elle, ne me laisse pas glacé et mort. Je veux la

voir.»

Il se tenait debout pendant un entr’acte, appuyé au rang de fauteuils

devant lui, la lorgnette sur les yeux, quand il s’entendit appeler.

--Monsieur d’Estanger!

Il abaissa sa lorgnette. Une jeune femme, extrêmement parée, s’était

avancée jusqu’à la stalle vide, à côté de la sienne, et lui tendait la

main en souriant; elle était suivie d’une toute jeune fille aussi

élégante qu’elle-même.

--Comment! madame Varèze? dit d’Estanger avec un affectueux

empressement, en prenant la main qui se tendait cordiale.

--Oui, et vous n’aviez pas l’air de me reconnaître du tout, et vous ne

reconnaissez pas non plus Odette. Eh bien, c’est elle, devenue une

grande personne.

Et la mère, avec un mouvement de fierté, se penchait en arrière pour

mieux laisser voir sa fille. Un beau sourire, des dents blanches qui

étincelèrent, et la jeune main à son tour s’offrit.

--Non, par exemple; je ne reconnais pas du tout, mais du tout,

mademoiselle Odette.

Madame Varèze riait et se casait dans la stalle qu’elle avait usurpée,

tournant vers son interlocuteur un visage légèrement fatigué, mais

gracieux, spirituel, charmant.

--Elle a grandi, n’est-ce pas? Et moi, j’ai vieilli. Et vous? D’où

sortez-vous? D’où venez-vous? Voilà un siècle que vous êtes disparu.

Avouez que je suis bonne de me souvenir de vous.

--Vous avez toujours été une personne délicieuse, madame.

--Et vous, toujours un flatteur. Sincèrement, cela me fait grand plaisir

de vous revoir. Vous me rappelez de bons moments de ma vie; je n’ai pas

oublié la rue Rembrandt et notre séjour à Paramé.

Puis, comme inquiète de l’effet de ses paroles:

--Je ne vous offense pas, au moins, en vous parlant du passé?

--Au contraire.

--C’est gentil ce que vous dites là; mais enfin racontez un peu.

Qu’est-ce que vous faites? Où vivez-vous? Pourquoi ne vous voit-on pas?

--Je vis à Paris; j’ai perdu ma mère il y a six mois. Je suis triste, je

ne veux ennuyer personne.

--Vous êtes triste... Et seul alors?

--Oui, tout seul, absolument seul.

--Eh bien! il faut venir voir vos anciens amis, on essayera de vous

distraire. Ah! cela nous a fait bien de la peine à tous, votre

divorce... Mais vous allez me trouver ridicule; vous savez, j’ai beau

prendre des années, je suis toujours étourdie, je dis malgré moi ce que

je pense.

--C’est-à-dire que vous êtes toujours charmante et indulgente.

--Je veux bien. Oh! je ne suis pas méchante. Pour sûr, je ne me réjouis

pas des peines de mes amis, et j’aimais beaucoup Marguerite.

--Vous ne l’aimez donc plus? pourquoi en parlez-vous au passé?

--C’est elle; elle m’a battu froid tout de suite, je ne sais pourquoi.

Je continue à lui faire une visite de cérémonie par an, même j’imagine

qu’elle n’y tient pas.

--Vous l’avez vue récemment?

--Non, pas cette année; mais la semaine dernière, j’ai rencontré madame

Mustel qui m’a dit que sa fille était dans le Midi... Vrai! cela ne vous

cause pas de peine que je vous en parle?

--Vous me faites grand plaisir.

--Pauvre petite Marguerite! Vous étiez, elle et vous, un si gentil

ménage! Elle est contente, je veux le croire, mais moi, à sa place, je

le sens bien, j’aurais des regrets.

Et, regardant attentivement d’Estanger, elle dit soudain, comme frappée

d’une idée subite:

--Mais vous n’avez pas bonne mine du tout; vous devez vous ennuyer. Ah!

que c’est triste!

Et spontanément, dans un affectueux geste de sympathie, elle lui tendit

encore la main.

--Puis-je venir vous voir? demanda-t-il, ému.

--Comment! mais je pense bien; le mercredi et le samedi, après quatre

heures, et vous entendrez Odette: c’est une musicienne consommée.

Et, une seconde fois, s’effaçant pour mieux la laisser admirer:

--Ma fille a tous les talents.

La jeune créature rougit un peu, levant ses yeux profonds sur

d’Estanger. Il l’examinait avec une sorte d’intérêt triste.

--Oui, voilà comme elles grandissent! dit madame Varèze répondant à sa

pensée. Yvonne aussi serait une grande fille, elle aurait l’âge de

Jean...

Et elle soupira.

--Enfin, nous ne pouvons pas parler de toutes ces choses ici. Venez

bientôt et, si les heures officielles vous ennuient, nous y sommes

toujours après déjeuner.

Et déjà debout, comme se souvenant tout à coup:

--Vous savez que je suis veuve?

--Non, je ne le savais pas.

--Oui, depuis deux ans. Ce pauvre ami a été enlevé par une pneumonie.

--Acceptez mes condoléances.

--Merci... J’ai eu beaucoup de chagrin... Mais enfin il faut bien

distraire Odette. Et la vie est si courte! Venez me voir bientôt, je

vous donnerai de bons conseils.

Et avec un dernier et séduisant sourire elle se retourna pour regagner

sa stalle. La toile se levait, et d’Estanger reprit également sa place.

Cette rencontre fortuite d’une des anciennes amies de Marguerite lui

avait causé une sensation de vif plaisir; il ne pouvait se défendre de

temps en temps de jeter un coup d’œil du côté où étaient assises les

deux femmes, et il se rendait compte par l’expression de leurs visages

qu’il les occupait aussi.

Madame Varèze, un peu plus âgée que Marguerite, avait été sa compagne de

couvent. Pleine d’entrain et d’exubérance, elle s’était trouvée mêlée

intimement à tout le côté extérieur de l’existence du ménage d’Estanger.

C’était avec les Varèze, surtout avec madame Varèze, que s’organisaient

toutes les parties de plaisir. Varèze, architecte de profession et

artiste de tempérament, était fort occupé, mais laissait à sa femme une

liberté qu’elle méritait. Aimant le plaisir, tout ce qui fait l’agrément

et le brillant de la vie, madame Varèze, sous une apparence frivole,

était pourtant une ménagère exemplaire, et le matin, vêtue de peignoirs

exquis, elle veillait à tout comme une bourgeoise entendue. Passionnée

de chiffons, elle n’eut cependant jamais dépensé un centime au delà de

sa pension, et se donnait une peine infinie pour faire établir et

confectionner ses toilettes.

Elle aimait bien son mari, mais l’amour n’avait aucune part dans sa vie;

elle flirtait comme une autre, se plaisait aux hommages, tout en

s’arrangeant de façon à décourager les plus entreprenants. Elle ne

connaissait pas un moment d’oisiveté ni d’ennui: ses enfants qu’elle

idolâtrait, ses robes, ses amis, le théâtre, le monde, l’occupaient plus

que suffisamment. Elle était infatigable, serviable et bonne, et

Marguerite d’Estanger éprouvait pour elle une vraie amitié. Au moment du

divorce, elle avait cependant refusé de la voir, se souvenant avec

rancune d’avoir fait chez madame Varèze la connaissance de madame Ledru.

Devenue soupçonneuse, Marguerite se demandait parfois si Albert n’avait

pas été amoureux de madame Varèze: celle-ci chantait avec feu et goût,

et Albert l’accompagnait souvent. En vérité, leurs sentiments s’étaient

toujours maintenus dans les bornes d’une camaraderie familière.

La fuite de Marguerite du domicile conjugal avait épouvanté madame

Varèze. Elle était accourue chez madame Mustel dans l’espoir d’aider à

une réconciliation, mais éconduite avec persistance, sa bonne volonté

était demeurée inefficace. Elle avait éprouvé un vrai chagrin de

l’effondrement de ce jeune ménage qu’elle affectionnait, peinée aussi de

ce qu’elle pouvait à bon droit considérer comme de l’ingratitude. Mais

elle s’était fait un principe de demander très peu à la vie, et toute sa

capacité de dévouement, elle la donnait à ses enfants. Sa fille était

son idole: elle déversait sur elle les réserves de sa tendresse. Pleine

d’intelligence, l’enfant était depuis l’âge de dix ans presque la

compagne de sa mère, qui lui parlait toujours comme à une personne

raisonnable.

Le veuvage de madame Varèze resserra ces liens, les seuls qui avec ceux

qui l’attachaient à ses parents parussent solides et réels à la jeune

femme. Elle avait toujours considéré son mari comme son meilleur et plus

sûr ami, mais un peu comme un étranger qui avait pris place

accidentellement dans sa vie. Son père était là, sur lequel elle pouvait

compter comme un appui; un mari lui était donc à peu près inutile, et

ses regrets, sincères cependant, ne jetèrent qu’une ombre très

momentanée sur son chemin. Elle parlait beaucoup, en toute bonne foi, de

ce «pauvre ami»; il lui semblait en voyage et elle y était résignée.

A revoir d’Estanger elle avait ressenti l’émotion attendrie que procure

l’évocation du passé. Elle raconta à sa fille toute l’histoire du ménage

désuni, sans en élaguer l’épisode de madame Ledru: la doctrine

éducatrice de madame Varèze était contraire à toutes les dissimulations;

Odette appelée à vivre dans le monde, devait être éclairée; il importait

qu’elle connût de la vie les vilenies comme les beautés. Madame Varèze

était persuadée qu’Odette saurait distinguer et faire son choix, et elle

pensait qu’un bandeau sur les yeux ne constitue pas le meilleur moyen

d’aider quelqu’un à marcher droit dans un sentier plein de

chausse-trapes.

Odette avait écouté avec beaucoup d’intérêt le récit que lui avait fait

sa mère.

--Tu crois que madame d’Estanger a eu tort de se remarier?

--J’en suis sûre, ma petite; nous l’avons dit vingt fois avec ton papa.

Retour du flot · 第 16 / 40 题