XII

Ce fut un lamentable retour dans son appartement solitaire. Tout en

s’exhortant lui-même à la patience, il était indubitable d’après la

violence de son désappointement qu’Albert avait espéré une prompte

réalisation de ses désirs. Il se rappelait leur dernière entrevue:

l’émotion, la faiblesse de Marguerite; il se trouva insensé de n’avoir

pas su mieux en profiter, de n’avoir pas forcé sur l’heure cette volonté

chancelante, de n’avoir pas mis entre Marguerite et sa vie actuelle un

fait irrévocable. Maintenant elle lui avait échappé; ce départ si

brusque, la dernière chose à laquelle il se fût attendu, lui paraissait

ce qu’il était: un obstacle presque infranchissable entre lui et elle.

Il ne pouvait pas la suivre; elle le savait, elle avait donc voulu se

dérober... elle ne l’aimait pas comme il l’avait cru.

Après le divorce, d’un commun accord, les meubles qui garnissaient

l’appartement de la rue Rembrandt avaient été dispersés, chacun n’ayant

retiré que ses objets personnels. Albert avait fait transporter les

siens chez sa mère, où il reprit officiellement son domicile et sa

chambre de célibataire.

L’appartement occupé longtemps par madame d’Estanger était un

rez-de-chaussée, rue d’Aumale, délicieusement calme, avec un jardin

particulier entouré d’autres grands jardins. La pièce claire dont

d’Estanger avait fait son cabinet de travail ouvrait sa large baie sur

une pelouse tranquille où voletait constamment un merle. Depuis qu’il

espérait y voir Marguerite, Albert mettait tous ses soins à l’orner; il

avait réuni toutes les épaves de l’ancien «home», tous les objets

particulièrement aimés. Le portrait d’Yvonne occupait la place

d’honneur; et partout les photographies de Marguerite--Marguerite

fiancée, Marguerite jeune femme, Marguerite avec sa petite fille sur ses

genoux--s’offraient aux regards. Sur le tout planait un beau et sérieux

portrait de madame d’Estanger vieillissante, avec des cheveux gris, un

très doux sourire et des yeux clairs. En entrant dans cette pièce, en

jetant les yeux sur ces effigies aimées, Albert eut une sorte de

frénésie de désespoir: perdues, toutes perdues! Et que lui restait-il?

Pourquoi vivre? Qu’attendre de l’avenir?

Avant d’avoir revu Marguerite, il imaginait une existence plus ou moins

triste, mais possible encore. Maintenant, il lui fallait sa femme; on la

lui avait volée, il voulait qu’on la lui rendît. Comment s’était-il

trouvé un homme pour oser, de son vivant, _épouser_ Marguerite? Comment,

lui, l’avait-il souffert? Il avait donc été fou, idiot, ensorcelé? S’il

avait vraiment lutté, au moins elle ne se serait jamais remariée... et

aujourd’hui tout eût été réparable. Il réalisait imparfaitement que le

présent de Marguerite possédait seul une valeur tangible, qu’elle

appartenait à ce présent, et que le lien qui l’avait unie à lui était

entièrement brisé. Le fait qu’une volonté étrangère eût pouvoir de la

faire disparaître, de l’emmener au loin, l’impossibilité pour lui de

communiquer avec elle exaspérait Albert jusqu’à une sorte de fureur.

Comment! il ne pouvait pas la voir? il ne pouvait pas lui écrire? Il ne

pouvait rien, rien... Même Lesquen, qu’il haïssait par instants, lui

échappait; l’honneur le plus vulgaire lui interdisant de s’en prendre à

lui, il fallait, impuissant, qu’il lui laissât cette femme qui avait été

la sienne, qui était la sienne!

Retour du flot · 第 13 / 40 题