Quand Trott se réveille le matin, d’habitude il ne se réveille pas tout
à fait d’un seul coup. Il y a d’abord une espèce de petite léthargie
très douce où l’on est délicieusement embrumé. Il semble qu’on voudrait
y rester toujours, tant on s’y trouve bien. On l’apprécie doublement
parce qu’on sent bien que ça ne va durer qu’un instant, et aussi parce
que cette brume légère ne fait que doucement voiler un tas de choses
agréables qui s’y estompent dans un lointain moelleux qui peu à peu se
précise. On est déjà tout joyeux avant d’avoir les yeux ouverts. Il y
aura le déjeuner;--quelle bêtise fera Lucette aujourd’hui?--il y a un
joujou neuf;--on aura un très bon dessert à midi;--peut-être fera-t-on
une promenade en voiture. C’est comme si peu à peu une série de phares
étincelants venaient dissiper cette vapeur du matin: et tout à coup on
se trouve plein d’une clarté si gaie où luisent tant de perspectives
souriantes qu’il vous semble que jamais le jour ne suffira pour tout
cela. Alors, réveillé pour de bon, on saute de son lit et on court à sa
toilette, impatient de revivre.
Mais ce matin, quand Trott s’est réveillé, cela n’a pas été comme
d’habitude. Avant qu’il ait eu les yeux ouverts, il s’est senti le cœur
oppressé par quelque chose de lourd et de noir. Et il aurait voulu
pouvoir se rendormir pour longtemps, peut-être pour toujours, afin de ne
pas savoir... Trott ne connaît pas encore les réveils lugubres, et il a
peur de toutes les choses tristes qu’il apercevra dès qu’il aura soulevé
ses paupières... Mais il n’y a pas moyen de se rendormir. Trott se
réveille. Il se réveille de plus en plus. Il faut bien ouvrir les yeux,
regarder et se souvenir. Il y a un vilain jour gris qui s’harmonise avec
ses pensées. Le vent précipite aux vitres de gros paquets de pluie. Il
siffle lugubrement au loin et tout à coup hurle en rafale. Ce n’est pas
gai. Mais Trott n’y ferait pas attention s’il n’y avait pas autre chose.
Depuis quelques jours on riait beaucoup moins à la maison. Maman, qui a
toujours tant d’entrain, restait très longtemps silencieuse. Et papa,
qui est toujours très bon, était plus tendre et vous regardait
quelquefois avec des yeux comme s’il rêvait. Bien entendu, Trott n’avait
pas remarqué tout cela. Mais il s’en est souvenu après ce que papa lui a
dit hier.
On prenait le café après déjeuner. Trott, perché sur le genou de son
papa, venait de sucer un canard. Il riait parce que papa faisait sauter
son genou et essayait de le désarçonner; mais il se cramponnait très
fort, et son papa lui disait: «Tu t’accroches comme un petit singe.»
Trott a été très fier, et il a fait des questions sur les singes. Papa
lui a donné quelques renseignements très curieux. Alors Trott a déclaré
qu’il aimerait beaucoup en avoir un; sur quoi papa a répondu: «Je t’en
rapporterai un à mon retour, si ta maman le permet.»
«A mon retour!» Est-ce que papa va repartir?
Papa a tâché de plaisanter. Mais il n’avait pas l’air d’en avoir très
envie.
--Mais oui, mon petit bonhomme, je vais être obligé de faire un petit
voyage. Quand on est marin, il faut bien être quelquefois sur l’eau.
Trott n’a pas tout à fait compris d’abord. Papa s’en va quelquefois pour
plusieurs jours, et puis il revient. On sait qu’il n’est pas bien loin
et que, si l’on avait besoin de lui, il serait là tout de suite. On se
sent protégé et rassuré quand même il n’est pas à la maison. Trott a cru
d’abord que papa s’en allait pour un voyage comme ça. Mais il paraît que
non. Les singes habitent dans un pays qui est très loin. Et papa va
rester absent un temps si long qu’on ne peut presque pas l’imaginer:
plus de temps qu’il ne s’en est écoulé depuis que Mlle Lucette est venue
au monde. Et on dirait qu’elle a toujours été là.
Aussi, à mesure que l’après-midi s’avançait, Trott s’est senti de plus
en plus triste et plus abattu. Est-ce bien possible? Maintenant que
maman sait qu’on a dit la chose à Trott, elle ne se cache plus autant;
elle laisse voir à son petit garçon qu’elle a les yeux tout drôles. Il a
le cœur très meurtri. On dirait que la maison est pleine de quelque
chose de noir.
Il n’y a que Mlle Lucette qui demeure d’une indifférence complète dans
la tristesse générale. Elle trottine avec sérénité de droite et de
gauche, gazouille des tas de choses compliquées aux morceaux de papier
qu’elle se plaît à déchirer, va dire à chacun un petit mot d’amitié,
danse toute seule avec des grâces pataudes de petit ourson et court
quêter des compliments, négligente tout à fait des égards qui sont dus
au chagrin. Il est certain que la séparation, quand même elle en
concevrait l’instant prochain, l’affecte médiocrement. A quoi bon tant
s’affliger que papa s’en aille, puisqu’il reste d’autres visages de
connaissance? Après son départ, quand on lui demandera de ses nouvelles,
elle lèvera les bras avec un grand geste: «Pati!» Il est parti. Et cela
voudra dire: «C’est une chose réglée; je n’y peux rien; parlons d’autre
chose.»
Quand elle est venue demander à Trott de jouer avec lui, Trott a essayé
de lui expliquer le grand malheur qui était suspendu sur leurs têtes...
Elle a écouté d’un air très attentif, a fait avec des mines de sympathie
plusieurs observations peu compréhensibles, puis, visiblement ennuyée du
sérieux de son interlocuteur, a exécuté une série de grimaces pour le
dérider, a éclaté de rire, et finalement a été si drôle qu’au lieu de
partager le chagrin de Trott, elle a fini par le lui faire oublier. Et
c’est accroupi sur le parquet et surchargé des animaux en caoutchouc de
Mlle Lucette, que tout à coup il s’est rappelé que son pauvre papa
allait partir dans deux jours. Il a rougi de son manque de cœur, et un
moment a été indigné contre Mlle Lucette, qui, non contente de se
montrer elle-même d’une insensibilité révoltante, réussissait à
pervertir le cœur d’autrui. Mais on ne peut pas lui en vouloir
sérieusement. Elle est trop petite. Elle ne comprend pas. Elle ne
comprend pas que dans deux jours la maison sera vide, puisque papa ne
sera plus là; puisqu’il voyagera là-bas, très loin, sur un bateau qui
est très grand quand on le voit près du bord, mais qui aura l’air d’un
oiseau fragile, d’un chiffon, d’un point, d’un rien, quand il sera seul
au milieu de la grande mer murmurante.
Et le soir, avant qu’il s’endorme, Trott écoute la longue plainte du
vent qui se lève et le bruissement confus de la mer qui gronde. Et il se
sent oppressé par le vent, par la mer, par la nuit et par ses pensées de
souffrance. Il se souvient des images sinistres qu’il a vues, où des
hommes s’accrochent à des épaves et sont écrasés par des vagues
monstrueuses. Il se rassure un peu en songeant que papa est si fort et
si adroit qu’aucun mal ne peut l’atteindre. Mais l’angoisse est trop
poignante; le sommeil s’enfuit, et il reste éveillé très longtemps,
voyant défiler des ombres qui font peur.
Tout à coup la porte de la chambre s’ouvre. Avant de se coucher, le papa
et la maman de Trott viennent l’embrasser. Quelquefois, il se souvient,
presque en rêve, il a vu deux têtes se pencher sur lui... Mais, ce soir,
il est trop réveillé, il se dresse sur son lit, et maman pousse un petit
cri effrayé en l’apercevant:
--Qu’as-tu, mon chéri?
Papa croit comprendre. Il ne dit rien. Mais maman s’imagine que Trott
est malade. Elle l’interroge. Trott ne veut pas répondre exactement. Ce
sont des choses qu’on ne dit pas. Et puis maman aurait trop de peine.
Enfin, il murmure tout bas:
--J’entendais trop la mer. Ça me faisait peur.
Alors maman voit les yeux rouges de son petit garçon. Elle regarde papa.
Et tous, sans qu’ils se parlent, se comprennent. Tout à coup une
terrible rafale hurle aux vitres, s’engouffre dans la cheminée et se
termine en sanglot; et après on entend, très net, le crissement sec et
aigu des galets que la vague entraîne dans son ressac. Et Trott et sa
maman fondent en larmes, tandis que papa sourit d’un air rassurant. Il
se penche pour embrasser son petit garçon et murmure d’un ton de bonne
humeur:
--Il fait un peu mauvais temps ce soir. Mais un bon marin et un bon
bateau ne feraient pas seulement attention à cette bourrasque.
La porte s’est refermée derrière eux. Heureux de les avoir vus, le cœur
dégonflé d’avoir pleuré, soulagé par ces tendres paroles, épuisé d’avoir
veillé, Trott, malgré le vent et la mer, s’endort d’un lourd sommeil.
Mais ce matin le souci l’a repris. Il déjeune machinalement, sans
appétit. Papa s’en va demain. Il n’écoute pas les discours expressifs de
Mlle Lucette. Papa s’en va. Il regarde placidement arriver Miss. Papa
s’en va. Il répète machinalement ses leçons. Papa s’en va. Quand Miss
est partie, il n’a pas envie de courir et de sauter. Papa s’en va. Il va
regarder par la fenêtre. Il fait encore mauvais temps, un peu moins,
pourtant. De gros nuages se poursuivent dans le ciel comme des oiseaux
lourds. Il y a quelques taches bleues. La pluie a cessé. Une espèce de
rayon de soleil essaye de glisser. Ce serait amusant si on n’était pas
triste.
Tout à coup papa entre.
--Veux-tu faire un tour de promenade avec moi avant déjeuner? J’ai une
ou deux commissions.
Malgré son chagrin, Trott est enchanté. C’est un honneur rare de sortir
avec papa. En ce moment, il est plus inappréciable que jamais.
Coiffé de son béret et enfoui dans sa vareuse, Trott chemine à côté de
son papa. Le ciel s’est bien dégagé, le soleil brille. Il va faire beau.
Trott écoute son papa lui expliquer un tas de choses qui font du bien au
cœur. Il paraît d’abord que deux ans à passer en mer passent beaucoup
plus vite que deux ans à terre. Et puis, maintenant que Trott est plus
grand et qu’il aura plus à travailler, les journées vont lui paraître
bien moins longues. Trott serait volontiers sceptique, mais puisque papa
le dit... Il ne faut pas croire non plus que la vie que va mener papa
soit si terrible. Il y a les tempêtes, c’est vrai; mais il n’y en a pas
souvent; et presque nulle part elles ne sont aussi fortes qu’ici. On
s’en moque, on les laisse passer. Oui, mais les naufrages? Les
naufrages, ça n’arrive plus; ça n’arrive qu’aux petits bateaux à voile,
mais pas aux grands bateaux de guerre. C’est possible, mais quand on va
en guerre, on risque d’attraper des coups, de mauvais coups... On ne
fait presque jamais la guerre. Et puis papa n’a-t-il pas son sabre et
son bateau de gros canons?... On sera vainqueur. Tout ça, c’est vrai;
c’est vrai, sans doute... On voit des pays merveilleux avec des hommes
de toutes les couleurs, des fruits exquis, des fleurs étonnantes, des
oiseaux étincelants, des masses de bêtes de toute sorte... Est-ce que ça
n’est pas bien beau, tout cela?
Les nuages sont balayés. Le ciel est presque tout bleu. A peine s’il
demeure à l’horizon une bande noire.
Trott enthousiasmé déclare:
--Quand je serai grand, je veux être marin.
Papa sourit. Il y a beaucoup de choses dans son sourire, des choses
heureusement que Trott ne peut pas démêler. Des ombres épouvantables se
dressent dans son souvenir... Ah! non, Trott ne sera pas marin. Papa
reprend la conversation. Tout le long de la promenade, à part quelques
stations dans les magasins, il raconte à Trott des masses de choses
intéressantes. Il écrira très souvent, papa. Par chaque courrier. Et
quand il reviendra, il rapportera beaucoup de choses à Trott. Quoi? Ah!
on ne peut pas dire encore. On verra. C’est une surprise. Il faudra que
Trott lui écrive aussi; pas encore de très longues lettres, puisqu’il
n’est pas un bien grand écrivain, mais des petits mots pour dire si
Lucette est bien sage et si Trott sait bien ses leçons.
Oui, Trott écrira. Quoique ça ne l’amuse pas beaucoup, il mettra
quelques lignes dans chaque lettre que maman enverra. Mais tout ça, ça
ne sera pas la même chose que de se voir tous les jours et de se parler.
On ne peut pas dire grand’chose avec du papier.
Trott et son papa retournent vers la maison. La bande noire commence à
monter dans le ciel. Le soleil commence à pâlir. Tout à l’heure il
brillait, pendant que papa racontait ses histoires; alors c’était facile
de le croire; maintenant c’est plus difficile. A un détour du chemin, la
mer apparaît. Une mer mauvaise, avec des teintes brunes, violettes,
presque noires, une mer qui se cabre çà et là en vagues blanches. Elle
ne dit rien de bon; et de nouveau, en la voyant, Trott se sent le cœur
serré.
Papa continue. Il faudra que Trott soit bien gentil avec tout le monde
et particulièrement avec sa maman. Car maintenant il sera le seul homme
dans la maison. La dernière fois que papa est parti, Trott était encore
un bébé; il ne pouvait pas être bon à grand’chose. Mais maintenant il
doit être le compagnon fidèle de sa maman. Et papa peut la lui
recommander, et sa petite sœur aussi, comme il ferait à un ami, à un
autre homme. N’est-ce pas, Trott?
Il fait maintenant un ciel presque tout noir. Brusquement, le soleil
s’est enfui et, brusquement, un grand coup de vent passe, secouant avec
fureur les arbres, faisant battre les volets, un coup de vent qui aurait
jeté Trott par terre s’il ne l’avait pas aplati contre un mur.
Quelques grosses gouttes de pluie commencent à tomber. L’âme de Trott
est ressaisie d’angoisse, et quand papa répète sa question:
--N’est-ce pas, Trott, maintenant, je puis te parler comme à un homme?
Trott, conscient de sa faiblesse, conscient du peu qu’il est devant les
bourrasques du ciel et de la vie, Trott ne peut s’empêcher de murmurer:
--Oui, papa, mais, tu sais, je suis encore si petit! Alors, j’aurais
tant besoin que tu restes encore à la maison!
Papa serre plus fort la main de son petit compagnon. Il voit, comme si
elle était étalée sous ses yeux, toute sa petite âme loyale, sincère et
effrayée. Oui, c’est vrai que Trott est encore très petit, que Lucette
l’est beaucoup plus encore, et que maman aussi, toute tendre et
charmante qu’elle est, se trouve souvent bien désemparée dans les
tourmentes de la vie. En lui-même papa soupire. Pourtant il faut partir.
Voilà la grille du jardin franchie. Des torrents de pluie ruissellent.
En attendant qu’on leur ouvre la porte de la maison, papa interroge
encore une fois:
--Je sais, Trott, que tu es encore un tout petit homme. Mais promets-moi
pourtant d’être un très brave petit homme.
Alors Trott promet d’une voix grave et pénétrée.
* * * * *
Toute la journée, dans la maison, ce sont des allées et venues. Tout le
monde est affairé. Il y a des malles ouvertes çà et là. Toutes sortes de
paquets d’aspect bizarre sont éparpillés. On voit passer les bonnes avec
le linge de papa et avec ses habits. Lucette erre à l’aventure et vient
regarder dans chaque malle d’un air connaisseur. Elle rit, elle bavarde,
elle tombe, elle se relève, elle rit de nouveau. Jip aussi circule à pas
pressés et va flairer dans les coins, comme s’il pressentait un
changement prochain. Et ces deux membres de la famille, les plus
modestes, sont probablement les plus utiles et les plus bienfaisants.
Car ils forcent l’attention, ils obligent à rire, à se fâcher, à
gronder, à secouer par instants la pensée qui plane comme une nuée
lourde et qui s’affaisse davantage avec la chute du jour. Heureusement
aussi, il faut se dépêcher de finir les paquets, de trouver quelques
objets oubliés, de donner quelques ordres indispensables. Quoiqu’il soit
toujours bien triste au fond, Trott se sent pourtant une certaine vanité
quand on le charge d’une perquisition dans le dernier tiroir de la
commode ou qu’on lui confie des instructions à transmettre à Thérèse ou
à Jane...
Mais les heures s’écoulent, les heures qui ne reviendront pas. Les
aiguilles de la pendule hâtent leur allure. Elles ne sont pas bien
douces, ces heures. Pourtant on les regrettera bien des fois. Les malles
s’achèvent. Il n’y aura plus demain qu’à les fermer. Tout l’ouvrage
nécessaire est achevé. Le soleil s’est couché. La tempête se lève de
nouveau, le vent crie ses menaces et la pluie crépite aux carreaux.
Toute noire, la nuit, qui va être la dernière, est descendue.
On est réuni au coin du feu, la lampe allumée. Papa est assis dans un
fauteuil. Maman est sur une chaise basse, tout à fait à côté de lui. Pas
bien loin, Trott est accroupi, et Mlle Lucette se promène à petits pas à
droite et à gauche. Elle cause amicalement au feu, fait des remontrances
à la pluie qui bat aux fenêtres et examine tous les coins du plancher,
avide d’y découvrir quelque épingle ou quelque bout d’allumette. De
temps en temps, elle accourt et raconte une histoire inintelligible. Et
Trott est toujours, malgré lui, un peu indigné de son manque de cœur.
Mais voici nounou qui vient l’emporter. Les bonsoirs habituels se sont
échangés avec les drôleries coutumières. Elle est partie. Alors, son
babil disparu, le silence se fait plus douloureux dans la chambre. Papa,
pensif, regarde le feu en essayant de raconter des choses peu
intéressantes. Appuyée contre lui, maman lui murmure très bas des mots
qu’on n’entend pas. Trott, immobile, pense que tout est bien triste,
mais que papa et maman doivent avoir encore plus de chagrin, puisque ce
sont des grandes personnes. Et il se reproche d’avoir porté un jugement
téméraire sur Mlle Lucette. Elle qui était toute petite, elle savait un
peu les distraire; tandis que lui, qui est plus grand, il ne trouve rien
pour les consoler. Maintenant qu’on se tait depuis si longtemps, c’est
encore plus difficile de dire quelque chose. Il faudrait pourtant
trouver une parole douce, qui ne soit pas indiscrète, qui puisse donner
un peu d’espérance...
Silencieux, papa songe à ceux qu’il va laisser derrière lui, aux
maladies possibles, aux inquiétudes, aux longs jours sans nouvelles, à
toutes les choses obscures de l’avenir, au revoir trop lointain et
toujours douteux. Silencieuse et plus torturée, maman pense aux
accidents de la mer, aux tueries, aux maladies rongeuses et épuisantes,
aux fièvres, aux pays mangeurs d’hommes, à toutes les horreurs
possibles; et tout se termine par la vision d’un monsieur en uniforme
qui vient annoncer, avec beaucoup de ménagements, qu’un officier de plus
ne reviendra pas du pays jaune. Et le vent qui hurle a l’air de ricaner:
«Tu as raison.»
Une petite voix tinte tout proche:
--Heureusement, n’est-ce pas, que le bon Dieu est partout?
Papa et maman se regardent avec une douleur moins amère, et ils se
souviennent de Trott. Ils disent: «Oui, mon chéri,» et, de nouveau, ils
peuvent échanger quelques paroles pâles, malgré la fuite vertigineuse
des minutes qui s’envolent sans retour.