PAGES D’HISTOIRE

Il est souvent difficile de rendre sensibles avec précision les états

d’âme de Mlle Lucette. Seules des dissertations copieuses avec

commentaires abondants et notes justificatives pourraient expliquer

congrûment les détails de telle de ses impressions, les mobiles de tel

de ses actes, les subtilités de tel de ses raisonnements. Afin de

compléter la connaissance que nous désirons donner de cette jeune

personne, nous nous contenterons de transcrire ici en style bref les

résultats de quelques observations et de fixer certains traits de mœurs

dont nos lecteurs apprécieront le caractère exact et la portée. C’est

ainsi que, se bornant à des réflexions personnelles succinctes, les

chroniqueurs nous ont parfois transmis les sentences des sages, les

hauts faits des conquérants et les souffrances des peuples; choses trop

simples et trop compliquées pour ne pas être noyées par l’érudition d’un

scoliaste vulgaire.

*

* *

Mlle Lucette ne définit pas encore d’une façon précise les êtres et les

choses qui l’environnent. Cela est naturel, puisqu’elle ne parle pas.

Mais si elle parlait et si elle employait des mots qu’actuellement elle

ne soupçonne pas, voici, j’imagine, un extrait des définitions que l’on

relèverait dans le carnet de ses pensées.

_Allumettes._--On en trouve trop peu. Il y a un petit bout rouge

ravissant. Voir _Épingles_.

_Bertrand._--L’Amour. Cupido. Eros. Il est beau comme un morceau de

sucre, beau comme un chiffon de soie. C’est l’idéal réalisé sur la

terre, mais trop souvent insaisissable.

_Certain objet (un)._--On s’y assied régulièrement tous les matins et un

certain nombre de fois dans la journée. C’est une chaise d’un caractère

spécial. Inutile d’insister sur son importance physiologique. Au point

de vue moral, éveille des idées diverses. Représente souvent une

sommation désagréable. D’autres fois, rappelle le devoir vaillamment

accompli.

_Culotte._--Infiniment préférable au précédent pour le même service. Par

une aberration incompréhensible, maman et nounou la détournent sans

cesse de sa véritable destination. Il est dur de lutter contre des

préjugés invétérés. Mais on lutte.

_Dodo._--Excellent en somme. Mais on est en coquetterie réglée. Il est

nécessaire de se défendre tant qu’on peut et de ne s’y abandonner que

quand on est à bout de forces.

_Épingles._--Un des plus charmants produits du plancher. Fréquent

spécialement aux endroits ensemencés par nounou. Maman les manie très

maladroitement en vous piquant les doigts. Mlle Lucette est plus

adroite. Il est prudent de les dissimuler pour pouvoir les sucer à son

aise. Mais c’est mal. D’où de grandes angoisses morales.

_Jip._--Être déconcertant. Un peu supérieur à nounou et à maman. Moins

docile. Aboie d’une manière redoutable et s’enfuit quelquefois quand on

voudrait tirer sa laine.

_Langue._--Ustensile infiniment utile. Sert de complément aux yeux et

aux mains pour la connaissance du monde extérieur. Il est nécessaire de

la promener préalablement sur toute chose pour en avoir une notion

exacte. Il est sage de la faire manœuvrer subrepticement à cause de

l’entêtement routinier de maman.

_Mains._--Boîtes à gifles qui fonctionnent automatiquement presque sans

qu’on le veuille, et qui distribuent généreusement leur contenu à droite

et à gauche.

_Maman._--Accessoire en somme très sympathique et très précieux. A

besoin d’être tenu en bride, car devient volontiers exigeant et se fait

des illusions sur son indépendance. Quelques ménagements lui sont dus.

L’affection et la prudence les conseillent.

_Nounou._--Être déchu. Ravalé des plus nobles fonctions nutritives aux

soins hygiéniques les plus vulgaires. Être inférieur avec lequel on peut

prendre toutes les libertés: telles que donner des claques, griffer,

tirer les oreilles, arracher les cheveux, etc. Au fond, cela n’empêche

pas une solide amitié.

_Papa._--Synonyme de respect, chose redoutable. Il ne faut pas crier

devant lui, quand on n’a pas d’autre raison qu’une petite démangeaison

du gosier ou de la langue. Il est bon de lui donner quelques marques de

bienveillance, même quand elles ne sont pas dictées par un besoin

d’expansion réel. Il est prudent de tenir compte de ses injonctions

quand elles sont formulées sur un certain mode.

_Poêle._--Éveille des idées analogues. Vénération craintive. Ça brûle.

_Puss._--Quelque chose de sacré. Intermédiaire entre les deux

précédents. Il ne faut pas être familier avec lui. Après Lucette, c’est

l’être le plus respectable de la création. Il est bon de le flatter. On

peut lui faire de loin des signes d’adulation. Si l’on pouvait attraper

sa queue et ses moustaches! Mais c’est impossible.

_Racahout._--Avec Bertrand, un des produits les plus parfaits du globe.

Il faut danser en l’apercevant.

_Table._--Objet charmant et perfide. Supporte les trésors les plus

merveilleux. Mais on reçoit une chiquenaude quand on y touche. A des

coins très durs. On s’en aperçoit quinze ou vingt fois par jour. Mais

c’est inutile de les taper pour se venger quand on s’est cogné. S’en

méfier. On oublie.

_Trott._--Très intéressant. Il est fait pour vous amuser comme le lait

pour être bu et le dodo pour y dormir. A l’air moins pataud que la

majorité des êtres humains. Se montre quelquefois oublieux de ses

devoirs et beaucoup trop indépendant.

_Visites._--1º _Ces dames._ De beaucoup la plus désagréable moitié du

genre humain. Familières, envahissantes, criardes, dénuées de réserve,

embrassantes. On est tout à coup empoigné et secoué par elles. Il est

bon de les tenir à distance et de commencer à grogner à leur approche

pour leur faire comprendre qu’on les tolère avec peine. Quelques

exceptions. 2º _Ces messieurs._ De beaucoup la plus belle moitié du

genre humain. Réservés, polis, parfois presque trop froids; un peu

timides. Il faut les mettre à leur aise. Une seule critique sérieuse:

ont quelquefois une trop grosse voix et s’habillent trop souvent en

noir. Mais il y en a dont c’est très amusant d’avoir peur.

Etc.

*

* *

Il est difficile d’écrire l’histoire. Trois témoins d’un même événement

vous en feront des récits tout différents. Si ces trois témoins sont

nounou, Trott et Mlle Lucette, ces différences tiendront du prodige. Il

n’est donc pas étonnant que parfois des conflits éclatent entre eux par

suite d’un manque d’analogie dans la conception qu’ils se font de la vie

et des choses.

Exemple.

1º _Version de nounou._--Cet après-midi, les enfants jouaient bien

tranquillement ensemble. Nounou en profitait pour écrire à sa mère. Elle

lui exposait les souffrances de son cœur dans l’exil. Les cochons sont

moins beaux qu’au pays. Mais les hommes sont plus bruns. Il est vrai que

tout le monde parle français avec un drôle d’accent. On ne mange pas de

choucroute. Nounou a maigri, elle ne pèse plus que cent

quatre-vingt-deux livres. Les maîtres sont si tracassiers! Il faut se

laver les pieds tous les huit jours. C’est malsain. Le jardinier s’est

épris d’elle. Mais elle n’oublie pas son Hans. Il ne pleut presque

jamais. Il ne fait pas assez froid. Ensuite les femmes n’ont pas de

bonnet... Nounou est arrêtée dans l’enchaînement de ses idées. Après

quelques secondes d’hébétude, elle s’aperçoit que c’est parce que les

enfants poussent des clameurs redoutables. Mlle Lucette, après avoir été

bien sage pendant dix minutes, s’est fâchée parce que M. Trott n’est pas

bien complaisant. Alors elle lui a jeté des morceaux de bois sur la

tête. Sur quoi M. Trott lui a donné une grande tape sur la main. Alors

elle a hurlé. Il y en a pour un moment à la consoler. Nounou soupire.

Elle abandonne sa lettre.

2º _Version de Trott._--Trott a été chargé d’une grande tâche. Mme

Barbe-Bleue et ses deux frères, après la triste fin de M. Barbe-Bleue,

ont prié Trott de leur construire un château neuf, l’ancien leur

rappelant de trop lugubres souvenirs. Trott s’est senti honoré de cette

confiance et s’est mis immédiatement à l’œuvre. Le voilà transformé en

architecte du temps des fées; les morceaux de bois de son jeu de

construction sont les matériaux les plus rares et les plus précieux. Un

palais étincelant commence à s’élever. Déjà les deux frères sont venus

le féliciter et lui ont fait présent d’un superbe collier de pierreries,

et, gracieusement, Mme Barbe-Bleue lui a tendu sa main à baiser. Trott

se remet à l’œuvre avec une ardeur nouvelle. Mais voici qu’un génie

inconnu survient sous les traits de Mlle Lucette. Il a les mains pleines

de matériaux nouveaux qu’il apporte au bon architecte. L’architecte les

reçoit avec reconnaissance. Le palais croît et s’embellit. Mais soudain

le génie est pris d’une rage destructrice; il est envoyé par feu

Barbe-Bleue pour détruire l’œuvre de l’architecte féerique. Les larmes

aux yeux, Mme Barbe-Bleue supplie Trott de défendre son palais. Trott

promet; plusieurs fois il écarte l’agresseur. Enfin, tout est prêt. Il

n’y a plus que le toit à poser. Mme Barbe-Bleue et ses deux frères

visitent la maison. Trott se met la tête contre le sol pour les

recevoir. Au même instant, par une impulsion perfide du mauvais génie,

il reçoit sur la tête le palais tout entier, dont les débris

ensevelissent Mme Barbe-Bleue et ses frères. Trott est navré, et il a

une bosse. Il donne une bonne petite tape sur les mains de Mlle Lucette.

Ça mérite bien ça.

3º _Version de Mlle Lucette._--Les vices les plus abjects sont

concentrés dans l’âme de Trott. C’est un perfide et un faux frère. Mlle

Lucette lui avait ordonné de s’amuser avec elle. Elle aurait voulu

trottiner par la chambre en s’accrochant à sa blouse. Puis, par égard

pour lui, elle s’était résignée à accepter le jeu qu’il proposait. Il

devait lui construire une grande tour avec ses bois de construction.

Ensuite elle la jetterait par terre. C’est comme ça qu’on fait avec les

dominos. Donc elle avait consenti à cela, et, très gentiment, elle

venait lui apporter les matériaux nécessaires, sans même exiger de les

mettre elle-même en place: excès de complaisance! Au bout de quelque

temps, la tour était bien assez haute. Alors Mlle Lucette a voulu la

renverser. Pour jouer, Trott a fait semblant de s’y opposer. C’était une

assez bonne idée. On pouvait courir et crier. Mais la meilleure

plaisanterie se gâte à durer trop longtemps. Trott ne l’a pas compris.

Mlle Lucette a jugé bon de le lui montrer. Donc, pendant qu’il était

accroupi par terre, elle lui a précipité la tour sur la tête. Mlle

Lucette était toute fière. On peut difficilement, n’est-il pas vrai?

imaginer une farce plus plaisante et de meilleur goût. Eh bien! à peine

relevé, Trott s’est jeté sur Mlle Lucette et lui a donné une tape. Pas

bien forte, certainement, mais c’était une tape. Quelle atrocité! quelle

traîtrise! Il n’y a qu’à hurler, hurler indéfiniment...

*

* *

Au jardin. Bébé rose et bébé blanc. Les mamans causent et regardent.

Bébé rose observe bébé blanc. Bébé blanc observe bébé rose. Bébé rose a

la bouche ouverte, contemple bébé blanc avec défiance et, dans son

angoisse, a laissé tomber sa pelle. Bébé blanc, assis confortablement

par terre, examine bébé rose d’un air sévère, les sourcils froncés.

L’examen est favorable. Bébé blanc sourit, puis fronce de nouveau les

sourcils, grogne et sourit encore. Intimidé, bébé rose dit: «Maman,

maman,» et cherche un refuge auprès d’elle. Alors bébé blanc se met en

campagne et s’approche de bébé rose, qui murmure: «A peur, a peur.» Bébé

blanc fait toutes sortes de mines aimables, relève ses jupes, se baisse

comme pour faire une révérence, gazouille deux ou trois syllabes et,

finalement, passe ses deux mains sur les joues de bébé rose terrorisé.

Enfin, se dressant sur la pointe de ses pieds, bébé blanc pose ses

lèvres sur les joues de bébé rose. Les mamans s’exclament et

s’attendrissent. Bébé rose a l’air ahuri. Humiliée, sa maman l’exhorte,

le sermonne et le met en confiance. Bébé rose s’enhardit, suit bébé

blanc et imite chacun de ses gestes. Puis il veut l’embrasser aussi.

Bébé blanc grogne d’un air féroce. Bébé rose s’arrête, réfléchit un

instant et essaye de recommencer. Bébé blanc rit et se sauve. Bébé rose

court après, en riant et en criant très haut, tout à fait gai et

confiant. Bébé blanc se retourne, grogne de nouveau et lui décoche une

gifle qui claque. Bébé rose est stupéfié. Un moment il demeure immobile,

geignant et pensif, et puis il s’en retourne près de sa maman. Il reçoit

un biscuit, qu’il se met à grignoter avec satisfaction. Bébé blanc

s’approche et veut l’enlever à bébé rose. Bébé rose en cède de bon cœur

la plus grande partie et se réserve seulement un tout petit morceau

qu’il garde dans sa main. Bébé blanc regarde un instant le gros morceau

conquis, le jette par terre et, brusquement, arrache à bébé rose la

petite bribe qui lui restait. Bébé rose est deux fois gros comme bébé

blanc; il se laisse faire avec consternation. Au bout d’un instant, il

se baisse pour ramasser le reste du biscuit. Bébé blanc fronce les

sourcils et pousse un cri strident. Bébé rose recule. Bébé blanc sourit

d’un air mutin, tout en émiettant le biscuit de bébé rose, qui ne le

tente nullement. Bébé rose, le cœur gros, l’estomac creux, s’en retourne

vers sa maman. Elle pense: «Qu’il est bêta!» L’autre maman gronde bébé

blanc en pensant: «Elle est adorable.» Bébé rose s’appelle Jacques; ce

sera un gros garçon. Bébé blanc s’appelle Lucette; c’est presque une

petite femme.

*

* *

Puss dort pelotonné au soleil. Il dort voluptueusement. Des rêves

affriolants se pressent sous ses paupières closes. Il voit étalés devant

lui des monceaux de souris agonisantes, des brochettes de petits

oiseaux, des poissons frits, du mou, des laitages. Il dort et, de

sybaritisme, il ronronne en dormant. Il ne se doute pas de ce qui le

menace.

Mlle Lucette guigne Puss d’un œil avide. C’est défendu de le toucher. Il

fait «pique-pique» quand on le touche. On le dit, mais est-ce vrai? Un

démon souffle le scepticisme dans l’oreille de Mlle Lucette. Il a l’air

si doux, si soyeux! Il a tant de jolis petits poils que ce serait si

amusant de toucher, de caresser, de tirailler un tout petit peu! C’est

trop tentant. Nounou ne fait pas attention. C’est irrésistible.

Frémissante d’espoir, Mlle Lucette s’approche à petits pas furtifs. Puss

fait dodo, il ne bouge pas. Comme il a l’air gentil! On dirait qu’il rit

avec sa bouche fendue. On a dû le calomnier. Il a de jolis petits poils

raides près du nez. Il ne fait pas de mal du tout. On doit pouvoir en

faire tout ce qu’on veut. On gardera pourtant tous les ménagements

possibles avec lui. Mais ces petits poils sont trop drôles. Oh! il faut

absolument en toucher un, rien qu’un seul, un tout petit peu, pour voir

comment c’est. Délicatement, de ses petits doigts pinçants, Mlle Lucette

agrippe la moustache blanche... Les événements se succèdent si vite que

la plume ne peut les décrire. Quelque chose crache, griffe, saute et

s’enfuit... Ahurie, Mlle Lucette contemple sa main, où sont dessinées

trois raies rouges... Le sang perle. Ça cuit. Alors elle éclate en

sanglots.

Aux notions qu’elle avait sur le mal s’en ajoute une nouvelle. Elle

connaissait celui qui vous vient de l’intérieur: quand on a mal comme

ça, on est soigné et caressé; elle connaissait celui qui vient de la

stupidité des objets: il n’y a qu’à ne pas se jeter contre eux; ils vous

laissent tranquilles; elle connaissait celui qu’on éprouve quand on

reçoit une chiquenaude pour avoir fait une sottise: il est légitime et

bienfaisant. Ça fait déjà bien du mal. Mais il y a en plus celui qui

vient des êtres malfaisants qui vous font souffrir sans qu’on ait voulu

les molester...

Mlle Lucette pleure sur son égratignure. Peut-être, très obscurément, et

avec plus de motifs, hélas! elle pleure d’avoir découvert la méchanceté.

*

* *

Mlle Lucette regarde son livre d’images. Elle y trouve des sensations

intenses, profondes, répétées, qui se transforment, s’augmentent et

s’élargissent chaque jour. D’abord elle n’était frappée que de la

succession et de la diversité des couleurs. C’était déjà une grande

joie. Les pages retournées défilaient comme les morceaux de verre d’un

kaléidoscope. Mlle Lucette se jouait, sa nounou lui jouait des

symphonies colorées qui lui faisaient savourer la beauté. Peu à peu leur

caractère s’est transformé. Outre l’apparence colorée en elle-même, Mlle

Lucette a remarqué la surface colorée et ses dimensions. Il y avait des

taches de couleur toutes petites et d’autres très grandes. On pouvait

être délicatement charmé des premières et pris d’enthousiasme pour les

autres. Ensuite, Mlle Lucette a été sensible aux formes. Il y en avait

d’agréables à l’œil et d’autres devant lesquelles on fronçait le

sourcil. La part du jugement personnel se faisait plus grande. Enfin,

Mlle Lucette a saisi la signification symbolique de son livre d’images.

Dans les symphonies colorées qui venaient frapper son œil, elle a

compris que certains signes avaient une valeur interprétative: qu’on y

trouvait le portrait d’un bébé, d’un cheval, d’une maison. Alors elle a

été saisie d’une tendresse plus intime encore pour son livre d’images.

Car il lui est apparu comme le livre de la connaissance humaine, comme

celui qui renfermait tous les mystères de la science avec leurs

explications. Peut-être a-t-il perdu en valeur proprement esthétique,

mais son rôle utilitaire, éducateur et scientifique est devenu

prépondérant. Mlle Lucette regarde son livre d’images avec toute la

force de son intelligence, comme le mathématicien scrute son problème,

comme le poète cisèle son sonnet. Elle voit devant elle tout l’inconnu

qui diminue chaque jour, et sa soif de comprendre est sans limites.

Aussi, dans ce travail, elle s’excite, devient rouge et, au bout d’un

instant, rit trop, ou grogne, et divague. Maman, prudente, fait enlever

le livre. Il faut éviter le surmenage intellectuel.

*

* *

Mlle Lucette erre par le monde en quête d’aventures. Elle inspecte les

meubles et les tapis. Elle en a assez de ses bêtes en caoutchouc et des

choses vues. Elle a soif de l’inconnu, de l’inédit, peut-être du

défendu. Et à mi-voix elle marmonne des espoirs confus et des vœux

incompréhensibles. Tout à coup, ses yeux s’écarquillent. Là, par terre,

s’étalent les ciseaux de maman; les ciseaux interdits, fascinants,

tentateurs, fruit défendu. Toison d’or fabuleuse!... Les ciseaux! Maman

lit et ne se doute de rien. En elle-même Mlle Lucette conclut un marché.

Elle va toucher les ciseaux, ce qui est défendu, et puis tout à l’heure

on lui donnera une pichenette. Elle y gagne. Mlle Lucette s’assied,

touche, tripote, admire. Elle manie l’objet avec prudence, car elle sait

que ça pique. C’est adorable. Elle s’amuse royalement. Peu à peu elle

s’amuse moins. Deux sentiments désagréables l’oppressent: d’abord c’est

monotone de se livrer si longtemps à la même occupation; ensuite elle a

mal agi et doit recevoir une chiquenaude; or, cette chiquenaude se fait

attendre. En vain elle fait des signaux à maman. Maman ne prête aucune

attention à son méfait. Ça cesse d’être intéressant. Il faut qu’elle

comprenne ce qui s’est passé. Lâchant les ciseaux, Mlle Lucette va

trouver sa maman et s’efforce de lui expliquer. Peine perdue! maman

murmure distraitement: «C’est bien. Tiens-toi tranquille. Nounou va

venir.» La détresse inonde l’âme de Mlle Lucette. D’abord elle a mal

agi; son embryon de conscience en souffre; ensuite elle n’a pas reçu la

chiquenaude qui est due, ce qui dérange ses idées de justice; en même

temps que le châtiment la chiquenaude est d’ailleurs l’absolution. Mlle

Lucette se sent donc malheureuse et très coupable. Elle se lamente

longuement, bourrelée de remords. Non seulement elle a péché, mais on

lui a refusé la punition à laquelle elle avait droit. Il n’y a pas de

danger qu’elle touche encore aux ciseaux.

*

* *

Ahurie, la bouche à demi ouverte, mademoiselle Lucette contemple Trott.

Trott en courant a glissé tout à l’heure. Il est tombé. Il s’est fait un

grand bleu au front. Il voudrait bien ne pas pleurer. Mais souvent on ne

fait pas ce qu’on veut. Accroupi dans un coin, il pleure et se lamente

en s’essuyant les yeux, mal réconforté par les paroles indifférentes de

nounou, qui ne se dérange pas. Ah! si maman était là!

Mlle Lucette contemple Trott. Ça pleure donc aussi, les grandes

personnes? Est-ce que ça sent donc quelque chose, ça a une existence

propre, ça a bobo en dehors de Mlle Lucette? Cette idée plonge Mlle

Lucette dans un abîme de méditations. Finalement elle lui paraît trop

invraisemblable pour être adoptée. Il n’y a qu’elle qui ait le droit de

pleurer et de crier. Quiconque, à part elle, pleure et crie, n’agit pas

comme il doit, sort de son rôle, empiète sur son propre domaine à elle

et joue une espèce de comédie irrévérencieuse. Si Trott pleure, c’est

qu’il se moque d’elle et s’abandonne à un affreux égoïsme, ou veut

abuser sa sensibilité. Elle n’est pas sa dupe. Trott mérite d’être

rappelé aux convenances. Elle s’en charge.

Mlle Lucette s’approche de Trott, qui, à travers le brouillard de ses

larmes, la voit venir et s’attendrit qu’elle veuille le consoler. Et de

toute la force de son petit bras elle lui lance une bonne gifle qui

claque.

*

* *

Après déjeuner, on jette sur le balcon les miettes de pain qui sont

restées sur la nappe. Et bientôt, de tous les coins du jardin, les

petits oiseaux s’élancent à tire-d’aile, s’abattent sur le balcon, et,

toc, toc, toc, on entend le claquement sec et dru de leurs petits becs

durs qui picorent très vite sur la pierre.

Perchée sur les genoux de sa maman, Mlle Lucette les aperçoit et

s’extasie. Deux secondes elle ne bouge pas et murmure à demi-voix des

syllabes de tendresse. Il ne faut pas faire de bruit pour qu’ils ne s’en

aillent pas. C’est difficile de contenir comme ça voix, bras et jambes.

Mlle Lucette se tortille tant qu’il faut bien la laisser glisser à

terre.

--Surtout n’approche pas!

Bien sûr, on n’approchera pas. A distance, Mlle Lucette trépigne sur

place et hèle les petits oiseaux. Elle leur explique la pureté de ses

intentions. Comme ils sont gentils! Il faut absolument les voir de plus

près, les toucher si l’on peut. Mlle Lucette n’y tient plus. Elle se

précipite vers les carreaux et y cogne de toutes ses forces. Les petits

oiseaux s’envolent épouvantés. Alors elle demeure surprise et

consternée. Elle les appelle et les gronde. Ils ne reviennent pas. Ils

sont partis. Hier, ç’a été la même chose. Ce sera la même demain. D’où

Mlle Lucette concevrait-elle que les petits oiseaux puissent avoir peur

d’elle?

*

* *

Mlle Lucette joue avec sa poupée. Jadis elle lui a arraché tous les

cheveux sans exception et extirpé les deux yeux. Cela n’empêche pas les

sentiments. Elle la berce tendrement dans ses bras, la tête en bas et

les pieds contre son cœur. Elle lui murmure de doux conseils et des

déclarations d’amour. Ses gestes brusques et vifs de petit pantin à

ressort se font câlins et soigneux comme des caresses de petite mère...

Mais voilà maman qui rentre de faire des visites. Mlle Lucette plante là

sa poupée et se précipite. Elle accable sa maman d’objurgations

passionnées, saisit ses jupes, crie, rit, saute et danse, n’a pas de

cesse que maman ne se soit assise et ne l’ait prise sur ses genoux.

C’est une explosion d’allégresse, un flot débordant des sentiments les

plus ardents et les plus câlins...

Tout à coup Mlle Lucette s’arrête et demeure immobile. Ses yeux se sont

fixés sur un point. Aveugle et chauve, la poupée gît, lamentable, sur le

nez. Mlle Lucette l’a aperçue. Et, après une seconde d’hésitation, la

voilà qui dégringole des genoux de sa maman et se précipite. Elle relève

sa poupée par un pied et lui gazouille mille consolations en embrassant

indistinctement son dos, son ventre et ses joues décolorées. Et puis

elle revient très vite chez sa maman et d’un geste de prière lui tend la

loque presque informe. Il ne faut pas faire de jaloux. Petits et grands

ont tant besoin de baisers, de tendresse et d’amour!

La petite sœur de Trott · 第 31 / 38 题