UNE MATINÉE (FRAGMENTS DRAMATIQUES)

Les événements qui suivent se déroulent à peu près tous les matins. Il

n’est donc pas hors de propos de les rapporter avec quelque détail.

Tout dort. Pas un bruit de pas dans la maison. Les persiennes fermées et

les rideaux tirés maintiennent le noir dans la chambre; pas le noir

complet, un noir transparent, atténué. Au haut des rideaux il y a un

petit intervalle où filtre un rayon de jour.

Le ronflement égal de nounou se rythme par la chambre, et les petites

poussières lumineuses dansent en mesure au plafond. Nounou rêve de

vaches, de Bertrand et de lapin en sauce (ses trois passions). Mlle

Lucette, de son côté, dort aussi...

Dort-elle? On ne peut pas dire qu’elle ne dort pas, puisque ses

paupières sont encore closes et qu’elle ne crie pas. Mais elle est bien

près du réveil. Sa respiration est légère et capricieuse, elle a des

tortillements significatifs et se frotte les poings sur les yeux. Ça ne

va pas durer. Ses yeux s’ouvrent.

Mlle Lucette regarde le noir. C’est curieux de se réveiller dans le noir

comme ça chaque matin. C’est curieux. Est-ce que c’est encore la nuit?

Non, on n’a plus sommeil. Et puis, voilà un petit rayon de jour qui

pénètre. Bonjour, lumière. On peut causer. Causons. On jacasse

doucement, à petits cris d’oiselet qui s’étire, encore trop frileux pour

sortir de la tiédeur du nid. Un ronflement répond. Nounou continue de

rêver. Bertrand est en train de traire une vache: il en sort la sauce du

civet... Nounou ronfle...

Mlle Lucette prête l’oreille. Qu’est-ce que c’est que ce bruit?

Plusieurs idées se croisent en même temps dans son cerveau: J’ai faim,

j’ai besoin de me remuer, je n’aime pas le noir. Nounou dort. Quelle

honte! Rassemblant ses forces, Mlle Lucette pousse deux ou trois cris

stridents en lançant ses jambes en l’air.

Les rêves de nounou se brouillent. Bertrand veut faire avaler la vache à

nounou; le lapin en sauce pousse des cris affreux. Ce n’est pas le

lapin, c’est Lucette. Machinalement, nounou secoue son lit en bâillant:

--Toto! toto!

Ah! tu crois ça!... Seul le sommeil de la mort pourrait résister aux

vocalises de Mlle Lucette. Geignante, nounou se réveille tout à fait. Au

village elle se levait à cinq heures. Il en est bientôt sept. C’est dur

d’être réveillée de si bonne heure...

Assise dans son lit, Mlle Lucette triomphe, non sans continuer à

stimuler du geste et de la voix son esclave qui vacille encore de lourd

sommeil...

Les rites accoutumés s’accomplissent. On est gavé, chaussé, culotté. Il

ne fait pas bien beau aujourd’hui. Trott prend sa leçon. Mlle Lucette

restera au petit salon avec sa maman jusqu’à l’heure du bain. Il s’agit

de se divertir et de se donner de l’exercice.

La nuit emmagasine dans les membres de Mlle Lucette une force

malfaisante qui a besoin de se dépenser. Maman l’a souvent répété: sa

fille est sans doute un ange, mais, s’il y a un moment où elle tienne du

démon, c’est celui qui précède son bain, celui où elle est livrée aux

seuls soins de sa maman, celui plutôt où sa maman est livrée à ses

fantaisies.

Mlle Lucette subit à ce moment des impulsions déconcertantes, multiples

et impétueuses.

Il faut commencer par courir sur le parquet, à droite et à gauche, aussi

vite que possible, de-ci et de-là. Pan! on tombe sur le nez. Ça fait

mal. Il serait peut-être à propos de crier. Non, il y a là un joli petit

débris. Il faut se dépêcher de l’avaler. Ça n’est peut-être pas très

bon. Tant pis!

--Lucette, montre-moi tout de suite ce que tu as mis dans ta bouche.

Malgré une résistance opiniâtre, maman contraint Mlle Lucette à une

exhibition humiliante. Elle la dépouille honteusement de son butin: un

charmant fragment de vieux soulier.

On ne peut donc pas vous laisser tranquille! Faut-il toujours être

tracassée et persécutée! Il n’y a qu’une seule chose à faire: aller

donner à maman une bonne tape. C’est trop fort. A cette fin, Mlle

Lucette recommence sa navigation sur le parquet. Mais, chemin faisant,

elle rencontre un fauteuil. Un fauteuil où un livre est oublié. Avec

quelques efforts, Mlle Lucette se met debout et s’en saisit. C’est

défendu de toucher aux livres de papa. Mais on ne résiste pas à

l’entraînement des passions. Ce livre est adorable. On l’ouvre, on le

ferme, on le secoue. Voilà une page extirpée, et puis une autre! Ça fait

du bruit de déchirer du papier. Maman lève le nez.

--Lucette, que fais-tu?

Mlle Lucette, le livre pressé sur son cœur, s’enfuit sur deux pattes.

Mais, est-ce le trouble de sa conscience, la maladresse de ses muscles

ou la traîtrise du tapis? elle s’étale par terre de tout son long.

--Voyez-vous, mademoiselle la vilaine! Eh bien, votre papa sera content!

Puisqu’on gronde, Mlle Lucette juge opportun de se mettre à geindre et

de gémir: «Bobo, bobo.» La gronderie se transforme en consolation. C’est

toujours ça de gagné.

--Là, maintenant va jouer avec ton petit ménage et laisse-moi finir ma

lettre à tante Madeleine.

Mlle Lucette tapote pendant cinq minutes parmi ses assiettes, ses tasses

et ses cuillers. Elle en exécute rapidement un semis à travers la

chambre. De temps en temps il faut que maman se lève, car elle jette une

partie des vaisselles sous les meubles, et c’est naturellement de

celles-là qu’elle a besoin. A la dixième reprise maman déclare, énervée:

--Tu sais, si tu les jettes encore, je n’irai plus les chercher.

Mlle Lucette répond par un grognement de défi; si une grande personne se

raclait la gorge comme elle vient de faire pour produire ce grognement,

elle aurait cinq minutes de quintes de toux abominables. Mlle Lucette

pratique cet exercice gaillardement, et même elle récidive.

--Voulez-vous vous taire, mademoiselle!

Lucette regarde sa maman, se tait et astucieusement projette une théière

sous le canapé. Puis elle se met à larmoyer avec une pantomime

désespérée. Mais maman demeure immuable. On pourrait bien essayer de se

fâcher tout à fait. Ce serait peut-être dangereux, et puis on n’en a pas

très envie. Après avoir achevé de disperser ses ustensiles, Mlle Lucette

se met en quête d’une distraction nouvelle. Elle essaye de se promener

d’abord sur ses deux pieds et se jette par terre à plusieurs reprises,

en partie pour forcer maman à se déranger. Puis, voyant qu’elle ne se

dérange plus, elle se met à cheminer à quatre pattes. Cette allure a

l’avantage de cirer le parquet et d’essuyer le tapis avec la robe

fraîche qu’elle vient d’endosser. Elle en a d’autres. Sur l’étage

inférieur d’un petit guéridon, Mlle Lucette aperçoit le panier à ouvrage

de sa maman. Son cœur tressaille de félicité. Elle s’assied

confortablement devant ledit panier: elle en extrait des paires de

ciseaux, des rubans, des bouts d’étoffe, en répand des paquets

d’aiguilles, des étuis d’épingles, des boîtes à boutons, dévide des

pelotons de fil, des lacets, etc. Est-il possible que tant de trésors

soient réunis en un seul lieu sur la terre!... Tout à coup maman,

inquiète du silence et pressentant quelque cataclysme, se retourne. Elle

pousse un cri d’horreur en apercevant Mlle Lucette environnée de sa

mercerie. Le plancher a l’air d’un champ de bataille. Cette fois-ci

c’est trop fort. Maman est vive. Elle administre deux petites tapes sur

les mains de sa fille et la plante dans un coin.

--Allez, mademoiselle, en pénitence.

Mlle Lucette se répand en lamentations qui varient de la plainte

gémissante au hurlement. La vie lui apparaît sous les couleurs les plus

noires. On est toujours victime de l’injustice et de la brutalité. Il

faudrait pouvoir griffer maman, déchirer sa robe, arracher ses cheveux.

On lui adresse les injures les plus grossières, les menaces les plus

affreuses; mais le tout est incompréhensible. Tout est mauvais. Nounou

est un peu plus gentille. Mais c’est aussi une peste. L’humanité est

détestable, même Trott. Il n’y a que la mercerie qui mérite quelque

intérêt, et l’on en est privé.

A la longue, Mlle Lucette s’ennuie de ronchonner et de demeurer dans son

coin, et elle se remet mélancoliquement à errer à quatre pattes sur le

parquet. Peut-être, avec de la chance, rencontrera-t-elle quelque

chiffon oublié, un bout de bois, une substance quelconque à s’enfouir

dans le gosier. Il n’y a rien. Alors, dégoûtée de cette allure, elle se

met en devoir de se relever. Justement elle est à côté de la petite

table. Pour se redresser elle empoigne des deux mains le tapis, qui

pend, et, l’entraînant, elle retombe sur son séant avec des hurlements

affreux, au milieu d’une avalanche de porcelaines, de vases, d’albums à

photographies, de bibelots de toute sorte.

Arrachée à sa lettre, maman jette de nouveau un cri aigu et se

précipite. Elle s’assure d’abord que sa fille n’a pas subi de lésion

sérieuse et, rassurée, se met avec navrement à recueillir les miettes de

ses objets fracassés, tout en adressant à Mlle Lucette des

admonestations sévères. Mlle Lucette n’en prend pas grand souci;

consolée de ses bosses, elle suit avec intérêt les mouvements de sa

maman et lui donne une foule de conseils peu intelligibles.

Enfin la porte s’ouvre. Maman pousse un «ouf!» de soulagement. C’est

nounou.

--Fiens, pépé, pour ton pain.

Mlle Lucette comprend fort bien ce langage. Aussi, pour faciliter la

tâche à nounou, elle commence par se réfugier sous un fauteuil, puis

sous la table, puis à se sauver aussi vite qu’elle peut. Elle est

rattrapée par le fond de sa culotte, enlevée à bras-le-corps et

emportée. C’est l’instant de faire une belle défense. Elle distribue

donc vivement claques, coups de griffes, etc. Ce n’est pas qu’il lui

déplaise de prendre son bain. Mais, au préalable, il est bon de se

détendre les nerfs.

Pendant tout le temps que nounou la déshabille, elle se livre aux

contorsions les plus invraisemblables, se déhanchant brusquement pour

saisir les éponges, la boîte à poudre, les serviettes, etc. Mais ces

tentatives sont infructueuses. Cependant elle réussit à renverser le

flacon d’eau de Cologne et à fracasser le pot de vaseline. C’est

toujours ça. Il faut noter que ces divers exercices ne sont en aucune

manière un signe de mauvaise humeur et s’entremêlent agréablement de

conversations affectueuses et de gazouillis bienveillants. Seulement,

c’est l’usage. Aujourd’hui, cependant, Mlle Lucette inaugure un

perfectionnement en essayant d’avaler le savon. Nounou a déjoué cette

tentative. Ce n’est pas de chance. Enfin la voilà déshabillée! Maman est

sous les armes. Le bain est tout près. Alors Mlle Lucette, qui,

jusque-là, s’y était obstinément refusée, juge opportun de manifester

par des signes infaillibles qu’elle consentirait à remplir un certain

office, et que, si on ne lui en donne pas l’occasion, la netteté de son

bain pourra en souffrir. Avec un soupir d’énervement, maman la dépose

bien enveloppée sur le siège _ad hoc_, et elle attend patiemment.

Mlle Lucette promène ses regards autour d’elle d’un air conquérant. Elle

est consciente de sa force. Il n’y a rien qui presse. Elle est fière des

résultats de son activité. Sans doute, elle se dit combien peu sont à

côté d’elle toutes ces grandes masses humaines... Enfin, après qu’elle a

bien pris son temps, elle se déclare satisfaite. Rapidement empoignée,

elle est mise à l’eau.

Pour le principe, elle commence par pousser quelques cris aigus, quoique

le contact de l’eau tiède lui soit fort agréable. Puis divers

passe-temps se succèdent. Il est bon, pendant que maman sans défiance

commence à vous débarbouiller, de donner deux ou trois grands coups de

pied dans l’eau, de manière à l’asperger de liquide en même temps que

toute la chambre. Dans un besoin de tendresse inopinée et déplacée, on

tâche de lui frotter les mains sur la figure. Au moment où elle vous

savonne le dos, on fait un brusque mouvement, de manière à envoyer le

savon au fond de la baignoire. Les éponges sont d’un attrait incroyable.

Celle qui sert pour la figure est charmante, mais malheureusement à peu

près insaisissable. Maman passe si vite avec elle qu’on ne fait que

l’entrevoir comme un météore adorable. Mais l’autre, celle «du bas», est

plus accessible. Quelquefois on la laisse flotter dans le bain. Il est

possible, à l’improviste, de se précipiter sur elle, de l’empoigner à

deux mains et de humer quelques gorgées d’eau savonneuse. C’est exquis.

Avec ce qu’on a pu en avaler auparavant, ça vous donne la force

d’attendre la bouillie.

Le bain finit trop tôt, et la bouillie arrive trop lentement.

L’intervalle, en effet, est rempli par les occupations les plus

déplaisantes. C’est un des moments de la journée où Mlle Lucette maudit

le plus profondément les conditions de la vie civilisée. La nature a

muni la figure humaine d’un certain nombre d’orifices: narines, bouche,

trous de l’oreille, qui sont des plus amusants pour y fourrer les doigts

et d’autres menus objets. Par une fantaisie barbare, maman se croit

tenue à ce moment de les nettoyer d’une manière approfondie. Il se peut

qu’elle ait d’autres raisons: dans tous les cas, elle a celle du plus

fort.

C’est une véritable lutte qui s’engage. Généralement elle a le dessus,

mais la victoire lui est chèrement disputée. Mlle Lucette défend ses

positions avec la dernière énergie, et il faut livrer une bataille en

règle pour conquérir chaque orifice. Pieds, mains et voix se coalisent

pour ce duel acharné. Enfin elle succombe. Mais maman remporte une

victoire à la Pyrrhus. Elle est rendue, à bout de souffle.

Mlle Lucette est rose, sereine et rayonnante. Le nettoyage accompli,

elle a encore des forces suffisantes pour compliquer son habillage. Elle

se livre à des soubresauts pendant qu’on lace son corset, elle donne des

coups de jarret tandis qu’on lui assujettit ses culottes; lorsqu’il

s’agit d’enfiler une manche, elle écarquille soigneusement tous ses

doigts, de manière à rendre cette opération à peu près impossible si

l’on ne veut rien lui briser... Mille autres inventions témoignent de

son esprit inventif et de la richesse de ses forces physiques. La

placidité puissante de nounou et l’énergie nerveuse de maman finissent

pourtant par triompher de toutes les résistances. Mlle Lucette est

habillée. Elle en est enchantée et se considère d’un air satisfait. Elle

est fort contente que tout soit fini; d’autant plus que tous ces travaux

ont suscité en elle un besoin de nutrition et de sommeil.

Nounou va préparer la bouillie. Mlle Lucette utilise les minutes qui lui

restent à se frotter la figure avec son linge sale et à tâcher de mettre

la main sur quelques menus objets de toilette qui peuvent avoir été

oubliés. L’autre jour, elle a réussi à envoyer mariner dans sa baignoire

le peigne, la brosse et le savon. C’est un joli résultat.

Enfin nounou arrive avec sa casserole. L’absorption s’effectue comme de

coutume.

--Maintenant, dodo, dit maman.

Mlle Lucette tombe de sommeil. Mais la tradition veut qu’elle résiste.

Elle pousse donc deux ou trois grognements. Maman répète avec autorité:

--Dodo.

Mlle Lucette la toise encore une fois comme le lutteur mesure de l’œil

son adversaire.

Elle voudrait bien reprendre l’offensive. Mais elle est dans un état

d’infériorité manifeste. Un œil se ferme, puis l’autre. Elle esquisse

encore une protestation. Maman l’étend, tire les rideaux. Elle dort.

Nounou se remet à parcourir lourdement la chambre pour la ranger. Ses

pas puissants l’ébranlent sans réveiller Mlle Lucette. Et maman s’évade

avec un sentiment de délivrance, avide de sa chaise longue et du repos

bien gagné, et pensant avec volupté qu’il y aura trêve jusqu’à demain

matin.

La petite sœur de Trott · 第 29 / 38 题