Mlle Lucette a pris de l’âge. Elle est devenue une personne
considérable. Elle est sevrée et mange des bouillies. Elle exécute
rapidement à quatre pattes des itinéraires variés sur le plancher. Elle
chemine tout debout d’une allure moins assurée le long des meubles. Elle
a huit dents. Elle profère des vocables nombreux et dont le sens est
généralement obscur. Elle répète cependant avec volupté et indéfiniment
certaines syllabes dont le son lui plaît particulièrement et auxquelles
elle attache une signification précise. Elle a des volontés impétueuses,
des habitudes réglées, des raisonnements simples et des passions
fougueuses.
Trott et sa petite sœur sont en excellents termes. Elle manifeste par
des gesticulations frénétiques la joie qu’elle éprouve à le voir
s’approcher. Il se sent gonflé d’orgueil quand quelquefois sa maman
déclare à une autre dame que Trott est le favori de Lucette. Ils se
livrent ensemble à des jeux très primitifs et très compliqués, dont le
puissant intérêt échapperait à des grandes personnes, mais qui les
absorbent au plus haut point. Il suffit que Trott fasse un geste
quelconque pour que Mlle Lucette l’imite. Aussi, comme maman l’a dit, il
faut qu’il soit sage pour deux. C’est très difficile. Mais Trott s’y
essaye avec bonne volonté, et il n’échoue pas toujours. Il ne faut pas
croire néanmoins que son influence sur Mlle Lucette soit stable et
régulière. Chaque jour le sens des actes de cette jeune personne se
précise, et ils apparaissent plus clairement comme les conséquences de
volontés compréhensibles. Mais elle a encore des fantaisies, des
engouements et des antipathies qui plongent tout le monde et Trott en
particulier dans des étonnements ahuris. Elle a une manière
exclusivement subjective de considérer l’univers qui est excessivement
déconcertante, et, quelquefois, devant telle volonté par trop
inconcevable, Trott se sent mal à l’aise et inquiet, comme jadis quand,
tout de suite après sa naissance, elle changeait de couleur d’une
manière si prodigieuse.
Qui expliquera, par exemple, pourquoi Mlle Lucette, quand elle est
affamée et qu’on lui apporte sa bouillie, juge nécessaire avant de la
consommer de se mettre dans une colère indicible et d’avaler de travers
les deux ou trois premières cuillerées, de manière à se procurer une
quinte de toux qui la rend écarlate et lui fait sortir les yeux de la
tête? après quoi elle engloutit le reste avec béatitude. Cette méthode
est pratiquée plusieurs fois tous les jours avec une régularité
invariable. Si quelque chose semble assuré chez Mlle Lucette, c’est une
persistance tenace dans ses volontés. Cette disposition déraisonnable
vexe Trott au plus haut point, mais ses plus vives exhortations
demeurent sans effet. Il n’est pas plus heureux quand il essaye de
persuader à Mlle Lucette de sucer raisonnablement les croûtes de pain
qu’on lui offre; elle préfère infiniment commencer par oindre tout le
morceau de sa salive, après quoi elle le frotte soigneusement contre le
parquet, puis se met à l’absorber avec satisfaction, non sans avoir au
préalable engagé Trott à le partager malgré le dégoût que lui inspirent
ces manœuvres.
Le sale exerce d’ailleurs sur Mlle Lucette une attraction spéciale.
L’autre jour, maman l’a attrapée justement au moment où elle allait
piquer une tête dans le seau de toilette découvert, fascinée par
quelques débris de la chevelure de nounou qui y marinaient. Elle aime à
se fourrer les mains dans la bouche jusqu’au poignet et, après les avoir
ainsi humectées, à badigeonner soigneusement du produit obtenu tout ce
qui l’entoure.
Mais surtout il paraît qu’il y a une jouissance exceptionnelle à
dédaigner l’usage d’un certain instrument dont cependant l’utilité
semble incontestable et à garder autour de soi des produits qui n’ont
rien d’attrayant en général. Les rapports de Mlle Lucette et dudit
instrument sont excessivement tendus et, hélas! d’une régularité
invariable. Sitôt qu’elle le voit apparaître, le pli d’une résolution
bien arrêtée se dessine sur son visage, et l’on perçoit que rien, sinon
l’impuissance de ses forces physiques, ne pourra la contraindre à céder.
Elle commence par essayer d’intimider sa nounou au moyen de grognements
redoutables, accompagnés de tentatives directes contre son nez et ses
oreilles. Ensuite, ayant été, malgré ces premières défenses, vissée sur
l’instrument, elle emploie toute son énergie à se balancer de droite à
gauche dans cette position. Il arrive que le succès couronne ses
efforts, et tout à coup elle s’abat avec fracas sur un côté. On la
relève avec quelques admonestations sévères. Elle entrevoit des dangers
en cas de récidive. Alors, résolue à tout plutôt qu’à faiblir, elle
prend le parti de passer son temps de la manière la plus agréable. Elle
entonne des chants de défi variés, et, toujours juchée sur l’instrument,
elle se met à circuler à travers la chambre, au moyen de légers
soubresauts, et arrive à des vitesses réellement stupéfiantes dans cette
allure de cul-de-jatte perfectionné. Cela peut se prolonger pendant un
quart d’heure, voire une demi-heure. En vain maman et nounou
l’encouragent par les onomatopées les plus laxatives et par les
promesses les plus douces; en vain elles s’époumonnent à faire la grosse
voix et à proférer les plus noires menaces. Mlle Lucette ne s’irrite
pas. Elle ne s’emporte pas. Elle sait que l’avenir est aux volontés
fermes. Elle contemple sa mère et sa nourrice d’un visage innocent et
paisible. Parfois un sourire sympathique erre sur ses lèvres.
Le dénouement est variable. Il arrive, dans des cas rares, que ses
forces physiques trahissent la fermeté de son cœur. Alors le
mécontentement le plus expressif se peint sur ses traits tandis qu’on la
reculotte; et au milieu des baisers et des félicitations elle garde
l’expression morne du général vaincu, réduit, malgré son courage, à
capituler après une résistance héroïque. Mais généralement ce n’est pas
elle qui capitule. De guerre lasse, à bout de souffle et de patience,
maman et nounou lèvent le siège. Alors la joie du triomphe éclate sur la
figure de Mlle Lucette; elle se livre aux plus tendres démonstrations
envers les vaincues, désireuse d’adoucir l’amertume de leur défaite, et
celles-ci, attendries, murmurent: «Après tout, peut-être la pauvre
petite n’avait-elle pas envie.» Parole téméraire! Il y a, après quelques
minutes, un instant de silence charmant. Que peut faire Lucette, pour
qu’elle ne bouge pas? Ce qu’elle a fait!... Grave comme après une de ces
victoires qui terrifient jusqu’au vainqueur, elle écoute ses impressions
intérieures, ou contemple sur le parquet le corps du délit d’un regard
intéressé et non dénué d’orgueil...
Cette force de résistance emplit Trott d’une indignation qui n’est pas
exempte d’un soupçon d’admiration malsaine. Sans doute, c’est très mal
de résister comme ça à maman et à nounou. Mais c’est beau aussi, il n’y
a pas à dire. Peut-être qu’elle viendrait à bout de Miss elle-même, qui
est si coriace. Et, que la bataille ait été gagnée ou perdue, un certain
respect s’esquisse en lui quand il se rend aux appels frénétiques de
l’héroïne.
L’affection qu’elle porte à Trott est indéniable. Mais il n’empêche
qu’elle garde vis-à-vis de lui cette indépendance de caractère et cette
manière d’agir uniquement subjective qui sont parmi ses traits
particuliers. Parfois Trott, tout en observant vis-à-vis d’elle tous les
égards et toute la complaisance qu’un homme fait doit à une jeune fille,
est tenté, à voir sa raison croissante, de la croire comme lui pénétrée
des concessions mutuelles que nécessite la vie sociale et initiée à la
logique invariable de la vie. Il est soudain ramené à la réalité par des
actes variés d’une fantaisie déconcertante. Par exemple, il est sur le
plancher à côté de bébé: il approche sa tête d’elle et puis l’éloigne
brusquement. Elle avance ses mains pour le caresser et rit aux éclats
quand il se sauve. Brusquement, sans raison apparente, il se sent saisi
violemment par le nez, et dix griffes aiguës s’enfoncent dans sa chair;
ou une gifle bien appliquée vient claquer sur sa joue; ou un doigt avide
se dirige dans son orbite avec l’intention bien arrêtée d’en extraire
l’œil qui y brille d’une manière tentante. Tous ces actes signifient que
la personnalité de Trott est dénuée d’importance aux yeux de Mlle
Lucette. Il n’est qu’un fragment du décor où elle se meut, un moyen de
se procurer certaines jouissances ou certaines sensations. On le caresse
quand on a envie de toucher quelque chose de doux, on le griffe quand on
a besoin de faire ses ongles, on le bat quand il est commode de se
détendre les muscles. Et si Trott s’éloigne ou se dérobe à ces
entreprises peu agréables, les sourcils se froncent, et des sons
inharmonieux s’échappent du gosier de la jeune personne, irritée de voir
les choses de son domaine se dérober à leur destination naturelle.
Elle a d’autres instincts encore plus singuliers. Trott n’aime pas
beaucoup ses habits du dimanche, dont la correction l’importune; et,
quoiqu’il ne veuille pas être sale, il est envers certains détails de sa
toilette d’une indifférence quelquefois exagérée: ce n’est que dans des
cas exceptionnels qu’il y attache de l’importance. Mlle Lucette a
d’autres idées sur la mode et ses pompes. Quand elle vient de mettre une
robe propre, une expression de sérénité et d’orgueil rayonne de son
visage, et ses regards, à droite et à gauche, récoltent l’admiration.
Quand elle trouve par terre quelque vieux ruban, quelque bout d’étoffe,
quelque torchon oublié, elle se l’ajuste avec délices et imagine pour
s’en parer des combinaisons variées. Enfin, quand elle s’aperçoit dans
une glace, elle se livre à des pantomimes qui expriment visiblement la
plus entière satisfaction, et elle s’envoie des baisers avec une grâce
qu’elle n’eut jamais quand elle s’adressait à d’autres qu’à sa propre
personne.
Si elle est satisfaite d’elle-même, elle ne montre pas la même
indulgence vis-à-vis d’autrui. Et ici encore ses jugements sont
empreints de la plus grande fantaisie. Il semble, autant que le caprice
le plus éhonté peut avoir des règles, il semble que la bienveillance de
Mlle Lucette vis-à-vis des étrangers soit en raison inverse de celle
qu’ils veulent bien lui témoigner. En outre, le sens esthétique chez
elle manque de raffinement à un point extraordinaire. Mme Mimer, qui est
si jolie et qui adore les enfants, n’a jamais obtenu d’elle, en échange
des discours les plus tendres, que des grognements haineux qui se
transformaient en hurlements à la moindre tentative de contact immédiat.
La majorité des amies de maman reçoivent le même accueil. Par contre, la
vue de Mme Merluron, dégraisseuse, qui passe à la maison une fois par
semaine, la plonge dans une frénésie de joie. Il est d’ailleurs avéré
qu’elle a une préférence marquée pour les messieurs; et elle la montre
avec une absence de réserve qui va jusqu’à l’impudeur. Le général
Daniquet, combattant de Coulmiers et vainqueur des Malgaches, a pu
difficilement se défendre contre la familiarité de ses entreprises.
Lorsque passe le facteur, ce sont de vrais spasmes d’allégresse, signe
de la passion la plus dévergondée et, hélas! la moins payée de retour.
Heureusement Bertrand, le jardinier, daigne parfois répondre à ses feux
plus ardents que fidèles. Il condescend à lui permettre de promener ses
mains sur ses joues non rasées. Cette préférence humilie Trott, qui,
tout en rendant justice aux qualités d’âme de Bertrand, ne peut
méconnaître que son approche flatte assez peu plusieurs de nos sens,
dont l’odorat en particulier.
Mais depuis deux jours Bertrand est détrôné. Et c’est un être jusqu’ici,
en somme, assez indifférent à Mlle Lucette, qui a pris sa place. C’est
papa. Leurs relations étaient amicales, mais empreintes d’une bonne
camaraderie d’habitude, plutôt que d’une vraie passion. Maintenant tout
est changé. Et voici par quel événement. L’autre matin, Mlle Lucette
subissait le siège accoutumé. Retranchée dans ses positions, elle
bravait l’effort inutile de maman et de nounou, auxquelles Trott et Jane
étaient venus apporter l’appoint superflu de leurs exhortations. Peine
perdue. Et soudain, consciente de sa force, Mlle Lucette avait jugé
opportun de prendre l’offensive et s’était mise à moduler une série de
hurlements affreux accompagnés de trépignements inédits. Or il se
trouvait que papa avait mal à la tête et était en train d’écrire, dans
la chambre à côté, une lettre importante. Brusquement il était apparu,
et d’un geste rapide, il s’était saisi de Mlle Lucette au milieu de
l’assistance effarée; et, accompagnant l’action de quelques expressions
maritimes énergiques, il avait mis sa main en contact répété avec le
séant de cette jeune personne.
Le succès de cet acte d’autorité avait été foudroyant. Je n’insiste pas
sur la promptitude avec laquelle l’effet désiré avait été obtenu. Cela
tenait du prodige: une capitulation honteuse et immédiate. Mais, qui
plus est, dès ce moment, le cœur de Mlle Lucette s’ouvrit tout grand à
l’amour filial. Et, dès lors, elle ne put plus apercevoir son papa sans
lui offrir ses caresses les plus tendres et sans lui exprimer en même
temps, par des gesticulations appropriées, qu’elle n’avait plus manqué
aux devoirs dont la nécessité lui avait été si clairement signifiée.
Si Trott était philosophe, il aurait pu voir là une leçon importante à
méditer et y puiser des préceptes sur la manière de plaire aux femmes.
Mais l’âme de Trott est simple et droite. Il a plaint la victime en
reconnaissant la justice du châtiment. Il a compris la naissance de
l’amour filial en Lucette et a loué la bonté de son âme. Et il a puisé
dans cette action une admiration nouvelle pour son papa, qui, par les
moyens les plus simples, obtient les résultats les plus variés et les
plus merveilleux.