UN DOMPTEUR DOMPTÉ

La petite sœur est guérie. Elle est tout à fait guérie, et on dirait que

ça lui a fait beaucoup de bien d’avoir été un peu malade. Elle est bien

plus grande fille. Elle est plus gaie, elle est plus forte. Elle tient

sa tête toute droite comme Trott en personne et peut regarder à droite

et à gauche et rester ainsi toute seule sans aucun danger. Quand on lui

présente quelque chose, elle le garde volontiers dans ses mains et même

le tient très fort. Toutefois, la majorité des objets lui sont encore

assez indifférents; et l’opération qui consiste à les saisir

volontairement est encore très malaisée. Il lui faut des tentatives

répétées et laborieuses pour y arriver. Et quand elle tient quelque

chose, elle ne fait guère que l’agiter sans y attacher d’idées très

précises. Cependant elle a des préférences très nettes. Ainsi il est

visible qu’elle a une grande prédilection pour un morceau de racine de

guimauve: elle se le fourre volontiers jusqu’au fond du cou et le

mâchonne avec persévérance d’un air absorbé. Elle est un peu moins

souvent de mauvaise humeur. Mais elle a des instincts de plus en plus

despotiques et, tel Napoléon Ier, n’admet pas que toutes ses volontés ne

soient pas immédiatement prévenues ou réalisées. Or, souvent elles sont

malaisées à discerner. Alors Mlle Lucette se renverse en arrière avec

une expression sur laquelle on ne peut se tromper. Des éclats de voix

perçants ne tardent pas à en expliquer le sens aux moins perspicaces.

Mais il paraît que toutes ces démonstrations sont très légitimes. Avant,

on disait qu’elle était trop petite. Maintenant il paraît qu’elle fait

ses dents. Or, Trott doit en faire certainement, et de plus il en a

perdu une l’autre jour, ce qui est fort désagréable; et deux autres

branlent. Eh bien! on verrait un peu ce qui se passerait si l’idée le

prenait d’envoyer des coups de pied à la figure de Jane pendant qu’elle

l’habille! Il est vrai que Trott est un très grand garçon, tandis que

Lucette est une toute petite fille. C’est une raison péremptoire.

La situation respective de Trott et de l’humanité, particulièrement des

différents membres de sa famille, s’est en effet beaucoup modifiée peu à

peu depuis l’arrivée de Mlle Lucette. C’est que, maintenant, il n’est

plus le seul petit enfant, et surtout il a cessé d’être le plus petit.

De là sont nées des quantités de choses nouvelles.

Trott a toujours été un très bon petit garçon. Jamais on ne l’a trop

gâté. Il ne se disputait jamais trop avec les autres enfants; au

contraire, il était doux et cédait assez volontiers, surtout aux petites

filles, parce que ce sont des demoiselles, et aux très grands garçons,

parce qu’on risque de recevoir d’eux une bonne taloche. Quant aux tout

petits bébés, ils ne lui inspiraient pas grand intérêt. Mais à la maison

il était bien avéré qu’il était le personnage principal. Sans doute papa

et maman étaient gens de plus haute importance. Il n’empêche que Trott

se rendait fort bien compte de la sienne; il se rendait compte de la

gravité de ses faits et gestes, voire de ses moindres paroles; il

n’était pas insensible aux compliments des visites devant qui on le

faisait comparaître; il se sentait vaguement une espèce de joujou très

précieux qui était en même temps un phénomène unique. Et au fond il

n’était pas sans soupçonner que l’univers avait été créé pour lui. Après

tout, puisqu’il était le plus petit...

Mais maintenant il n’est plus le plus petit. Et, de ce fait, il dérive

que l’orientation du monde est changée à ses yeux. Il y a dans la maison

quelqu’un de beaucoup plus petit que lui, de bien plus fragile, de bien

plus délicat. Et ce quelqu’un-là, ce n’est pas une petite bête, un

chien, un chat, un oiseau, qu’on caresse un moment et puis dont on ne

s’occupe plus. C’est un petit enfant qui grandit, auquel on ne cesse de

songer, qui est déjà une petite personne. Tout le monde est préoccupé de

lui, l’entoure, le soigne, veut le voir et le caresser. Et il a pris une

très grande place dans la maison. Maintenant que Trott sait qu’on l’aime

tout à fait comme on l’aimait autrefois, il n’est certainement pas

jaloux, oh! pas du tout, surtout depuis qu’il sent lui-même que sa

petite sœur a une grande place dans son cœur. Mais pourtant, il pense

encore quelquefois que c’est un peu ennuyeux de n’être plus aussi

important qu’autrefois. Certainement ce n’était pas amusant qu’on

surveille chacun de vos faits et gestes et que toutes les visites

veuillent vous embrasser et vous triturer. Mais au fond cela avait bien

quelque chose de flatteur. Autrefois, s’il éternuait ou avait un peu mal

au ventre, c’était une consternation générale; maintenant on lui dit:

«Mouche-toi», ou: «Tu as trop mangé.» C’est comme ça.

Heureusement, il y a aussi des compensations, de grandes compensations.

C’est que maintenant Trott se sent supérieur à quelqu’un, d’une

supériorité incontestée, permanente, qui le gonfle d’un orgueil

indéniable. Il y a quelqu’un qui est moins grand, moins fort, moins

leste, moins vieux que lui. A côté de sa petite sœur, lui, qu’on appelle

toujours: mon petit bonhomme, il est un colosse, un géant, quelque chose

de superbe. Et, de la petitesse de Lucette, il se sent une grandeur

prodigieuse. S’il le voulait, il pourrait comme ça l’écraser d’un geste,

la porter comme un paquet, en faire ce qu’il voudrait. Sans doute, il

n’y songe pas. Il ne voudrait pour rien au monde lui causer la moindre

peine. Et quant à la porter, d’abord, quoiqu’il soit bien assez fort, on

ne le lui permettrait pas, et lui-même aurait beaucoup trop peur de la

casser. Mais enfin, s’il le voulait, il le pourrait; et s’il ne le veut

pas, c’est par un acte de sa bonté. Oui, Trott a la bonté de

s’intéresser à ce petit être, de descendre de sa hauteur jusqu’à lui.

Ah! ça vous console bien d’être moins important d’une autre manière.

L’autre jour, nounou promenait Lucette dans ses bras au jardin; Trott

est allé lui recommander d’un air entendu qu’elle fasse bien attention

que bébé ne reprenne pas froid. Oui, Trott a senti qu’il était du devoir

de sa sagesse supérieure de suppléer à celle qui manque à sa petite

sœur. Il constate combien sa faiblesse à elle est faible à côté de sa

force à lui. Quand il est assis à côté d’elle, il compare avec

satisfaction ses grandes mains aux tout petits doigts roses, et il se

sent saisi d’une pitié un peu dédaigneuse. C’est qu’il est un être

supérieur. Et en voici la preuve: aujourd’hui maman vient de lui confier

sa petite sœur à lui tout seul. Maman, bébé et lui étaient ensemble à la

nursery, pendant que Jane et nounou étaient allées faire des commissions

ensemble. Tout à coup Thérèse est venue dire qu’une demoiselle était là

avec un chapeau pour maman. Maman a dit à Trott:

--Reste un moment auprès de ta petite sœur. J’en ai pour cinq minutes.

Et Trott, débordant de vanité, est resté seul avec Mlle Lucette.

Mlle Lucette est assise confortablement dans un panier, au milieu d’un

tas d’oreillers. Elle regarde à droite et à gauche d’un air dominateur

et ne semble pas souffrir de son infériorité. Trott la considère avec

ironie. Qu’elle est peu de chose à côté de lui! Il s’amuse sur le

parquet à faire des jeux avec des morceaux de bois et des soldats. Il y

a les Français et puis les Prussiens... Maman a joliment bien fait de

lui confier sa petite sœur. C’est lui qui saura bien lui faire entendre

raison. Il s’approche d’elle:

--Tu sais, si tu n’es pas sage, je te ferai panpan.

Ce n’est pas vrai. Trott ne commettrait jamais une action pareille. Mais

il lui plaît de faire cette déclaration pour affirmer les droits de sa

force. Il ne paraît pas qu’elle impressionne Mlle Lucette. Elle regarde

Trott avec indifférence, secoue son hochet en l’air, et puis, passant sa

main par-dessus le rebord du panier, le jette par terre.

Trott avec beaucoup de condescendance le ramasse et le lui rend.

--Ne le fais plus!

Et il rejoint les Français et les Prussiens qui se livrent une grande

bataille. Un sourire gracieux erre sur les lèvres de Mlle Lucette. Elle

contemple son hochet et l’agite avec frénésie. Mais tout à coup, pan! le

voilà de nouveau par terre. Trott est complaisant; il se dérange encore

une fois et derechef restitue l’objet à la jeune personne, qui

immédiatement, d’un air aimable, le rejette par-dessus bord. Alors Trott

se sent mécontent. Il le ramasse et dit avec sévérité:

--Si tu le jettes encore, tu ne l’auras plus...

Il n’a pas regagné ses armées qu’il entend un bruit de chute sur le

parquet. Trott est tout à fait de mauvaise humeur. Non, il ne se

dérangera plus. Et il contemple Mlle Lucette d’un air de défi. Mlle

Lucette le contemple également. On dirait qu’elle prend sa mesure. Sans

doute, le résultat de l’examen lui démontre que Trott n’est pas de

taille à lutter avec elle et qu’elle aura facilement le dessus. Elle

fronce les sourcils et pousse deux ou trois petits grognements,

précurseurs sinistres...

Trott soupire et accourt. Si Lucette crie, maman va l’entendre et

grondera Trott qui ne sait pas même amuser sa petite sœur. Une quatrième

fois, il ramasse le hochet et l’offre, résigné. Mais il est probable que

ce retard a offusqué Mlle Lucette. Elle ne daigne pas jeter un coup

d’œil au hochet, et le lâche avec mépris quand Trott essaye de le lui

insérer entre les doigts. Après tout, si elle n’en veut pas... Mais à

peine Trott a fait un mouvement pour s’en aller, qu’une gamme de

grognements nouveaux le ramène à son poste. Il se sent moins fier et

contemple sa sœur avec inquiétude. Que peut-elle vouloir? Ce serait bien

plus amusant de jouer avec ses soldats que de négocier avec ce poupon.

Mais il n’y a pas moyen. Au moindre geste de recul, Mlle Lucette se

livre à des contorsions alarmantes; et rien de ce qu’on lui offre ne la

contente. Trott présente inutilement le chien en caoutchouc, la poupée,

le bâton de guimauve lui-même. Mlle Lucette ne daigne pas seulement les

honorer d’un coup d’œil. Mais quand Trott approche sa main avec un

morceau de bois dedans, elle se saisit de cette main et se met à la

tripoter de bonne grâce. Trott est peu satisfait. Elle est vraiment

exigeante, cette jeune personne. Elle le tient comme un petit crampon.

S’il s’en allait, elle crierait de toutes ses forces. Et Trott n’aime

pas cela. C’est une musique trop désagréable. Et puis un grand garçon ne

doit pas faire pleurer sa petite sœur. Jetant un regard de regret aux

soldats français et aux Prussiens inactifs, Trott reste assis à côté du

panier. Ça n’est pas agréable. Le plancher est très dur... Et pas moyen

de mieux s’arranger. S’il bouge, ce sont des menaces... Trott se sent

mal à l’aise et un peu humilié. Est-ce que ça va durer longtemps comme

ça? maman pourrait bien revenir...

Mlle Lucette palpe les doigts de Trott d’un air connaisseur; elle lui

égratigne la peau, lui pince les chairs et le griffe, sans paraître, du

reste, lui en avoir la moindre reconnaissance. C’est tout à fait

désagréable. Encore si elle avait l’air satisfaite! Mais non, depuis un

moment, ça n’a plus l’air de lui suffire. Elle voudrait autre chose.

Elle tire très fort sur la main de Trott et commence de nouveau à

froncer les sourcils d’un air napoléonien. Qu’est-ce qu’elle peut

vouloir? Trott se sent le jouet d’une force mystérieuse. Il n’y a pas à

résister... Il suit le mouvement.

Ah! non, par exemple, non, pas de ça. Elle est trop sale, la petite

sœur. Savez-vous ce qu’elle veut? Elle veut fourrer le doigt de Trott

dans sa bouche pour le sucer. Non. D’abord, ce n’est pas convenable pour

une jeune fille. On n’a jamais vu ça. Et puis, Trott, ça le dégoûte

horriblement. Non, ça n’est pas possible. Et puisque c’est comme ça...

D’un geste ferme, Trott s’est dégagé. Une seconde, Mlle Lucette

contemple avec ahurissement l’esclave rebelle. En lui-même, Trott

s’applaudit. Voilà comment il faut s’y prendre. Il faut être énergique,

très énerg... Aïe! aïe! Qu’est-ce qui arrive? Brusquement, Mlle Lucette

abaisse ses sourcils, ferme les yeux, devient très rouge, agite deux ou

trois fois les mains, et, d’un vigoureux coup de rein, se rejette en

arrière en poussant des clameurs affreuses: les bras et les jambes

frétillent désespérément, et l’on voit une face apoplectique qui roule

parmi les oreillers blancs, avec, au milieu, un grand four ouvert d’où

s’échappent des sons inexprimables.

--Lucette! Lucette!

Trott est éperdu. Il se confond en expressions câlines, il multiplie les

gestes tendres, il offre sa main aux petits doigts crispés qui

s’agitent. Rien n’y fait. Il est consterné. Où est son orgueil de

créature supérieure? Il se sent un être infime, dédaigné, proie

pantelante à la merci d’une volonté d’essence supérieure. Comment

apaiser les dieux irrités? Une idée désespérée le traverse. Il fera

comme ce monsieur romain qui s’est jeté lui-même dans un trou. Il

s’offrira spontanément en victime propitiatoire... Et le voici qui,

héroïquement, plonge son index dans la bouche ouverte...

Cette capitulation pitoyable a désarmé l’ennemi. Le teint de Mlle

Lucette se rafraîchit. Ses évolutions se calment. Elle joint les deux

mains sur le doigt de Trott d’un air de concupiscence satisfaite et se

met à sucer voluptueusement, en poussant de petits grondements

expressifs, en bavant agréablement alentour et en roulant des yeux

menaçants dès qu’elle soupçonne une velléité d’évasion.

Quant à Trott, le dégoût et l’humiliation se disputent son âme. Il se

sent le doigt mouillé, léché, et collant, d’une manière qui lui répugne

à un point extraordinaire. Et, d’autre part, il est écrasé de la

défaite. Lui Trott, un grand garçon, a été ainsi bafoué et dompté par ce

petit bout de femme! Il en est réduit au rôle de suppléant du bâton de

guimauve ou de nounou! Il a des crampes dans tous les membres. Il a

besoin de se moucher. Ça lui démange dans le dos. Et mille autres choses

encore. Mais il est maté, abattu. Passivement, il sent des petits

ruisseaux baveux couler sur sa main. Est-ce que ça s’en ira en se

lavant, toutes ces horreurs-là?...

Enfin, on entend un pas pressé dans le corridor. Maman se précipite:

--Eh bien! il me semble que Lucette a été bien sage!...

Lucette voit sa maman. Elle lâche son prisonnier et pousse un

gloussement de joie. Trott retire prestement sa main. On n’a pas vu son

abjection. Il va vite aller se laver...

--Tu as très bien su la garder, mon petit Trott...

Maman est bien aimable. A part lui, Trott pense que c’est bien plutôt

lui qui a été gardé par Lucette, et ce n’est pas sans une certaine

crainte qu’avant de s’évader il jette un dernier regard à son vainqueur

qui exécute une danse triomphale dans les bras de sa maman.

Les petits enfants sont beaucoup plus forts qu’on ne croit.

La petite sœur de Trott · 第 20 / 38 题