Il y a sur la maison quelque chose de lourd qui pèse. On dirait qu’un
grand voile de tristesse s’est abattu, très épais, dont on ne sait pas
comment se délivrer.
La petite sœur est malade.
L’autre soir elle a été très rouge. Elle riait trop. Elle jetait ses
jambes en l’air. On ne savait pas comment la calmer. Maman disait:
«Comme elle est gaie!» Mais papa n’était pas très content. Dans la nuit
elle s’est mise à tousser. Le matin le médecin est venu. Il l’a
regardée, il l’a tapotée par devant et par derrière, en écoutant. Enfin
il a dit qu’elle avait une grosse bronchite et qu’il fallait faire bien
attention parce que sans cela--il hochait la tête comme un gros pigeon,
et roulait ses yeux derrière son lorgnon,--sans cela, ça pourrait être
très sérieux. Papa est devenu un peu pâle, maman s’est mise à pleurer
comme une fontaine, et nounou, de saisissement, s’est assise dans la
cuvette de bébé qui était sur une chaise derrière elle. Quant à Trott,
il a été épouvanté. Quand on est très malade, on meurt quelquefois.
Est-ce que Lucette va peut-être mourir?
Pauvre petite Lucette! elle a l’air si fatiguée! Avant, dès qu’elle
avait un œil ouvert, c’était un trépignement perpétuel, un fourmillement
ininterrompu des bras et des jambes. On aurait dit qu’il y avait des tas
de petits ressorts qui se tendaient et se détendaient sans cesse: il
fallait que ça bouge, que ça saute, que ça grouille. Elle faisait des
grimaces, poussait des petits cris, elle riait, elle pépiait comme un
petit oiseau. On était fatigué pour elle de tout ce mouvement.
Maintenant c’est changé. Elle ne crie plus, elle ne bouge plus, elle ne
rit plus. Elle est très tranquille. Elle reste couchée toute droite,
toute muette, toute pâle, avec de très petites joues ratatinées. De
temps en temps il y a une toux sèche qui la secoue. Alors elle devient
toute rouge. On voit que ça lui fait très mal. Elle se tord. Elle fait
une moue comme si elle voulait pleurer. Mais elle ne pleure pas: c’est
trop fatigant. On entend de drôles de bruits dans sa poitrine. Trott a
beau lui faire des sourires et des signes d’amitié, elle ne le regarde
pas. Presque tout le temps elle ferme à moitié les yeux d’un air las,
et, quand elle soulève ses paupières, elle a l’air d’apercevoir devant
elle, là-bas, des choses que les autres ne voient pas.
Que peut-elle regarder comme cela? Malgré lui Trott suit la direction de
ses yeux, comme s’il s’attendait à voir quelque chose de surprenant.
Elle à qui tout est égal, que peut-elle regarder d’inconnu qui la
fascine? Et soudain une pensée froide serre le cœur de Trott. Qui sait
si peut-être là-haut elle n’entrevoit pas les anges qui l’ont quittée
depuis si peu de temps? qui sait s’ils ne lui font pas des signes avec
leurs ailes étendues? Qui sait si à la fin, très fatiguée de vivre, elle
ne va pas s’en retourner vers ce beau paradis, qu’elle regrette si
souvent, où l’on n’a pas mal et où l’on ne pleure jamais? Et, devant ce
pauvre petit être exténué, Trott est pris d’une grande angoisse, sentant
vaguement tout près des forces inconnues et irrésistibles aux volontés
sans appel.
Tout bas, penché vers la petite oreille, il murmure de tendres conseils
d’être très patiente, de bien prendre ses médecines, et de ne pas faire
tant de peine à maman qui serait si désolée, à papa qui est si bon et à
Trott qui aurait trop de chagrin. Avant, quelquefois la petite sœur
était un peu ennuyeuse. Elle criait quand on avait envie d’être
tranquille. Il fallait que maman la prenne quand Trott aurait voulu
grimper sur ses genoux. Elle dormait quand on aurait voulu faire du
bruit. Mais maintenant Trott sent comme il l’aime au fond, tout au fond.
Et si elle s’en allait, il ne pourrait pas se consoler, non, pas même
avec Puss, son chat, ou avec Jip, son caniche noir. Une fois Trott a été
malade, lui aussi. Comme il était mal à son aise! Est-il possible que
cette pauvre petite Lucette ait aussi mal que cela! Pourquoi est-ce que
le bon Dieu le permet?
Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet? Trott se répète cette
question. Et, pour la première fois de sa vie, une espèce d’inquiétude
vague, que peut-être il se rappellera plus tard, le remplit tout entier.
Pourquoi permet-il cela, le bon Dieu qui est si bon et si puissant?
Pourquoi permet-il que sa maman ait tant de chagrin? Peut-être qu’il n’a
pas fait attention, qu’il est occupé d’autre chose... Mais non, il
entend tout, il sait tout, M. le curé l’a encore dit l’autre jour. Il
sait que Lucette est malade. Il le permet. Pourquoi? Peut-être est-ce
quelque chose que savent seulement les grandes personnes. Il faudrait
demander. Mais pas moyen de s’adresser à papa ou à maman; ils sont trop
préoccupés; Miss est Anglaise; peut-être n’a-t-elle pas sur ce sujet des
idées tout à fait exactes. Et Jane, et Thérèse, et nounou, et Bertrand,
ne sont pas à la hauteur. Mme de Tréan saurait. Mais on ne peut pas
aller chez elle...
La nuit a été très mauvaise. Par hasard, Trott s’est réveillé. Et il a
entendu à l’étage au-dessous de lui cette terrible petite toux sèche. Il
y avait aussi des bruits de pas de gens qui allaient et venaient. Sans
doute la petite sœur avait très mal. Dans la lourdeur de la nuit, Trott
sentait comme un poids qui l’écrasait. Au matin, quand il s’est levé, il
a bien vu que tout allait de travers. Papa avait des plis sur le front;
on n’a pas vu maman. On n’a pas laissé Trott s’approcher de sa petite
sœur. Alors, ç’a été un grand désarroi. Il semblait que quelque chose de
nouveau était dans la maison, et que quelque chose d’autre n’y était
plus. Et, sans qu’il sache pourquoi, Trott a pensé aux hommes noirs
qu’on voit passer quelquefois et qui portent des boîtes noires... Il y
en a de toutes petites...
M. le docteur est venu de bonne heure. Trott errait au jardin, très
désemparé, avec ce bête de Jip qui ne comprenait rien et voulait jouer.
Le gros ventre de M. le docteur a passé très vite, porté sur ses petites
jambes. Il a l’air très savant, M. le docteur, avec ses cheveux gris et
son lorgnon. Lui qui soigne tant de gens très malades, sans doute il
pourrait dire à Trott...
M. le docteur est sur le perron. Il serre la main à papa, lui dit
quelques mots et descend dans l’allée.
Une voix aiguë le hèle:
--Monsieur le docteur!
Il lève la tête et aperçoit Trott qui lui barre le chemin.
--Est-ce que vous allez bien vite guérir ma petite sœur?
--Je l’espère, mon ami, je l’espère bien.
--Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi le bon Dieu a permis que ma
petite sœur soit malade?
M. le docteur a l’air embarrassé. Il tousse. Il bafouille devant le
regard droit de Trott.
--Tous les petits enfants sont quelquefois un peu malades. C’est
nécessaire pour qu’ils se portent bien après.
Trott est peu satisfait de cette explication. Pourtant il ne peut pas
insister. Enfin, si tous les petits enfants sont comme ça, c’est
rassurant.
--Alors, n’est-ce pas, monsieur le docteur, elle ne va pas mourir, et
l’ange ne la remportera pas?
M. le docteur est très troublé. Il est papa. Il se souvient d’une petite
fille qu’il a perdue. Enfin, il articule:
--Non, mon petit homme, nous la soignerons et l’entourerons si bien que
l’ange ne nous l’enlèvera pas.
Trott est content de cette réponse. Et, le docteur parti, il la complète
et la médite en son âme. Il faut bien «entourer» la petite sœur. Ça veut
dire qu’il faut être tout le temps auprès d’elle, la tenir et la
caresser. C’est pour ça que toute la journée papa et maman ne la
quittent pas et qu’on est toujours auprès de son berceau: alors, si
l’ange vient, il ne pourra pas la prendre. C’est très clair. Toute la
journée, Trott agite ces pensées. Et le soir, après qu’il a très bien
prié le bon Dieu, elles viennent encore voltiger autour de lui, tandis
qu’il s’endort. Son sommeil est agité. Des vols d’anges aux ailes noires
s’enfuient les mains chargées... Et tout à coup, comme la nuit
précédente, il se réveille au milieu du noir. D’abord, il ne sait pas où
il est. Mais voici la petite toux qui le fait tressaillir. Alors il se
rappelle, et une angoisse plus horrible l’étreint. Partout, tout semble
muet. Il n’y a aucun pas qui aille et qui vienne. Qui sait? peut-être
que cette nuit tout le monde dort, peut-être qu’on n’entendra rien, et
que tout doucement l’ange noir va passer...
Trott a peur de la nuit. Il a peur du froid. Il a peur d’être seul. Non,
il ne peut rien faire, n’est-ce pas? Il écoute de toutes ses forces. On
entend des bruits ténus, vagues, sinistres. On entend le terrible
silence noir qui dort sur la maison. Et puis tout à coup la petite toux
reprend, et il semble qu’il y ait une espèce de grand soupir...
La porte de la chambre de Trott s’est ouverte. Un petit pas tout léger
glisse à tâtons dans l’escalier. Plus doucement encore la porte de la
chambre de Lucette s’entr’ouvre. La lueur pâle d’une veilleuse éclaire
un petit fantôme blanc qui accourt. Ce n’est pas l’ange redouté. Le
petit fantôme s’assied sans bruit sur une chaise à côté du berceau. Il
se penche sur le petit être qui dort et saisit une des petites mains
moites. Maintenant elle est «entourée». L’ange ne pourra pas la prendre.
Peu à peu la tête du petit fantôme s’incline, son cou fléchit. Et quand,
aux premières lueurs du jour, maman sur sa chaise longue s’éveille
brusquement de son lourd sommeil et s’approche, si heureuse que la nuit
ait été meilleure, elle ne peut retenir un cri de surprise en
apercevant, penché sur le berceau de la petite sœur qui dort d’un
sommeil tout paisible, Trott en chemise de nuit, transi, endormi, tendre
barrière que n’a pas osé franchir l’ange inconnu.